L’homme qui marche

Bernard Bousquet_IA
Bernard Bousquet, exposition. Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros
BERNARD BOUSQUET, EXPOSITION.
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros

Le Générateur continue d’écrire son histoire de l’immédiateté dans, sur et entre ses murs.

Le travail de Bernard Bousquet, plasticien, croise mes préoccupations ; sa personnalité sciemment anti-spectaculaire aussi. Homme secret, il se confie avec méfiance et circonspection. Le résultat de sa création, à la fois gigantesque et mesuré, lui donne raison, particulièrement en ces temps de déballage dont les médias se font souvent le relais de la résonance creuse. Le travail de Bernard Bousquet donc, mot employé ici à défaut de mieux car il ne fait pas mystère de ne pas l’aimer, est méthodique et scrupuleux. La technique de la sérigraphie l’impose et sert parfaitement son tempérament et sa quête d’artiste. Elle lui apporte efficacité, lisibilité, ampleur et détails.

J’ai plaisir à écrire cet article comme j’ai eu plaisir à assister au vernissage. Les immenses rouleaux de toiles, imprimés à mesure de la succession répétitive du positionnement des cadres, tendus de soie et encrés, restent en mémoire et impriment à leur tour la rétine et l’imaginaire d’un paysage glorieux.

Quelque chose de chevaleresque et d’héraldique habite l’espace ainsi paré. Autant peintures que manteaux de scène, les immenses traînes donnent l’impression d’un luxe profond, ancré ou plutôt, encré dans l’histoire. Les toiles de Bernard pourraient parfaitement envelopper les corps des protagonistes du couronnement d’un Boris Godounov somptueusement vêtu. Textile, motifs, couleurs et trames n’impliquent pour autant rien du maniérisme souvent propre au vêtement. Le rendu préserve le caractère brut de la toile qui respire et mène au raffinement, non par le souci d’un trait « léché », mais par la pensée qui lui préexiste. La notion de concept est ici palpable, mais jamais didactique car « simplement » transcrite à travers sa mise en œuvre. Impact et économie (dans le sens de minimiser le nombre des gestes par une technique de reproduction en chaîne) sont les qualités développées par l’entrepreneur ou l’industriel. De ces derniers, avec lesquels il partage une expérience de vie et un savoir faire, Bernard Bousquet conserve dans sa pratique picturale, la recherche d’une méthode alliant singularité maîtrisée et production intensive. Cocktail parfaitement réussi dans son cas, où l’intelligence et le calcul ne s’opposent pas à l’émotion, mais au contraire, génèrent la beauté des œuvres. La part dévolue à « l’automatisation » est particulièrement juste et lie directement la peinture à la performance. Du coup, l’abstraction des motifs réitérés ne verse pas dans le jusqu’au-boutisme d’un concept froid qui serait défendu uniquement pour lui-même. La peinture de Bernard est profondément humaine et donne envie d’être « empruntée », comme des chemins sur lesquels on voudrait marcher en suivant le déroulement infini de la toile. Lui ne s’en prive pas et, l’air de rien, nous indique ce chemin mental, même si nous nous garderons bien de suivre ses pas sur les bandes déroulées au sol, pas plus que nous ne nous agripperons, autrement que mentalement, aux maillages et échafaudages virtuels tombant du ciel le long des murs du Générateur. L’accroche a ici son importance et est, elle aussi, simple et efficace. Retenues en hauteur par des aimants sur des barres métalliques ou, comme dit précédemment, naturellement posées par terre, les longueurs de toiles s’étalent suivant le mouvement implicite de leur support. Là également, aucun maniérisme, ni enfermement forcé par le cadre, tout simplement absent. Le cadre, s’il en existe un, se situe entre nos esprits et les surfaces planes du bâtiment qui les accueille. Ce n’est dès lors, pas une exposition ordinaire, mais une installation de peintures qui invite au mouvement du corps et de l’œil entre ses grandes allées.

On avait pourtant cru, une fois le choc du gigantisme passé – mais il ne passe pas – retrouver la sensation d’une déambulation muséale. Arrive le moment, les moments, puisqu’ils seront au nombre de deux durant la soirée, où la mobilité humaine va à nouveau s’inscrire dans le paysage. Jean-François Pauvros se saisit de sa guitare connectée à un puissant ampli dans un coin de la salle et entame de jouer des sonorités improvisées qui emplissent le lieu. On se rend mieux compte alors de ce que l’on avait identifié sans vraiment en mesurer la présence. Plusieurs sources sonores distillent depuis le début, les variations de leurs ondes via des dispositifs cachés dans des armoires d’acier noir, réalisées également par Bernard Bousquet. Dans chacune, une guitare et un petit ampli se font face et interagissent en direct, en délivrant différents larsens continus de basses fréquences, faisant ressentir des vibrations denses et profondes, mais douces, non volontaristes ; non agressives aux tympans. La guitare active du musicien prend le dessus et Bernard s’anime. D’un geste simple et d’un pas sobre, non démonstratif, il tire et fait glisser, roule, transporte et déroule à un autre endroit ; retourne les rouleaux de toiles. Les visiteurs/euses, spontanément, se positionnent en public de performance ou de théâtre. Encore une fois, simplicité et efficacité de l’acte nous saisissent. La surprise et le plaisir viennent à nouveau rythmer l’instant. Les toiles avaient un verso. On aurait pu l’imaginer ; on ne l’a même pas pensé. Renversement. Nouvelle exposition au sol. Du coup, l’environnement global, par réaction, s’en trouve changé. Rien d’anecdotique ; au contraire, le geste est d’importance et charge le « spectacle » d’une émotion particulière, rare en scène, par son ampleur et la nature infime mais précise du geste concret. Quoi de plus simple que de retourner une surface de tissu ? De ce fait même, l’événement est beau, mémorable, mémorisable. D’ailleurs, de nombreux hôtes empoignent leur téléphone pour saisir la scène. On souhaiterait qu’elle dure davantage, mais là aussi, le calcul instinctif est impeccable. Juste ce qu’il faut pour que le temps se suspende et reste au degré où le duo l’amène. La soirée peut continuer. Anne Dreyfus nous informe qu’il y aura un deuxième renversement plus tard. On s’en réjouit car l’ambiance en est métamorphosée, stabilisée à une hauteur de plaisir mental et donc physique, qui nous indique bien le niveau d’exigence artistique de ce qui se passe. Agir artistiquement est simple et fort ; c’est ce que cela nous dit intimement. Encore faut-il se fendre d’exécuter l’acte ; de faire ce que l’on s’est dit que l’on ferait, sans plus, ni moins ; sans tergiversation, discours, ni commentaire. La démarche physique de Bernard fait plaisir à voir. C’est un bel acte de scène, de ceux que l’on recherche dans la performance ; simples et vrais. N’étant aucunement comédien, cela lui coûte vraisemblablement, de s’exhiber autrement qu’à travers ses créations plastiques. On le ressent, mais c’est tant mieux. C’est toute la qualité et l’enjeu d’un geste véritable et non enveloppé de factice.

Reste à parler de ce duo de clowns, au sens très noble du terme.

Si je résume le déroulement du vernissage à travers ma perception, je suis entré dans la salle principale d’un château médiéval dont les murs et le sol étaient réchauffés de tapisseries grandioses en guise de mobilier, comme c’était l’usage. J’ai suivi l’aventure le long des méandres d’une contemporaine tapisserie de Bayeux, où une indécryptable reine Mathilde et son Guillaume conquérant, défilent leurs exploits dans une écriture de fourmillement de lignes écrasées par de géants logos abstraits ou cabalistiques. J’ai lu, entre ses pleins et déliés, la narration du cheminement d’une pensée qui ne veut rien devoir à la lourdeur du « dire » de soi, des autres ou même du monde tangible qui nous entoure. Puis, le mouvement s’est invité alors, rappelant que la peinture était une activité empreinte, tant d’esprit que de physicalité et que seule la nature vibratoire de ses signes (d’apparence illustrative quels que soient les styles), était son sujet. Puis, plus que le mouvement, le déplacement a pris corps hors du rythme des sons électrifiés, déchirés et heurtés. Le calme qui n’a jamais évacué le lieu, est pourtant alors revenu plus dense, plus fort. C’est dans le corps de Bernard Bousquet qu’il a régné et donné la mesure de ce qui devait se passer ce soir. Sa marche et ses déplacements opérants m’ont marqué. Je me suis souvenu de photographies imprécises dans ma mémoire, en noir et blanc, où un artiste arpente à dessein la largeur d’un vaste espace. Ce geste semble fait pour lui-même. L’homme est droit et vêtu avec l’élégance normale des années 50/60 qui donne toute la singularité de cette époque. Modernité : même si le mot semble désuet, il puise toute sa force dans la concomitance fréquente et naturelle dans ces années, entre la pensée pointue d’un artiste contemporain et son allure d’homme occidental, bien mis, en chemise ou veste de costume. Une droiture qui raconte le contexte autant que l’esprit. Fluxus, John Cage, Yves Klein ou entité artistique moins connue … je ne sais plus. Toujours est-il que le corps, la gestuelle et la mise de Bernard Bousquet en tant qu’artiste contemporain ne sont pas anodins. Ce sont des éléments qui, sans artifice, signent également son œuvre de façon frappante et dans le sillage véritable de la performance.

J’en reviens donc à ce que je qualifiais plus haut de duo de clowns entre Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros. D’un côté, le Blanc, droit et nettement dessiné ; de l’autre, l’Auguste, furieusement dégingandé et à l’âme bariolée. Le corps de Jean-François Pauvros, pour qui l’a vu, est lui aussi, évidemment notoire. Long fer forgé en crosse d’évêque, sa démesurée stature au prorata de sa maigreur, se voûte au sommet pour s’abriter sous une chevelure dense et bouclée, qui semble s’effilocher en fils de fer aux barbes inextricables accrochant l’espace. Comme une revendication ouverte et hautement proférée, de larges verres de lunettes et une chemise aux pans lâchés viennent peaufiner la sculpture. Le rock des années 70 émane de sa silhouette en dehors de toute sonorité de sa guitare virtuose que l’on sent très libre ; d’un accès facile et légère comme un jouet d’enfant entre ses mains. Devant ce corps longiligne aux jambes d’échassier, on ne peut s’empêcher de penser aux figures décharnées de Giacometti. Le chef d’entreprise et le rocker combinent à eux d’eux, une épreuve supplémentaire de L’homme qui marche de 1960.

La peinture n’en n’est pas oubliée pour autant. Il y aurait encore beaucoup à dire du dédoublement dans l’œuvre plastique de Bernard Bousquet et de ses portraits cachés. Les initié/es pourront rechercher dans les entrelacs de signes, ceux, parfaitement lisibles par fragments, reproduisant les devoirs d‘école de sa fille, Irène ou d’autres plus imbriqués dans la matière, provenant de la combustion lente des effets vestimentaires de son entourage. Autant d’empreintes pudiquement prélevées, découvertes puis recouvertes comme il le fait en retournant à vue ses œuvres. Peut-être, dans les unes comme les autres, faut-il voir de frêles témoignages du temps qui passe ; à des lustres de la tapageuse prétention photographique paysagiste ou portraitiste qui prétend capter l’instant, quand, dans la plupart des cas, elle ne nous révèle que l’écrasement de l’artiste sous cette fraction d’inutilité qu’il a été incapable de saisir. Mélancolie d’un auteur, mais non abdication totale devant la démesure que nous impose le déroulement temporel qui se moque de nos existences.

Plusieurs secondes après leur traction sur le sol, j’ai vu les motifs des rubans de toiles poursuivre leur avancée. Défaillance de mon oeil fort probable, j’ai gardé l’image ondulante de la peau séchée d’un python géant dépecé qui serait déployée devant le touriste, acheteur potentiel, par un marchand africain. Sans transpirer pour autant, Bernard Bousquet mouillait alors la chemise et s’amusait, peut-être inconsciemment, d’un marché de l’art où les œuvres gagneraient à sortir des cadres pour être entassées sous les yeux des badauds, connaisseurs ou ignorants. Dans les jambes d’un bateleur au corps sans extériorisation d’humeurs et au visage impassible comme Buster Keaton ; en couple d’un soir, avec Jean-François Pauvros, sérieusement burlesque, évoquant la danse mécanisée de Gilbert et Georges, Bernard Bousquet utilise son corps derrière l’effacement d’une classe retenue et sans émoi visible. Ce faisant, il nous dispose discrètement et à notre insu dans son espace, comme modèles dont il transfigurera en signes les traces éphémères, en nous faisant arpenter les chemins qu’entre ses toiles, il décide de créer. Du moins peut-on l’imaginer.

Évoluant le long des formes étendues redevenues inertes, la musique s’étant à nouveau faite plus sourde, je prend plaisir à réaliser qu’aux antipodes du dessin et du tracé manuel, l’apparente peinture de Bernard présente un projet de fond, photographique et chromatique, dont la dynamique très vivante, s’élabore de façon incroyablement riche et vivace sous la complexité des couches. Autant de simplicité apparente au service d’une rigueur en réalité très tenue dans la présentation des œuvres, rejoint de toute évidence la revendication d’oisiveté dont il aime à s’affubler malicieusement, pour définir Bernard Bousquet comme un aristocrate de l’art, dans la plus belle élégance de l’acceptation du terme.

Bernard BOUSQUET
EXPOSITION
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros
Du 22 juin au 6 juillet 2013
Le Générateur