Journal des Parques J-35

carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d’attraction (extrait) – David Noir sur logiciel PersonalBrain

Voici ce que j’écrivais dans l’une des présentations de mon projet, La Toison dort, pour sa version créée l’an dernier au Générateur.

Ce texte n’a pas été rédigé alors à destination des spectateurs, ni de mon équipe, mais faisait partie d’un dossier de demande d’aide de financement. Je livre ce détail, car savoir à qui il était adressé permet de comprendre ce que j’aurais voulu que de parfaits étrangers (et qui de plus étrangers que les membres d’une commission ?) perçoivent de cette aventure. C’est donc une vision, lointaine, globale et globalisante comme on peut l’avoir d’un astre choisi au milieu de milliers d’autres, sur lequel on inviterait l’observateur ignorant à braquer son télescope.

Pur recyclage me direz-vous. Oui, en effet car je revendique hautement (voilà que je parle comme Jean Dubuffet !) cet aspect là de mon travail, tant organique qu’issu d’une manufacture. Rien ne se crée, tout se transforme, paraîtrait-il et c’est ainsi, par un pétrissage constant des matières, tant physiques qu’intellectuelles, que j’ai délibérément choisi de procéder depuis quelques années, dans le but d’obtenir, mieux qu’un compost, un terreau riche et adapté à ma propre croissance. Il ne s’agit pas de me considérer comme autosuffisant ; les influences et apports extérieurs sont les bienvenus. Ils doivent cependant être aptes à survivre dans mon milieu, à s’épanouir dans ce sol autant que dans cette atmosphère. Tout dans la vie me semble plus ou moins question de pH ; trop acide pour les uns ou trop basique pour les autres ; mal adapté à son milieu ou environnement hostile à son développement, dans les deux cas, ça crève. D’où la franche et prudente neutralité de certain/es. Bref, il n’y a pas dans cette « reprise » que cet aspect des choses. Je veux également m’en servir pour tenter de définir plus précisément, ce qui à mon sens va être potentiellement différent dans ces Parques d’attraction qui se préparent. Voici d’abord le texte, viendra l’analyse ensuite :         

« La Toison dort s’adresse avant toute chose au « Public », si cela veut dire quelque chose d’englober ainsi sous un terme générique, la diversité des individualités venues vivre des instants si différemment partagés en un même lieu. Néanmoins, c’est bien dans sa globale étrangeté, que la somme des spectateurs est ici abordée. Comme un vaste corps pouvant possiblement entrer en collision productive avec le nôtre ; une planète lointaine abritant une civilisation intrigante, aux confins de la galaxie mise en place. 

De la même façon qu’en 1969, à bord du vaisseau Apollo XI, puis en 1972 sur la sonde spatiale Pioneer X, la Nasa embarquait un message de paix accompagné d’une illustration représentant l’être humain et sa position dans le système solaire à destination d’une potentielle vie extraterrestre, générer une œuvre vivante revient pour nous, compagnie, à tenter un contact entre une expression nouvelle et ces multiples porteurs de langages inconnus que sont les spectateurs et spectatrices. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans les missions ultérieures, Voyager 1 et 2, fut adjoint un disque multimédia contenant des sons et des images de la Terre ; une « bouteille à la mer interstellaire » selon ses concepteurs. Quoi de plus similaire aux supports que nous utilisons fréquemment aujourd’hui en scène pour diffuser les codes de nos civilisations personnelles. 

C’est en utilisant ces notions de « bouteille à la mer » et d’infini cosmique que s’est imposé peu à peu le concept de « La Toison dort » comme étant celui d’un voyage à travers l’espace – temps vers mes contemporains ; de l’antique fantasmé au réel du moment présent, de la préhistoire de l’esprit humain à la parole la plus trivialement banale de notre quotidien. La scène en serait l’astronef et la mythique quête de Jason, le carnet de bord. Traces et itinéraires, cartes et mémoires des lieux de l’intime en constitueraient le parcours. Le Chaos serait lui aussi convoqué comme on se doit de le faire, pour chaque création d’origine, pour chaque naissance d’un monde. Restait à en scientifiquement construire les étapes poétiques de son épopée. Tout d’abord un texte, une parole. Celle-ci vint facilement comme étant celle d’un personnage, ce Jason que j’avais en moi, héros de peu de foi, explorateur avide des âmes et des corps se tenant sur sa route. Il suffirait de le laisser parler, énoncer sa vision en stratège inquiet et déterminé comme un animal qui cherche sa pitance. En résulterait une quête sans concession aux préceptes sociaux, une lutte violente et désirante à la dimension de sa soif d’exister.

À travers de nombreuses expériences préalables, comme autant d’essais préparatoires, « La Toison dort » a interrogé son format. Initialement micro planète, agrégat de poussières compactées en une adresse simple et directe aux spectateurs, puis déclinaisons évolutives vers des solos élaborés et finalement accompagnés d’autres présences, l’entité « Toison / Jazon », désormais orthographiée d’un « Z » plus vif et tranchant, a fini d’échafauder son périple. S’éloignant du plateau obscur et isolé des théâtres, sa forme en expansion englobera scène, salle, public en une vaste matrice où toutes les frictions moléculaires seront possibles. Un gigantesque tube à essais dans lequel les forces mises en présence auront davantage de probabilités de fusionner, de s’aimanter ou de se repousser. Nous présentons donc un système dans lequel texte, musique et sons, corps et costumes sont à portée de main du visiteur, de la visiteuse. Une exposition fleuve qui déroule son parcours au rythme de celui ou celle qui y pénètre. »

Voici donc condensée, une partie de ce qui pouvait refléter l’esprit des choses pour moi il y a un peu plus d’un an. Cette base reste toujours valable ; c’était un bon petit pas pour l’homme que j’étais accompagné de mes partenaires et grand bond pour mon humanité ; et peut-être un certain saut pour la leur, à elles et eux d’en témoigner ou pas.

Ce qui devrait changer :

Une fois les portes du village franchies, les colifichets échangés, la peur redescendue, la langue vaguement comprise et les contacts amorcés, j’aspire à ce que nous bredouillions moins, les un/es et les autres, l’ensemble de cette grammaire et de ce vocabulaire. Le propos ne peut pas se résumer à « aller plus loin », ce qui ne voudrait rien dire, mais à ce que s’épousent des civilisations. Nous sommes arrivés en « conquérants-découvreurs», un peu à la Christophe Colomb ; je rappelle que tout ce questionnement et ce processus posent à la base de réellement « aller à la rencontre de » et non d’inviter à venir être vu et consommé. Comment « aller à la rencontre » dans un voyage immobile où celles et ceux que l’on s’est fixés pour objectif de rejoindre sont sommés de faire en premier lieu le déplacement ? C’est l’étrange paradoxe auquel convie toute œuvre artistique. C’est aussi pour en modifier un peu la donne que j’utilise Internet pour d’ores et déjà, établir le contact avec celles et ceux qui le souhaitent. Partageant le goût de ne plus transporter le spectateur-auditeur dans un fauteuil, la reine Anne nous a donné sa confiance, à moi et à mon équipage, pour que soit affrété le vaisseau amiral Générateur sous la forme d’un dispositif de bathyscaphe qui serait notre Santa Maria. Avons-nous découvert de nouvelles Amériques en croyant toucher les Indes ? Pour l’heure, je l’ignore. C’est au cours de l’expédition à venir que nous allons voir si le mixage des cultures peut se faire, on l’espère, dans un peu moins de violence que ne s’acheva la rencontre des espagnols avec les indiens !

Dans le concret, pour se fondre en un seul peuple, il faut : soit adopter la langue et les coutumes de l’autre, soit accepter d’écraser ou se laisser réduire, soit, et c’est cette méthode que je souhaite mettre en œuvre, fusionner en une entité, si ce n’est totalement nouvelle, du moins différente. Fatalement, dans un tel processus, les ego en prennent un coup. Et il ne s’agit pas de résister sous peine de rester irrémédiablement coincé/e à bord. Non, il faut prendre une grande respiration, son courage à deux mains et d’un seul trait, descendre à terre. Une fois qu’on y est, ne pas tarder à aller voir en détail qui ils et elles sont, en ayant soin de ne pas être intrusif, ni naïf, ni bravache, ni … rien, somme toute, mais avec un certain savoir faire, qui pourrait se résumer en un putsch politiquement émotionnel teinté d’humour. Être un bon acteur quoi. Juste soi, déguisé mais sachant s’amuser autant qu’être gravement à l’affût, avec implication des corps, des regards, des mots et des images. C’est un peu vivre ensemble l’espace d’improvisation qui précède le spectacle, mais attention : qui néanmoins va bien vers le spectacle, se meut vers (sans pour autant forcément l’atteindre à tous prix, c’est là une des différences avec le challenge du théâtre) ; ce qui signifie qu’il n’est pas atone

Pour ce faire, je donne le départ, certes ; c’est l’encadrement rigide qui fait l’armature du vaisseau :

Textes, esthétique, pensées sur les murs, blagues à deux balles, panel de chansons, scènes et comportements, ambivalences, outrances, nudités et identités variées … mais après, à Dieu vat et vogue la galère ! Ce qui sera bien différent de la première cession, c’est si chaque soir, apparaît une nouvelle frange de ce monde mixte dont j’ignore tout encore, où nos propositions trouveront écho et seront modifiées par les attitudes et actions en retour. L’ultime étape serait que nous n’ayons plus qu’à réagir et que les sources des affluents s’inversent. Renoncer au « spectacle » pour en faire de meilleurs me semble une bonne optique. Je fuis aujourd’hui comme la peste et le choléra réunis, les représentations dont je peux prévoir le déroulement à l’avance. Qu’elles s’incarnent sous la forme de livres, pièces, films, œuvres plastiques et même, individus, peu importe, je ne goûte pas le plaisir d’être conforté dans mes prévisions. Sans doute aussi là, un certain goût de l’échec ou de la catastrophe à équivalence avec le succès ; il n’y a rien à réussir ou à rater dans mon entreprise, disais-je il y a 15 ans à mes partenaires tout juste réunis pour la première séance de répétition des « Puritains ». La conquête ne peut exclure l’échec ; c’est son mouvement qui importe et il n’est pas exempt de fluctuation. Il faut tenter, se perdre, épouser, comprendre et surtout, poursuivre.

Et épouser, il faudra le faire autant de fois que ce sera possible, quitte à se trahir soi-même par moment, juste par plaisir de le faire, jusqu’à ce qu’un jour, une fois tout balayé, une fois sangs et sueurs mêlés, il n’y ait enfin plus de règles qui s’imposent et que soit oubliée l’origine.