Sang voix

Le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscure ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage …

Journal des Parques J-30

David Noir - Main et maint vagins
Lac amniotique - David Noir
Lac amniotique - David Noir

Préambule à la création

Langue exécrée. Poésie intègre. J’aurais aimé n’avoir jamais lu une ligne, n’avoir jamais tenu un corps, mais aujourd’hui je jouis d’être débarrassé de tout regret. La vie véritable est à venir. Elle est même déjà là ; elle s’épanche de ma tête ; elle m’impose son rythme et son phrasé.

La lecture d’une pensée prétendument structurée m’appauvrit d’avantage dans ces instants de refonte, que si je devais réinventer moi-même la rondeur des contours de l’œuf. Ainsi je respire à chaque impulsion d’oubli et m’enfouis à nouveau, régénéré sous ma terre.

L’enterrement plutôt que l’envol. Non, l’homme ne peut pas voler. Pauvres machines, substituts utilitaires mais dépourvus de sens. Cependant, il sait creuser la terre et la ressentir sous ses ongles et du bout de ses mains. Homme fouisseur. Homme enfouisseur.

L’homme nu tel qu’en lui-même, sans accessoire, sans aile factice, sans bouteille de plongée, sans équipement mécanique, ni même celui de la mémoire forcée par l’apprentissage grossier, que peut-il ? Sur quelle liberté d’action compte-t-il une fois dépourvu de ces artifices ?

Le corps tant qu’il n’est pas biomécanique, si cela peut arriver un jour, n’est encore que lui-même, nu et vulnérable dans sa chair. Se former, s’informer est un risque. Celui de se voir foulé au pied, dénaturé par la volonté d’autrui, par la simple existence de son histoire même. Celui d’être pollué d’influences dont la traçabillité nous échappe. C’est ça une éducation, le viol d’une terre sauvage. Il convient de choisir savamment qui peut entrer dans sa tête tant elle est malléable et privée, sous peine d’être formaté à l’aune commune. Car le mouvement globalisant vise à tout faire s’équivaloir à partir de sources distinctes. Aussi se corriger est-il une insulte à soi-même et un enchaînement trop sûr au monde qui ne veut que ça.

Rester sauvage ! Trop tard ? Non, il n’est pas trop tard. Il s’agit de récupérer son insoumission comme un distillat pur, en se concentrant au meilleur endroit de soi-même.

La littérature est une langue vomissante poubelle dont les auteurs sont les crachats. Ils hantent les murs de ma pensée comme autant de vermisseaux, de placards mercantiles rongeant mon mental, pollué comme l’espace aérien et terrestre des témoignages de leur ego. Qu’importe, je serai moi-même littérateur pour lutter contre la déferlante ou quoique ce soit d’autre qui n’a pas de nom. J’écrirai à contre sens, même de ma propre tendance. Quelle importance d’être compris ? On le sera bien un jour ; recyclé à défaut d’être oublié ; on servira d’illustration. Le monde tellement vorace ne demande que ça, te comprendre, pour alimenter sa forge goulue et t’en revendre le fruit emballé.

L’instant d’écrire n’est pas celui de proférer les mots. Pour l’heure, seul, j’existe à mes yeux mais n’y accorde pourtant pas plus d’essentialité qu’à ce monceau d’ordures suffisantes qu’est la culture. Je suis moi-même culture et en hérite mon statut misérable. Je ne veux observer et envisager que le cheminement dont je suis l’auteur, comme un rat hésitant à chaque bifurcation d’un terrier de laboratoire, crée le dessin de son propre devenir en action. Seuls les chemins pris comptent.

Quête d’un vide

L’abstraction scénique seule m’attire. Quand il ne reste à mes sens que la trace fugace comme une brise, profonde comme une entaille. C’est tout ce que je retiens d’un spectacle … ou d’un homme. Le reliquat d’une présence désemparée, en perte de vitesse à force de renoncer à résister. Un homme comme un spectacle, n’avance que vers sa fin. C’est là la source de l’invention de cet homme écrivant sur un plateau vide. Son inspiration, comme on dit. Au bout du compte, il s’avancera vers vous pour postillonner les bulles de son esprit venues moucheter l’espace et les murs environnants.

Durant les minutes de la nuit, on peut parfois, rares instants, décider qui on est.

Je veux tout réunir pour tout pouvoir dissoudre, comme le compact pain de glaise se délite entièrement dans l’eau. Je n’admire enfin que la boue et tous les visages s’effacent. Ma mémoire est vierge à nouveau comme une pâte à papier s’égouttant neuve, sur le tamis.

Enfin, je ne t’entends plus ; quel bonheur.

Nous atteignons les rives du grand vide où le plaisir et
la solitude ne suffisent plus à laisser passer la vie.
Les enfants c’est déjà la mort en marche, mais c’est
quand même un peu l’illusion du contraire de la mort
Alors on plante dans le grain invisible de leur peau,
dans leur fraîcheur, dans leurs jeux, des crocs de
vampires assoiffés de baisers qui n’en finiront plus.
Moi qui l’aimais tant, je le trouvais … just a friend of mine
PIÈCE NOIRE, FORET NOIRE ET FELLATION AU BORD D’UN LAC - Les 100 ciels d’un monde vivable 2 - David Noir 2013

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

Méthodes de travail et visée des représentations

David Noir

David Noir

Depuis plusieurs années je distingue 2 zones principales nécessaires à mon activité : le laboratoire, à caractère totalement privé et le plateau où s’effectue la réalisation publique. J’inclus dans ce deuxième espace, les répétitions avec les interprètes - acteurs, mais également premiers découvreurs des fruits d’une recherche solitaire qu’il serait impropre de réduire à une phase d’écriture de texte. Dans mon cas, il s’agit d’une interaction naturelle et permanente entre apparition des mots destinés à la scène et conceptions des contextes dans lesquels on les profère ou qu’ils suscitent eux-mêmes. Représenter, revient alors pour moi à faire s’entrechoquer les témoins des pièces sorties de ma forge - au sens où sculpteurs et musiciens l’entendent. Elles sont les corps physiquement stables, pivots de mon installation, autour desquels je pousse comédiens et spectateurs à tourner. Je cherche ainsi à créer une représentation psychique en 3D dans l’esprit de celui qui joue, regarde et entend. Les formes modélisées couramment produites de nos jours par les logiciels d’animation graphique en seraient d’ailleurs une bonne illustration. Toute mon énergie - depuis 10 ans que se précise en profondeur ma forme théâtrale - concoure à donner vie, perfectionner et faire admettre ce prototype. Jour après jour, je conçois finalement un théâtre de synthèse, pour ne pas dire de substitution, comparé à celui fait des matériaux de la pensée traditionnelle. L’aspect rotatif de ma vision, même si il peut sembler uniquement virtuel, m’est très important, ne serait-ce que par les images mentales qu’il suscite, de « tourner autour du pot » à « faire le tour de la question ». C’est également une dynamique physique que j’utilise fréquemment lors des répétitions ou des ateliers dans lesquels je veux insuffler et faire comprendre mon esprit. En résumé, j’effectue une approche circulaire, concentrique et en volume de mon sujet et tente d’en donner une perception similaire aux témoins extérieurs, car c’est là ma structure d’esprit. Je désire profondément que spectateurs et acteurs, que je place sur un plan d’égalité face à mon travail, conservent de notre mise en présence un objet manufacturé, un module de pensée réutilisable, une système conceptuel open source, plus tangible que le seul souvenir d’un évènement.

Autre grande ligne géographique de ma méthode de travail : l’usage d’un imaginaire à rebours. Tel l’archéologue de ma propre production, il s’agit toujours pour moi de remonter le cours de ce qui s’extrait de mon cerveau, pour reconstituer à partir de quelques éléments de départ, la ville ou la tombe ensevelie qui, au bout du compte, constitue la véritable création. Je considère donc que si j’ai quelque chose à inventer - comme on le dit pour un trésor - c’est certainement la compréhension de ma propre essence, de ma civilisation inconsciente, afin de me permettre la découverte de mes projets enfouis. Par le décryptage de mes poubelles fossiles, j’organise donc la structure de ma chimère à venir. Dans ma conception, l’invention a déjà eu lieu, alors même qu’on se pose la question de la faire naître. Il s’agit de chercher en soi, où elle peut bien être en train de se cristalliser au moment x. Conception qui m’amène à considérer naturellement que toute création est avant tout déjection, excrément qu’il serait nocif de conserver en soi trop longtemps et que tout créateur n’a de cesse de devoir propulser hors de son propre corps.

J’insiste ici, au passage, sur la profonde valeur que j’accorde à l’arbitraire - si tant est qu’il existe réellement - dans ma démarche, comme déclencheur tangible et bien souvent, véritable planche de salut des situations créatives inextricables ou pauvrement fructueuses que proposent l’apparente logique et le raisonnement appliqué. C’est bien souvent sous couvert des arguments d’une triste cohérence, que le conformisme et la soumission normée tentent le créateur qui refuse d’entendre l’instinct qui le pousserait à franchir ces balises. J’irais même jusqu’à dénoncer le sentiment d’une honte coupable d’un désir d’émancipation, qui bien souvent stigmatise les auteurs, qui revendiquent par ailleurs les charmes de la fiction naturaliste ou du scénario « en béton », gage de qualité des productions standards - aspiration fantasmée de l’apprenti professionnel. Nombre de spectateurs dont l’exigence d’équilibre apparent est soumise aux mêmes interdits, sont entraînés malheureusement bien souvent par la très courante dérive de la quête de « la création harmonieuse ». Ce goût de l’académisme, puisque c’est le nom réel qui lui revient, peut sembler une fatalité de chaque époque, un passage obligé pour les consciences qui aiment se lover dans un confort maternant pour l’esprit, afin de se donner un peu de latitude avant d’accepter d’affronter les incontournables évolutions de nos sociétés. Un siècle après l’autre le confirme, mais s’il ne peut que s’incliner devant cet état de fait à l’échelle de son environnement, il appartient à un créateur de formes de constamment traquer et isoler sa propre propension au conformisme et à la complaisance vis-à-vis de ses pairs, afin de l’exécuter brutalement sans sommation et entretenir en lui la petite guerre civile propre à la dualité de l’individu en éveil. De ce point de vue, la contre révolution que représente l’érection de l’arbitraire en tant que valeur intime, doit faire peser une menace salvatrice sur le consensus mou du sentiment d’un équilibre démocratique de l’art. C’est là un point qui m’est essentiel. L’art ne peut accepter l’équilibre vers lequel il veut néanmoins tendre. Les deux pôles fondamentalement antinomiques dans un même être que sont, la citoyenneté de sa part « individu » et la singularité de sa part « artiste », ne peuvent que créer un arc paradoxal permanent, ne pouvant sacrifier à aucune des forces d’attraction principales sans être profondément affaibli, entaché ou condamné à la dissolution de ses principes, d’une extrémité à l’autre. Ainsi l’art citoyen est-il autant une menace pour l’état de la création, que le terrorisme peut l’être pour la sécurité de nos vies courantes. C’est là ma conviction intime et le ressenti profond d’un mouvement intérieur. Quiconque désirerait comprendre mon travail ne saurait s’y employer sans consentir au préalable à l’acceptation de ce paradoxe. De cette situation personnelle découle un discours et des propositions parfois mal appréhendées par des institutions elles-mêmes en charge d’étudier les circonvolutions sinuant au cœur des arts contemporains. Je tiens ici à faire comprendre au mieux ce cheminement car il n’a jamais été dans mes préoccupations d’aboutir à un choc stérile entre mon esprit et ceux de mes interlocuteurs.

Simulacres et attitudes sociales : les mauvais spectacles nuisent à l’humain.

Les Innocents - David Noir - Cie La vie est courte - Photo Karine Lhémon

Les Innocents - David Noir - Cie La vie est courte - Photo Karine Lhémon

Jouer n’est pas faire semblant. Jouer sur une scène, c’est s’amuser à faire « pour de vrai ». Dans le cas contraire, zéro intérêt. Le plateau est un endroit protégé, une petite cellule douillette où l’on peut, où l’on doit, se permettre tout ce qu’il est impossible de faire dans un autre contexte. Prendre ce micro-risque vis-à-vis de soi-même et des autres, c’est la moindre des choses. S’exprimer en en creusant un peu la nécessité, c’est la moindre des choses. Tout comme notre planète nous le rappelle tectoniquement douloureusement, il y a un certain nombre de plaques à côté desquelles il ne faut pas tomber. Il n’y a pas d’inaptitude à interroger le génie humain qui est en soi, à stimuler la poésie exigeante que notre espèce a l’aptitude de s’inventer. Il n’y a que de la complaisance vis-à-vis de l’esprit convenu qui menace chacun(e) et le refus de conscience. Sur un plateau, nous ne sommes pas là pour sauver nos fesses car c’est l’endroit exposé, le moins dangereux au monde, tout au moins dans un pays qui fait mine de tolérer les libertés individuelles. Et si justement, nous ne sommes pas là pour les sauver, c'est encore davantage pour les montrer que nous pratiquons la scène. C’est une audace minimum bien loin de la lutte armée. Mais c’est un des spectacles qui recèle encore la nature du beau, quel que soit le corps qui s’exhibe, pour peu qu’il y ait une certaine nécessaire honnêteté à vouloir parler ainsi, nu et sans affect, à ses pareils. Le corps nu en dit encore beaucoup sur notre distance à la barbarie. Sa monstration est l’élégance de l’esprit qu’il transporte. Même dans les cas les plus « ordinaires » ou disons, les moins travaillés, comme l’exhibition sexuelle amateure, la nudité incarne l’humanité brute et par là même, la subtilité de son essence première. C’est ce qui nous constitue avant toute chose ; c’est le socle de la pensée dont nous sommes si fiers. « L’intime est politique » disaient les féministes. Je pousserais plus loin en disant que l’intime et donc le corps et son cortège d’expressions de l’intime, fait le lien entre nos aptitudes au jeu, à l’intelligence, la modestie, l’humour et la compréhension de tous les concepts d’existence. Jouer de nos corps tend à nous rendre moins fous et névrosés, par un affrontement à des pudeurs tout aussi politiques. Jouer nu constitue une action individuelle à faible portée pour la paix. Mais ce sont toutes les micros aventures mises dans la balances qui peuvent encore quelque chose à l’équilibre en mauvaise posture de notre monde inconséquemment dirigé.

Une rencontre

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Une rencontre, il n’en faut parfois pas davantage pour réinsuffler l’énergie qui, fatalement, finit par faire défaut pour poursuivre un périple scénique. Sans une telle opportunité de renaissance, le circuit est bien huilé et fatal : le désir s’étiole, puis gangrène la croyance, la confiance ; mange les forces. Puis, sans de nouvelles perspectives, c’est peu à peu, le placard pour les costumes, le tiroir pour le manuscrit, les oubliettes d’une cave pour le décor, le sage rangement méthodique et sans joie pour les cd audio, les fichiers informatiques, les supports vidéos, quand ce n’est pas directement la déchetterie pour les accessoires encombrants.
Cette fois-ci pourtant, j’avais décidé de ne pas me laisser aller à l’éradication des éléments matériels d’un spectacle - en fait d’une série de spectacles - qui tôt ou tard allait intervenir quand j’aurais décidé que le sujet était clos, que ça ne pourrait plus se reproduire, persuadé que ça ne « jouerait » plus, comme on dit dans le jargon des plateaux.
Suite au deuil de la fin de ma collaboration avec un groupe dans lequel j’avais investi sans compter tout mon être, je décidais de tenter il y a trois ans, à travers un processus de métamorphose volontaire, d’envelopper ma vision de la production de mes œuvres, d’une couche toute fraîche de gestion. Entendez par là, non une formation dans ce domaine, mais une information capable d’initier un bouleversement de mon regard, de ma réflexion et par conséquent, de mes choix. M’informant et apprenant ce que je pouvais en adapter à moi-même, j’eus le désir d’inspirer dorénavant mon fonctionnement de celui de l’entreprise. Il m’apparaissait soudain qu’une bonne part des artistes de mon acabit, négligeait outrageusement l’économie de leur activité. Mal éduqués, mal informés, nous ne nous jugions pas aptes à penser « profit ». La rentabilité semblait un gros mot, incompatible avec la vocation artistique véritable. Pourtant l’art contemporain, spécifiquement à travers les arts plastiques, étalait sous nos yeux, depuis des décennies, sa capacité à engendrer des bénéfices et à ne pas léser systématiquement ses auteurs ; parfois même, loin de là. Qu’y avait-il donc comme gène malin en nous, qui nous faisait nous différencier si piteusement de ces Start up des galeries qu’étaient devenus les créateurs et concepteurs d’art ? Faisaient-ils du produit ? Et nous ? Que faisions-nous ? De l’éphémère, et alors ? Ne dit-on pas que tout se vend. Alors pourquoi pas la poésie ? Même si l’évocation de cette idée, je dois le dire, me semblait passablement farfelue et a fortiori, quand il s’agissait de la mienne. Passionné par mes nouvelles lectures sur le développement personnel et la découverte de ce que certains férus de création d’entreprise considéraient même comme un art, je décidais donc de comprendre un peu mieux en quoi consistait l’esprit du « privé » et me mettre à considérer la beauté du geste d’entreprendre. Scrupuleux dans mes recherches, j’allais même jusqu’à demander une accréditation pour ma compagnie au Salon des entrepreneurs, histoire de voir de plus près quelle drôle de bête était un banquier, un conseiller en stratégie marketing, un communicateur avisé. Ce faisant, j’avais néanmoins bien conscience que j’optais momentanément pour un nouveau rôle, mais le faire avec conviction était la condition sine qua non pour en retirer une quelconque compréhension de ce paysage si différent du mien. Fier de mon badge, j’arpentais durant deux jours les allées moquettées des box des exposants et assistais aux conférences auxquelles je pouvais accéder. Je n’avais pas réellement une solide motivation pour créer effectivement une société dont le business plan en mon domaine me paraissait d’emblée bien aléatoire, mais encore une fois, ce qui m’importait était de saisir le fond d’une pensée autre que celle avec laquelle j’avais toujours fonctionné. Je ne revins pas tout à fait bredouille de cette contrée étrangère, mais ce fut surtout, ensuite, par la lecture de nombreux blogs à ce sujet, que je décrochais mon code d’accès à une nouvelle zone de mon cerveau.
Un en particulier, par la sensibilité et la passion évidente de son auteur à être convaincu des atouts de la libre entreprise pour tout un chacun, retenu mon attention. Son intitulé évocateur était et est toujours, « Esprit riche ». Convaincu par la clairvoyance de son auteur, Michael, je décidais de le contacter après avoir lu son offre de coaching. Malgré la particularité de ma demande et son caractère nouveau pour lui, il accepta de se pencher sur mon cas. Nous nous mîmes d’accord sur le prix de l’intervention et il me proposa deux séances téléphoniques à l’issue desquels il m’enverrait résumé et conseils personnalisés. Je tiens à dire ici, pour toutes celles et ceux qui me soupçonneraient d’habilement camoufler mon train de vie sous des guenilles des années 80, que je ne suis nullement miraculeusement devenu riche au sortir du traitement. Je ne l’attendais pas et ce n’était pas le but de ma démarche. Ce fut, comme je l’espérais, l’impact de ces discussions qui fut réellement enrichissantes, ce qui correspondait parfaitement avec la pensée émanant du blog. Être riche revenait à pouvoir disposer de suffisamment de temps dans sa vie quotidienne, tout en étant libre et heureux dans son travail. Et se rendre libre puisait ses racines dans la gestion de sa vie tant psychique, sociale que matérielle. Ce n’était bien sûr pas une découverte en soi et qui plus est, je n’étais pas dans la situation d’un salarié se croyant prisonnier des limites de ses compétences et du marché dévitalisé de l’emploi. Heureusement, j’avais déjà fait pas mal de chemin sur la voie toute relative de l’autonomie et ne m’étais jamais imaginé aliéné à une quelconque hiérarchie. Non, ce que j’avais appris de précieux au cours de ces entretiens et à travers la réflexion qui en avait découlée, c’est que je voyais sous un jour tout neuf l’idée d’entreprendre prioritairement tout ce qui m’amènerait vers un bien, un gain, un progrès, une satisfaction … une rentabilité. Et dans la création artistique, aussi marginale soit-elle, cette règle était tout aussi applicable qu’en économie. Finis les rendez-vous à la maigre teneur, adieu les importuns, au revoir les sorties forcées coûteuses et complaisantes, bye-bye les chronophages néfastes de toute espèce. Place aux relations positives à mon endroit - ce qui ne signifie pas dépourvues d’un œil critique - aux affections sincères et bénéfiques et à l’enrichissement de ma vie selon mes seuls critères. Et parmi ceux-ci, l’un des plus importants à mes yeux : à dater de ce jour, toute éphémère qu’elle était, ma création ne devrait plus dépendre des autres, qu’ils soient acteurs ou programmateurs. Elle se devait, pour mon bien-être et ma survie, d’exister hors tout, y compris en l’absence de lieux de représentation. Mon travail était plus que jamais ma demeure et il allait croître et évoluer par le seul fait primordial de sa conception dans ma tête, sur le papier, mais aussi via tous les autres médias que j’avais déjà l’habitude d’utiliser, vidéo, audio, Web y compris. Il serait partout, tout le temps et par tous les temps, lui et moi ne faisant qu’un. Et tant mieux si parfois, nous allions pouvoir nous rendre visibles grâce à un accueil éclairé et intelligemment proposé. Pour le reste, ma production allait s’organiser et se structurer en dépit de tout lien affectif, sans pour autant se dénutrir des traces des attachements qui composeraient comme toujours sa substance. Elle n’avait la nécessité vitale d’aucun et d’ailleurs, ne l’avait jamais eu, sauf à mes propres yeux de sentimental d’alors. L’heure n’était donc plus à se débarrasser avec douleur des matériaux qui la constituait, accessoires, costumes … mais aussi, désir et en perdre par là même la chance de pouvoir un jour la ressusciter. Plus aucun prétexte ne serait à ce jour valable, qui voudrait justifier la négation de mon travail en faveur de l’oubli des déceptions, trahisons, manques et illusions, en le laissant se dissoudre mollement dans le solvant fallacieux de l’interdépendance avec autrui.

Devenir riche n’est pas renoncer à ce qu’on crée. C’est même tout le contraire et la liberté n’est pas dans l’effacement des traces de sa propre vie. On se demande parfois si quelque chose « vaut le coup ». Il serait bien souvent utile de détourner l’expression au profit de se questionner de savoir si ça « vaut le coût » et de quelle nature est réellement ce coût ? L’attachement aux souvenirs heureux de moments partagés devient un poids inhibant si le prix de sa conservation est le sacrifice de ce qui l’a fait naître. En l’occurrence ma force et mon outil de travail.

D’autres rencontres dynamisantes arrivent donc, si on veut bien les regarder quand elles nous frôlent. Des rencontres dotées d’un nouveau potentiel de rentabilité pour notre propre entreprise humaine et plus adéquate à notre environnement actuel que la nostalgie conservatrice. Il faut les désirer, il faut les provoquer, il faut les saisir.
Je me considère aujourd’hui comme un petit corps céleste parmi des milliers d’autres, certains se situant à beaucoup trop d’années lumières pour que je puisse m’en rapprocher jamais. Parti sur une lancée dont il n’a pas choisi toutes les coordonnées ; parfois dérivant trop prêt d’autres planètes, gravitation oblige ; à force de révolutions le petit corps se sent rejoindre sa bonne orbite. Dans le lointain, un système solaire inconnu se profile. Je m’y inscris tout doucement, dans une nuée d’astéroïdes.
Aujourd’hui, une renaissance s’est programmée dans ce tout nouveau monde. Le décompte d’un nouveau périple se met en marche. Pour toute une année, la joie propre aux aventures va pouvoir étirer son fil au long de ce temps encapsulé et qui s’égrène d’ors et déjà. Quoiqu’il advienne, rien ne vaudra jamais pour moi ces voyages intersidéraux. Merci Anne.

Appel d’urgence

mains qui prient

Il est une pièce importante de cette machine de création scénique.
Il permet au travail produit en amont d’être soudain en prise avec un réel démultiplié par le nombre et la variété de ses représentants.
En faisant la jonction entre l’énergie d’une équipe et celle du groupe des spectateurs,
la représentation joue ainsi son rôle d’embrayage, tout comme la répétition, au préalable, entre concepteur et interprètes.

L'embrayage est un dispositif d'accouplement temporaire
entre un arbre dit moteur et un autre dit récepteur.
Dans le cas des véhicules automobiles,
l'embrayage trouve sa place sur la chaîne de transmission,
entre le moteur et la boîte de vitesses, où, de plus,
le couple à transmettre est le moins élevé *.
Le désaccouplement facilite aussi le changement de rapport de vitesses.

* Couple Sens 4 [Physique] : Système de deux forces contraires, parallèles et de même intensité.

Les représentations nous offrent de traverser les choses physiquement.
On obtient ainsi un plus grand contrôle sur la vitesse et la direction des projets.
On sait aussi plus rapidement de quelle nature sera la prochaine étape.
Nous espérons dans le cas présent de cette exploitation, que la machine aura fonctionné dans les deux sens et que vos propres véhicules s’en seront trouvés eux aussi améliorés et plus maniables.

De notre côté, des modèles plus luxueux de production sont à l’étude mais pas encore au point. Nous ne manquerons pas de tenir informés de l’évolution de nos gammes les spectateurs désireux. Pour cela, il leur suffira de s’inscrire à la rubrique « Contact » sur www.davidnoir.com

APPEL D’URGENCE
Beaucoup de personnes mal informées croient
que nous faisons du théâtre contemporain.

AIDEZ-NOUS à leur faire comprendre que c’est faux !
Que c’est matériellement impossible puisque cette forme transitoire n’existe plus depuis la fin des années 70.
Le théâtre ou plus exactement l’art dramatique mettant en scène dialogues et personnages reste une discipline captivante, mais non une production d’art actuelle ; encore moins une pensée vivante. On peut même se risquer à parler de « morbidité » dans les cas les plus pervers d’individus qui réussissent parfaitement à tromper les spécialistes les plus éminents au sein des lieux les plus prestigieux.

Nous savons de sources sûres qu’il existe encore beaucoup d’auteurs et de metteurs en scène qui font du Théâtre, disséminés dans divers endroits stratégiques où ils ont été placés, pareils à certains vétérans japonais ignorants la fin de la guerre et toujours à l’affût trente ans plus tard dans des îles des Philippines.

S’il vous plaît, AIDEZ-NOUS à les retrouver pour leur bien et pour le nôtre.

Quelque chose contre le langage des mots

Tyranologos - David Noir
David Noir - Tyranologos
David Noir - Tyranologos

Au fur et à mesure de la croissance de la pensée, les mots se lient entre eux. Ils forment rapidement l’environnement cohérent qui va les détourner de leur sens poétique. C’est pour moi un des désagréments de la réflexion rationnelle. Il s’agit alors de rompre leurs interactions ; de les diluer dans une solution acide qui désagrégera l’expression quotidienne ; de rendre libres et flottants les microparticules de signification qu’ils contiennent. Car de signification dans le sens, il y en a peu. Il faut qu’il y en ait peu. Pas une absence totale et définitive ; non, pas rien. Mais peu. Une infime quantité de signification donnée au sens. Juste assez pour constituer ce que l’on appelle la trace. La trace est ce qui donne envie de faire et non ce qui reste ultimement après avoir fait. On confond ainsi souvent la trace et la mémoire. La mémoire est morte et muséographique. La trace contient encore assez de vivant pour produire du neuf. C’est la cellule souche de la pensée errante.

La mécanique physique du sens se met alors en marche. Il faut l’observer pour le comprendre. Comprendre qu’il n’y a plus rien à regarder en dessous de la masse du jugement spontané ; ce qu’on prend pour un « avis », un « goût », un trait de la personnalité. Le poids écrasant de la fausse réflexion pertinente, du jugement qu’elle s’octroie sur les choses, terrasse la particule. L’immobilise. Les mots se brisent ainsi aisément au profit d’une histoire. Certains, plus fragiles que d’autres. C’est ainsi qu’on prend le risque de créer du produit sans âme ; du produit de caractère.

Le langage usurpant le sens des mots purs en de permanentes associations efficaces, l’enchevêtrement cognitif va dans ce sens lourd et quotidien, qui le fait buter sur le mur de l’impasse rationnelle. Celui-ci s’est érigé de la volonté même de la pensée en train de se construire. Par accumulation d’images mortes, comme des cellules sans devenir finissent par former la surface cornée d’une peau dure et impénétrable. Une protection de trop ; un talon placé au coude qu’il n’est pourtant jamais besoin de poser sur la table. La phrase alvéolée, constituée en nid d’abeille dont le miel est fait des images du « raisonnement », pollue, à travers une logique étriquée, le monde des échanges intérieur. Comprendre et se faire comprendre éloigne du souci fondamental de s’auto suffire. L’univers est né hermaphrodite. Phrases et langages sont les effets pervers de la reproduction sexuée, du scénario social. Inventés pour favoriser la rencontre, ils empêchent de comprendre que la science donnant la clef des origines est poésie savante et non pur rationalisme.

Scènes nationales et solution finale

David_Noir_singe_nu

David Noir - Singe nu

Quand on crée dans un espace national, on ne rencontre pas le public, on rencontre l’état.
On est chez l’état. Public et artistes confondus. C’est lui qui reçoit ; qui dicte les limites et les règles de bienséances. Il ne peut exister que de l’art officiel dans ce contexte. Aucun artiste ne peut s’en affranchir. Il lui faudrait d’abord dégrader et détruire ce lieu d’accueil pour qu’il ne soit plus reconnu comme étant partie de l’état. Aucun état démocratique ne peut avoir la capacité à laquelle il prétend : donner de la liberté à ses hôtes. Il ne peut la donner. Il ne peut offrir ce qu’il doit maîtriser. Il ne peut que faire payer très cher ceux qui la prennent ; qui font l’erreur de la prendre. Le piège artistique est de se vouloir libre sur une scène d’état. Le conditionnement mutuel entre artistes, administration et public est trop fort. Le mot d’ordre vient de trop haut : « Ne débordez pas. Eclairez, rencontrez, transformez, faites rêver, réfléchir, mais jouez dans nos cadres ». De ce fait, tous les spectacles qui prétendent donner à voir une imagerie de la liberté dans ces espaces sont rendus mauvais et dégradés. Ils atteignent souvent leur propos esthétiques – luxe de moyens oblige, leurs ambitions réflexives, voire pédagogiques, mais manquent fatalement leurs buts artistiques : surprendre son monde et soi-même, éveiller l’esprit des hommes par le choc de l’incongru, par l’air frais qui rend envisageable l’ébranlement de toute fondation. Quoiqu’ils se proposeront de faire, tout sera dit d’avance. Zéro surprise hors la scène ; c'est-à-dire, aucune création d’espace mental persistant, utile et pragmatique dans la pensée du spectateur. Rien qui lui propose les moyens d’hurler le cri qui lui est nécessaire et qu’il ressens enfoui dans son fort intérieur. La convention culturelle vient doubler celle du théâtre d’un blindage soyeux, comme la deuxième peau sécuritaire d’une centrale atomique, dont toutes et tous chanteraient les louanges. Ainsi aucune catastrophe nécessaire, aucun Tchernobyl indispensable n’est possible hors la destruction de ces murs. Pas de ces multiples faux murs, décors de murs qu’offre à voir un théâtre. Aucune bâtisse hors les abris antiatomiques ou les prisons, ne paraît recéler plus de multiples enveloppes que les théâtres. Quand je parle d’écroulement, je parle de ses véritables murs qu’il conviendrait, non d’écrouler tout entier, mais de percer en partie ; de forer pour laisser un passage d’entrée comme résultant d’un bombardement, d’une trouée d’obus. Les théâtres se sont trop parés des entrées et des frontispices des temples. Confusion manifeste des pouvoirs. Il serait bon d’opérer la séparation du Théâtre et de l’État pour l’obtention d’une culture laïque.
Par voie de conséquence, le public ne résiste pas à son tour à se révéler mauvais ; sans indépendance ; juge et poseur. Il compose également le spectacle et n’échappe donc pas aux lois de la bienséance. Le mot est important car la bienséance recouvre les règles de savoir-vivre en société édictée par la norme, elle-même instituée par le sentiment du bien commun et corroboré par l’état. Il ne faut jamais oublier que le rôle de l’état n’a jamais été de prendre des risques. Bien au contraire, il est là pour nous en prémunir. Il importe donc de distinguer clairement la politesse, qui est un choix de comportement de l’individu et que celui-ci peut mener jusqu’au raffinement, et la bienséance, qui est le produit des lois penchant du côté du plus grand nombre.
Bien sûr, par ces temps d’auto emprisonnement subtil, les vertus d’une « exigence réservée» quant à une vie épanouissante et pétaradante, sont vendues comme un pis-aller, un choix médium et maîtrisé que tout un chacun doit comprendre et accepter. Il faut s’entendre. Il ne faut pas se battre, se disputer. Une nation est une famille et il faut que la bonne entente règne. Raisonnables seront donc les créations folles et débridées une fois plongées dans les arènes nationales. De belles constructions poétiques, de belles paroles intelligentes, mais qu’on ne peut croire dangereuses. Zéro frisson du réel. S’en sortiront les plus malins ; ceux qui ont le moins d’enfance, pour réaliser une œuvre continue et sur la durée, qui saura donner l’impression de la recherche pensée et puissante. À ambitions artistiques restreintes et persistantes, grand avenir sérieux et professionnel assuré.