Journal des Parques J-32

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Les filles, je les ai beaucoup aimées très tôt ; infiniment respectueusement ; d’une façon inconditionnelle ; presque comme un fan. À dix ans, j’étais enchanté d’épouser leur cause. Je les écoutais en récréation me confier leurs peines et leurs joies, non comme si j’étais des leurs, mais justement comme un garçon se faisant fort de vouloir les entendre et ne pas les considérer comme des pièces de boucherie dans lesquelles il n’y avait qu’à s’épancher, ce dont je tirais fierté pour mon espèce et plaisir - au moins intellectuel 😉 - pour moi-même. D’où avais-je compris l’oppression que subissait leur sexe dans un monde où régnaient les hommes ? Sans doute pas chez moi, car ce n’était pas le scénario qui se jouait ouvertement entre ma mère et mon père. Tous deux semblaient parfaitement liés dans la connivence perverse de « nous » penser exceptionnels. Était-ce par la propagande saphique drolatiquement opérée par deux homosexuelles de mon entourage, en lutte contre leur milieu familial et m’ayant, tout petit, adopté comme une mascotte, voire un allié ? Ma proximité joyeuse avec elles et l’affection reconnaissante et immodérée que je leur portais de m’avoir adoubé comme un des rares garçons élus de la planète lesbienne, ont certainement grandement influencé ma sympathie à l’égard des femmes, mais je crois, sans me tromper, pouvoir confier que le déclencheur déterminant de ma gynophilie d’alors, ne vint pas des intéressées elles-mêmes, mais d’autres membres, un tantinet plus éloignés de ma famille : les singes.

Le seul et unique contact que j’eus avec un chimpanzé fut pareil à celui entre E.T. et le petit garçon du film. Son index ne s’éclaira pas d’une lueur surnaturelle en touchant le mien à travers les barreaux, mais une curieuse musique intérieure d’une tristesse inouïe, jamais supposée auparavant, ébranla définitivement mon insouciance à me sentir libre et joyeux. Cet instant marqua ma vie et l’événement ne généra pas de colère a posteriori, ni même de stupeur, tant sa compréhension fut instantanée, d’un entendement quasi paranormal entre mon cerveau de cinq ans et le sien. En une fraction de seconde, en une plongée dans ce regard insondable, à travers le frêle toucher de nos textures de peaux si différentes mais si proches, j’avais basculé dans la clairvoyance abrupte de ce qu’étaient tout à la fois, la misère, la cruauté et le désespoir qu’elles faisaient naître, mais également l’empathie qui pouvait soudainement lier deux êtres sans aucune considération pour les différences notoires de leur code génétique. C’est dire combien il me serait facile par la suite, trop facile sans doute, de ressentir une proximité vis-à-vis de certains exclus. Car ce fut d’avantage l’exclusion du droit à vivre libre que l’emprisonnement de ce petit primate, qu’on avait vêtu d’une marinière d’enfant pour mieux le mettre en vente sur ce quai de la Mégisserie, qui s’éclaira soudainement dans mon esprit. Nous y passions souvent, mon père et moi, habitant alors de l’autre côté du pont neuf. Je ne sais si nous y retournâmes à nouveau par la suite, mais je gardais ce moment comme unique et dernier souvenir plombé de cette promenade qui jusque là, m’avait toujours rendu euphorique.

Ce petit singe avait ma taille ; nous étions semblables à quelques poils près. Je n’oublierai jamais ça. Tout vêtu qu’il était, il ne portait pas de culotte. Ça non plus, je ne l’oublierai pas par la suite. Si je n’ai rien fait d’autre pour lui venir en aide sur l’instant que de lui rendre au mieux, par mon regard, l’assurance que je percevais sa détresse, je lui suis toujours resté fidèle en pensée et jusqu’à aujourd’hui, son masque clair et ses yeux profonds sont logés précieusement dans un coin de ma tête. Comme un ami, parfois, je le salue affectueusement et l’embrasse.

Mon autre rencontre-choc avec des primates symboles de l’exploitation d’un groupe par un autre, pourtant issus de la même famille, se fit à travers la saga des films adaptés du roman de Pierre Boulle, « La planète des singes ». Pour factices qu’ils étaient, l’empathie n’en fut pas moins grande, sans doute due à l’extraordinaire expressivité des acteurs derrière les masques. Je retrouvais dans les roulements d’yeux et le retroussement de nez du sympathique Cornélius au cinéma, puis Galen dans la série Tv, tous deux magnifiquement incarnés par Roddy McDowall, la même tendresse infiniment mélancolique qui s’était exhalée du petit chimpanzé des quais. Le miracle venait de ce que chez l’authentique tout comme dans l’imitation, l’expressivité semblait tout entière condensée dans le regard.

Ni le masque de chair naturelle du vrai singe, ni la prothèse de latex portée par l’acteur ne nous sont familiers en comparaison d’une paire d’yeux. Ceux-ci, particulièrement perçants, ont fait reculer dans les deux cas l’importance du visage, qui tout en étant superbement présent s’est effacé au profit de l’intention pure. C’est là le génie de toute interprétation jouée derrière un beau masque qui par son étrangeté, nous est pourtant un visage inaccessible à notre entendement instinctif. C’est aussi là, la principale qualité d’un acteur masqué. De même, les faciès des animaux si différents des nôtres, ne nous fascinent par le barrage qu’ils dressent devant notre aptitude à les décoder, que pour mieux faire jaillir la présence sourdement accessible des regards sauvages qui nous scrutent « derrière ». Quelque part, mystérieusement, nous nous comprenons. Ainsi le visage talentueusement masqué nous saisit-il et nous nous laissons entraîner au cœur du fantasme qu’il offre. Mais dans le monde réel, mieux vaut ne pas oublier qu’il n’existe pas de masques purs, hors les grimaces de convenances, mais des figures composites, des visages qu’il ne suffit pas d’appréhender pour les comprendre avec nos seuls référents, qu’ils soient d’ordre biologique, sexuels, culturels ou ethniques. Il faut s’y pencher d’un peu plus près pour décoder les circonvolutions de l’insondable pensée humaine.

Loin d’être une boutade pouvant passer pour désobligeante, l’assimilation du monde des femmes à celui des proches cousins des « hommes », se fit certainement tout naturellement dans ma tête. Mais le plus curieux, c’est que le sentiment d’être étranger à l’univers de mes camarades masculins me fit glisser peu à peu et de manière indécise, tour à tour dans le rôle du charmant Cornélius en parfaite harmonie avec sa tendre guenon Zira, puis dans le rôle de Zira elle-même, défendant l’intelligence subtile face à la brutalité des gorilles. Enfin, je finis par m’assimiler aux singes dans leur ensemble, globalement déconsidérés et exploités par les hommes, comme le narrent les épisodes nous ramenant à notre époque. Curieusement, jamais à aucun moment, je ne me suis surpris à m’identifier aux humains des films, même quand ceux-ci se trouvaient être en position d’esclaves, bêtes apeurées sous le joug brutal des bestiaux gorilles militaires ou manipulés par des orangs-outangs politiques, cyniques et sans scrupule. Il semblait pourtant facile de s’associer directement aux humains primitifs et sans défense, capturés au filet par de violents gorilles à cheval. Le casque des chefs, à la forme d’inspiration pharaonique, aurait même pu faire écho à la persécution des juifs dans l’antiquité, et par extension, à celle plus proche, des années de guerre et d’occupation. Mais, sans doute le caractère justement trop préhistorique de ces humains là, n’était-il pas traité avec suffisamment d’intérêt ou de réalisme par la réalisation. Je constatais alors cette distance froide que je pouvais ressentir vis-à-vis de mes congénères lorsqu’ils étaient ainsi dépeints de façon grossière, et compris progressivement toute la valeur qu’il fallait accorder aux qualités d’esprit des victimes pour être réellement touché par leur sort. Le regard et sa profondeur constituaient donc bien le lien premier pour tous les êtres qui en étaient dotés. Phénomène dont j’avais compris cinq années plus tôt, l’incroyable pouvoir de bouleversement lors de l’épisode du petit singe et qui acheva de me hanter à travers des myriades de paires d’yeux surgissant du néant, quand je tombai un jour tout aussi décisif sur des photos de camps de concentration rassemblées sur quelques pages de l’encyclopédie de l’école. Celle qui me frappa le plus fut une des ces photos où un groupe de déportés squelettiques dont on se demande où ils trouvent la force de se tenir si droits, fixe l’objectif, debout à l’extérieur, à travers le grillage. Deuxième choc donc, par l’intermédiaire d’une feuille de papier glacé inerte cette fois, mais bien traversée par la chair de l’Histoire. Ces regards béants m’aspirèrent comme des trous noirs. Ils ne prenaient pas la peine de dire quelque chose. On était happé par leur évidence. On était mis en accusation par l’absence de toute préoccupation de poser avantageusement ou même d’être expressifs. Par delà la souffrance et les appels à l’aide, ceux-là étaient projetés dans le cosmos bien plus loin que mon singe triste, « simplement » malheureux d’être dans sa cage et privé de ses congénères ; ce qui me semblait déjà énorme. Lui au moins semblait manger à sa faim. On pouvait espérer qu’il serait adopté un jour par des gens consciencieux et doux, même si au fond, on aurait voulu que tout cela cesse tout de suite et qu’il soit simplement libre dans son milieu pour vivre sa vie de chimpanzé. Mais eux, que pouvions-nous pour eux alors qu’ils paraissaient déjà être au-delà de nous et de tout ce que nous pouvions comprendre ? Je découvrais qu’il y avait une hiérarchie dans le malheur.

Plus tard, je tenterai toujours d’accueillir légitimement le désarroi des filles qui mettraient leur index en contact avec le mien pour faire de la lumière. Aucune certitude qu’elles s’en aperçoivent toujours, pourtant. Ce sont les risques du métier de gentil garçon (… à suivre)

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.

Ortie culture

Mon père mort - David Nor

Mon père mort - David Noir
Mon père mort

Parents ne soyez pas oublieux de la candeur immanente de vos enfants.
N’écrasez pas de vos bottes alourdies d’amertume la fraîcheur naïve de pousses à peine germées et qui n’ont, souvenez-vous en, aucunement eu la possibilité de demander ou pas, à voir le jour.
On ne donne pas la vie, on l’impose.

Il ne m’apparaît pas obscène, ni outrancier, ni mensonger de dire que je commence à vivre – je veux dire vivre avec un sentiment de liberté intérieure accrue – depuis que mon père est mort. Correction : depuis qu’il commence sa dégradation au sein de ma mémoire, depuis que son image a commencé de s’effacer en lambeaux dérivant vers les cieux lointains et anonymes des existences passées et plus dans mes limbes à moi.

Rien n’apparaissait dans son comportement, à qui ne cherchait pas à le voir, comme étant symptomatique des attitudes d’un monstre. Il ne m’a pas violé, pas battu ; il m’a même appris le français (un peu trop) correctement, à l’inverse de celui d’Arnaud Fleurent-Didier évoqué dans sa chanson « France Culture ». Non, moi il m’a bien appris des choses théoriques et pratiques ; il était attentif à mes connaissances et veillait à mes références.

Je ne m’extirpe de dessous son regard qu’aujourd’hui, plus de 2 ans après sa disparition physique. Je marche libre mais claudiquant, gêné de trop de lumière au sortir de ma geôle, trébuchant sur une musculature trop peu éprouvée entre les 6 murs, plafond et sol de mon enfermement intérieur ; rampant parfois à terre, agrippé comme une chauve-souris contrainte à un déplacement fastidieux, maladroit, pour rejoindre son point d’envol. Tout ça n’est rien ; tout ça n’est que la vie des éducations ordinaires.

Au cœur d’une tendresse touchante et souvent exprimée, il a juste un peu, parfois, ponctuellement comme on jalonne un chemin de minuscules bornes, fait profession de dénigrer mon essentialité, de faucher à sa base les petites pousses rebelles, comme des mèches au vent qu’on veut discipliner ; comme on taille un rosier qu’on aime, pour le rendre plus beau, plus décoratif.
N’étant pas fait d’un si bon bois qui aurait comblé ses espérances, je me suis mis à pousser de biais ; sans volonté claire d’échapper à la « taille » ; sans violence exprimée ; juste par sentiment instinctif de ne pas aimer qu’on me façonne. Ainsi sont les qualités des élèves médiocres, perméables à l’apprentissage, mais retors au formatage.
Je devins donc un bonzaï au rebut ; irrémédiablement mis en forme par des années de tuteurage, mais invendable sur le marché ; pas assez standard pour avoir le désir de briller en société.

Sa moue dubitative et son regard parfois torve en réponse à mes désirs naïvement exprimés, se mirent à faucher irrémédiablement toute velléité d’espérance pour moi d’être un autre. Le corps de celui que j’aurais potentiellement pu être, resta en partie écrasé sous l’épaisse lourdeur de son mépris d’alors. Peu d’éclats de voix à mon encontre, beaucoup de dédain, quelques récompenses disproportionnées et de soudaines déclarations d’admiration ; il fallait être intelligent ou n’être rien. Pas de questionnement sur mes doutes, sur mon « âme », sur mes sentiments intérieurs et mes difficultés éventuelles à ressentir ma vie. Quelles réponses aurait-il pu y donner, lui qui semblait n’avoir fréquenté la sienne que de loin ?

Pour le père qu’il représentait, parfois complice dans mes jeunes années, puis mentor autoritaire par la suite, ses petites inflexions du visage étaient une calligraphie parfaitement déchiffrable à mes yeux, mais sans explication sur ce qui les fondait ; un petit livre rouge dont chaque caractère s’imprimait dans mon esprit, sans autre argumentation que son indéniable logique faite d’apparentes démonstrations, d’enchaînement de fausses évidences affirmées avec conviction. Un sarkozysme d’avant l’heure. Le petit fascisme ordinaire de l’éducation parentale et des gouvernances populistes.

Ainsi de négations en récompenses, l’enfant pavlovien aurait dû continuer à se construire. D’innombrables petits murs de béton se dressaient devant mes idées les plus banales, celles d’un enfant allant vers son adolescence, comme autant de cloisons défensives en prévision d’une guerre générationnelle à venir, que mon père, j’imagine, comptait bien s’épargner en prenant des précautions de ce genre. Pas d’ennemi, que des alliés.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Un défaut de fabrication dans ma constitution, un manque du caractère exceptionnel tant attendu justement, fit de moi un piètre admirateur des grandes choses, des grands êtres et de mes « grandes » capacités. Quelques années plus tard, la créature susceptible de quelques fragments d’autonomie, réalisa qu’elle n’aimait pas les belles qualités qu’on avait voulu développer en elle. Peu de considération pour les authentiques talent et un prodigieux défaut d’admiration pour les individus tentant de se dépasser, avec plutôt une nette préférence pour les poètes du rationnel travaillant à leur confort. À défaut d’admirer les saints, j’aimais les réalistes. Et dans leurs pratiques ordinaires des choses quotidiennes, j’entamais de découvrir le détail précis et fourmillant d’un monde qui ne pouvait se comprendre que pied à pied et non à travers de grandes largeurs lyriquement poétiques. Un monde dont les représentations n’avaient de sens en premier lieu qu’en tant que portes de sortie vers soi-même et non comme simples moments conviviaux destinés à s’attacher la bienveillance des autres.