Répugnance

David Noir - Sans Culotte
David Noir - Les Camps de l'Amor - Ah ça ira ...

Je ne veux pas être pisse-froid, ni cracher dans la soupe, loin de là. Quelle soupe ? Celle de l'élan de solidarité nationale. D'autant qu'en y pensant malgré moi du matin au soir, à mes chers concitoyen/nes ; en écrivant ces articles, en réaction brûlante à l'actualité, qui ne servent à rien ou du moins dont le monde et mon quartier peuvent bien se passer comme de tout le reste, j'ai l'impression de tout à fait y participer à cet élan, alors que je suis censé être en pleine ultime préparation de mon projet de création, tout seul avec mes p'tits bras et que je ferais mieux de m'y atteler, surtout en définitive pour ajouter des trous à ma ceinture plutôt que d'assouplir mon relatif confort, je le sais par avance. Seulement voilà, tout ce qui me brasse à « notre » sujet depuis des années s'y retrouve tellement au cœur, que je ne peux m'empêcher d'être projeté hors de mon lit comme un Zébulon (oui vous vous rappelez, une alternance de toutnicoti et de tournicoton qui fait farouchement penser au comportement de notre espèce) pour me jeter avidement sur clavier, post-it, cahier, feuille volante, tout ce qui est à ma portée me permettant de décharger cette tension cérébrale et physique mêlée d'émotion, d'agacement, de colère, d'urgence, se soldant finalement dans l'épuisement. Pour moi aussi, ça ressemble à la guerre, mais ça n'en est pas une car, habituée à elle-même, déclarée depuis si longtemps, elle n'est que ce que l'on nomme « révolte ».

Bon, ayant déjà perdu le temps d'un prologue inutile, je vais me rattraper en synthétisant au plus serré ce que j'ai à dire (n'appelle-t-on pas ça des billets d'humeur), en écrivant aussi mal qu'un journaliste chroniqueur, en faisant autant de fautes qu'un blogueur stupide comme il y en a tant.

Donc le sujet de mon irritation : Par pitié, arrêtons d'employer des expressions à tort et à travers en un copier-coller imbécile, cessons de résumer en slogans des pensées et des concepts dont la portée nous dépassent … etc … etc … Il y a tant à dire et c'est tellement le sujet perpétuel qui m'habite depuis tant d'années : la couardise, le suivisme, la malhonnêteté, la veulerie ... que je vais tenter d'en garder un peu par-devers moi pour avoir quelque chose à dire en spectacle. Néanmoins, en ce qui me concerne, après le sentiment d'horreur ou peut-être toujours attisé par ce sentiment, ma marmite bout, déborde, fout son couvercle en l'air.

Les français découvrent un nouveau vocable : « La liberté d'expression » ! Formidable ! Et vas-y que je te tartine, que je me gargarise de roboratif plein la bouche et les dents. Une véritable potion magique pour Astérix.

Non, il n'y a pas de « liberté d'expression », tout autant qu'il y a des limites imposées à la liberté, cela s'appelle la loi. Alors parlons de la loi, nos lois ; ça aidera à les définir pour répondre aux gosses de moins de dix ans, pris dans la tourmente et auxquels les profs semblent en difficulté de répondre. Il n'y pas de « liberté d'expression » dans un état de droit, pas plus qu'il n'y a de liberté d'action, sans quoi il n'y aurait pas à définir « Le droit ». On me rétorquera qu'il faudrait dire plus exactement : « il n'y a pas de liberté totale », donc je le rajoute, oui, c'est cela : la liberté totale n'est pas concevable dans un état de droit et agir ou s'exprimer en toute impunité n'est pas autorisé. Que l'on comprenne mon propos ici, mon sujet n'est pas de trouver ça bien ou mal, mais simplement de le dire. Je parle de « mots », de nos mots et de la manière dont nous les choisissons, nous tous/toutes, les médias, les politiques. À ce stade, il me faut enfoncer des portes ouvertes ; je le fais sans fierté ni honte puisqu'il semble que nous en soyons toujours là, du moins, au niveau de nos réactions écrites et orales quotidiennes. Nous ne sommes hélas pas en train de philosopher tous les jours lorsque nous croyons débattre. Pour ce faire, il faudrait à chaque fois, redéfinir les « mots », si importants y compris et en particulier pour les locuteurs d'une même langue qui posent comme postulat erroné qu'ils se comprennent en les employant. Eh bien, la preuve en est que non. Il est inscrit dans la loi que c'est un délit de faire l'apologie (donc exprimer publiquement dans un but plus ou moins prosélyte) de : la haine (je ne sais pas si les textes précisent « raciale » ou pas), du terrorisme, de l’antisémitisme ... Autant de choses que je trouve en soi très logiques pour la cohésion du fameux « vivre ensemble » (autre expression à la mode dont le cliché repris à qui mieux mieux me fait gerber, mais bon …). Encore une fois que l'on ne me fasse pas dire que je ferais ici l'apologie de quoi que ce soit, sinon d'une pensée que je voudrais saine, ou bien que ces quelques lignes seraient tendancieuses ; ce serait un mauvais procès. Puisqu'il y aurait liberté d'expression, je l'utilise ici pour dire qu'il y en a une mais qu'elle n'est pas totale, mais relative et donc qu'il est impropre et extrêmement réducteur et dangereux de désigner « La » liberté d'expression. Il existe « Une » certaine liberté d'expression dans notre pays ; sans doute suffisante ; sans doute nécessaire ; sans doute la plus libre qui soit de par le monde, mais pas « La ».

Pourquoi cela m'apparait-il si important de pinailler sur ce point de détail ? D'abord parce que notre société semble amorcer enfin une réflexion à son échelle toute entière, ce que je trouve en soi formidable si chacun s'y engouffre vraiment au-delà du café du commerce. Ouf ! Enfin depuis 68, la tête collégiale est bien obligée de penser et de bousculer ses neurones, mais ce n'est vraiment qu'un tout petit début, tant crânes et corps semblaient jusqu'ici désespérément sclérosés de morosité égoïste. On ne peut que s'affliger, même s'il y a peu de chance que nous en tirions les leçons, qu'il faille des meurtres à nos portes pour que se réveillent nos consciences. De toute façon, on le sait, rien n'est gagné. C'est même maintenant, du point de vue des réflexions à entretenir et mener, que ça va devenir véritablement dur.

Ensuite et toujours pour répondre au pourquoi de ma nécessité de pinailler sur les mots : eh bien parce que dans cette réelle agitation émotionnelle et réflexive, la voie royale de la beaufitude de l'esprit se trace à grand coup de clichés et de manipulations des idées comme autant de grossières pelleteuses de chantier. Merde ! Ne sait-on pas quelque part en haut lieu et dans les officiels médias de masse, que la pensée est un paysage fragile et malléable ? Si bien sûr, depuis que la communication existe, on ne le sait que trop.

Revenons donc à cette histoire qui est de considérer comme un délit l'emploi de mots, la rédaction, d'un appel, d'une incitation ou la formation de jeux de mots estimés tendancieux et à influence délétère. Il est à noter que longtemps, il nous a semblé que seuls les actes étaient passibles de condamnations effectives. Chacun pouvait par exemple, poursuivre en justice quelqu'un pour insulte à son endroit ou diffamation, mais c'était à la discrétion de l'individu ou du groupe d'individus concerné de porter plainte. Ce n'était pas, en pareil cas, l'état qui se mêlait d'affaires considérées comme privées. Mais depuis il y a eu apparition de la toile. Et là, tout circule à vue. C'est même là tout son intérêt et toute sa dangerosité. Un défilé permanent, un bouillonnement de conneries infâmes autant que de savoirs particuliers et exceptionnels. Du coup, plus ouvertement que d'habitude, la pensée d'État s'en mêle. À noter que jusqu'à présent également, ce savoir existait tout autant dans les livres et qu'il n'y avait qu'à se les procurer pour y accéder. La nouveauté n'est pas là. La vraie nouveauté d'Internet, c'est le forum et le commentaire à chaud. Un clavier, un clic de souris et le sublime comme le stupide s'exprime et est balancé dans la masse (la nasse devrais-je dire). La chose est faite ; s'imprime illico dans l'esprit du lecteur ; est irrattrapable. Curieusement, la description que je viens de faire du geste de base de l'internaute actif ressemble fort à celle dont Don Basile fait avec jubilation l'apologie dans le Barbier de Séville : la calomnie. Une fois lâchée, elle court elle court … elle enfle et explose en un coup de tonnerre au vu et su de tout le monde.

Il n'y a donc pas « La », mais « Une » liberté, Une démocratie. Toutes relatives. Nous ne devons pas dès lors parler d'absolu, mais de point de vue. Avant qu'un interdit ne le devienne, c'est un point de vue. Qu'est-ce que cela change de se le dire ? Eh bien à peu prêt tout. Pourquoi ? Parce qu'en revendiquant l'arbitraire ou le relatif d'une loi, on assume également ouvertement ce qu'elle peut présenter comme semblant injuste ou inégal (le fameux deux poids, deux mesures qui semble tarauder à juste titre certains enfants au sujet du traitement des opinions des uns et des autres selon leur milieu, culture, croyance). En faisant cela, on devient crédible y compris vis à vis de ceux qui ne seraient pas d'accord, plutôt que de vouloir enfariner (ressenti humiliant à l'origine des pires violences) les opposants, les incrédules, les frustrés d'un tel barrage à leur conscience. Cela s'appelle l'autorité.

La vraie autorité - j'entends par là celle qui s'exerce autrement que dans l’unique but répressif, mais bien pour guider - a le devoir de toujours assumer pleinement qu'elle s'impose parce qu'elle croit que c'est le bon sens vers lequel il faut aller. Elle doit donc de ce fait, endosser la critique et le mécontentement qu'elle suscite, mais toujours donner une explication plausible, accessible et rationnelle à son origine. Je ne fais que donner là, à mon sens, la définition d'un parent responsable qui doit savoir ne pas se laisser déborder, tout en guidant vers plus de sécurité une existence propice au développement, à l'épanouissement et surtout, à l'élaboration d'une conscience autonome.

Je n'ai pas d'enfants ni dans la vie, ni dans mes cours et c'est sans doute plus aisé à dire qu'à faire, néanmoins cela me semble tout à fait réalisable avec du cœur, des mots adaptés et de la méthode. Un état est encore un parent sans doute nécessaire pour une société civile aussi infantile que la notre : Je suis Charlie n'est-ce pas ? Et le lendemain, toi qui n'aurais jamais donné qu'un regard méprisant, jugeant par oui-dire de la grossièreté de son contenu, à ce canard un peu triste en fin de vie, tu te précipites comme au premier jour des soldes pour acquérir cet exemplaire déjà mythique ?! Et, là encore les mots détournés déboulent : tu as le culot de justifier ce retournement opportuniste et grotesque en l'appelant élan de solidarité ?!

Alors écoute moi-bien mon ami/e Charlie de la dernière heure, je te le dis, moi ne l'ayant jamais été et n'en ayant nul besoin pour être deux cent mille fois Charlie à ma manière depuis que je pleure et raille la médiocrité de mon espèce : Tout ce que tu veux à cet instant et même sans le savoir, c'est t'inscrire toi aussi un peu dans l'Histoire, en avoir ta petit part, juste pour l'accrocher au mur, la mettre dans un tiroir et pouvoir dire « J'y étais ». Cadavres ou pas – et c'est bien pire – comme à l'accoutumée, tu tressailles juste du risque que tu prendrais à ne pas être à la mode, à être passé à côté de l'endroit (pas trop loin de chez toi quand même) où il faut absolument être.

Cher/ère ami/e, il n'y a pas de mot pour dire la répugnance que tu m'inspires. Tu ne mérites rien de ce confort destiné à libérer ton esprit et ta main, qui t'a fait descendre de l'arbre et entoure ta vie actuelle, tant tu ne sais rien en faire. Je te vomis sincèrement et pourtant, moi qui ne suis pas un terroriste, j'ai pitié de toi et de ta médiocrité tellement tu m'affliges, tant tu me blesses en étant si superficiel, si convenu, si bête. Je t'en veux de la lâcheté d'opinion qui t'anime et que, comble de la rigolade, on nous vend actuellement comme étant un courage. Mon dieu quel usage des mots ! Pareil emploi, j'imagine, ferait frémir un chevalier médiéval, un grognard de l'Empire ; peut-être même un soldat de métier de notre histoire contemporaine. Un peu de décence, encore une fois, par pitié. Qu'on aime leurs dessins ou pas, les dessinateurs qui signaient leurs caricatures et ceux/celles qui les signent encore étaient et sont, peut-être des inconscients, sûrement des provocateurs, mais par dessus-tout ils ont fait et font preuve d'une audace et d'une endurance à la menace, exceptionnelle. Idem pour les policiers qui ne se font pas d'illusion j'imagine, sur les risques que leur métier leur impose, idem pour certains otages au courage inouï qui force mon admiration. Mais toi, vulgaire pékin, insoutenable girouette, grotesque consommateur, tu n'es rien, ne mérites rien, ni de bénéficier d'une technologie que d'autres ont mis au point et désormais t'imposent, ni de te faire le chantre d'idées que tu n'as jamais pris le risque d'avoir par toi-même. Tout au contraire de ce que l'on dit aujourd'hui de toi, tu es un collaborateur dans l'âme. Tu mérites Pétain, Mao Tsé Toung et les autres, point barre. Tu l'as déjà prouvé. Tristement, je dis que tu le prouveras encore. Parce que tel est l'homme dans son animalité peureuse à juste titre et que je ne songerais pas à lui reprocher s'il n'avait la prétention d'être Humain. Non, c'est sûr, à mes yeux, tu ne mérites pas la mort violente et arbitraire d'une ordure de djihadiste pour te punir d'être toi-même poujadiste. Tu me partages, espèce humaine. Atrocement et désespérément, tu me tranches en deux depuis que j'ai fait ta rencontre. Pire encore, depuis que j'ai pris conscience que j'appartenais moi aussi à ton groupe. Tu me divises incessamment entre l'envie de te tuer sans sourciller pour tes revirements immondes, pour tes arrangements avec l'intégrité dont tu te revendiques, pour le mal que tu te fais et que tu fais au monde. Mais au moment où je lève le bras pour abattre ma rage sur ta carcasse révulsante qui se pisserait dessus de trouille à cet instant, je le laisse retomber, m’effondre sur moi-même et pleure sur ta faiblesse et la mienne, car tu me touches bien malgré moi dans ma chair, au-delà des sexes, des conventions sociales et même des intelligences. Je me dis que quitte à t'épargner, je voudrais parvenir à t'aimer, histoire de me sentir moins seul ; d'avoir des camarades pour rigoler. Mais, comme la créature échaudée, née des mains du baron Frankenstein, je sais qu'il serait désormais bien illusoire de miser plus qu'un regard échangé sur l'empathie profonde qui pourrait nous unir. Je sais tout simplement que tu n'es qu'inconstance et que l'effort n'est pas ton ami. Tu ne penses qu'émotion, raisonnes émotion, crois émotion, valorises émotion. Sauf que ta belle émotion, pauvre merde narcissique, si incontournable qu'il faudrait incessamment l'entendre et la respecter, nous savons tous sauf toi, qu'elle va changer demain, si le soleil est beau, si la pluie nous ravine. Malheureux être de chair, tu n'es que ça et ton malheur d'être animal se double de la calamité d'une faible conscience. De par le monde alors, dirigeants, militaires, assassins, terroristes, tous autant qui aimez armer votre bras au-delà du raisonnable… songerez-vous un jour à renoncer à votre jouet favori, à épargner la chair, celle-ci qui souffre tant ? Soignez votre névrose, vous êtes du même bois que sont faites les victimes. Et elles, jureront bien, j'en suis sûr, à quelques exceptions près, de sagement le jour venu, savoir fermer leur gueule faute d'avoir pris la mesure et le temps de la pensée introspective et du recueillement. Et comment leur en vouloir n'est-ce pas ? Comment ne pas les comprendre ? Oui tout le reste du temps. Pas quand elles font figure de se donner des ailes sur un coup d'illusion dans le miroir un matin. Pas quand elles crient « Aux armes citoyens ! » pour finalement ne pas faire la différence entre faire la queue pour Justin Bieber ou Céline Dion et souhaiter manifester un soutien ou s'offrir un symbole de liberté à la porte d'une papeterie. Bien malin si une bombe avait éclaté devant un kiosque à journaux. Vraiment rien dans le citron ces terroristes ! Une idée tous les 14 ans. Ouf ! C'est tant mieux.

La personnalité univoque n’existe pas, il n'y a que dualités multiples, ambigües, contradictoires et profondes, fonction des circonstances, prises entre peurs viscérales, protectionnisme du clan qui protège, soumission et effacement de la parole individuelle en échange d'un toit et de la vie sauve.

Le terrible Jeckyll et son Mr Hyde sera toujours l'ennemi farouche de l'utopiste et pathétique monstre de Frankenstein. C'est bien triste et c'est ainsi. Mais qu'on ne vienne pas me donner la leçon de devoir renoncer à ma haine - moi qui ne prendrai jamais autre chose que des mots pour la dire - parce qu'elle serait soudain un sentiment déshonorant alors qu'elle n'est qu'un composant parmi d'autre de notre être. Qu'on ne vienne pas me dire que ma haine n'est pas bonne, que je n'y ai pas droit, alors qu'il m'est vital de la ressentir vis à vis d'une espèce qui ment autant sur son réel. Qu'on ne vienne pas me raconter qu'il y aurait certains bons sentiments et puis d'autres mauvais en toutes circonstances, à moins que d'échanger toutes nos bibliothèques de philo contre les reader's digest de Walt Disney. Non, mais vous êtes sérieux là ? Vous croyez véritablement que de s'amputer d'un de nos composant vital naturel nous ferait grandir ? La morale n'est pas la nature. Tout comme pour la loi, assumons qu'elle est une privation nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble sans la poser comme un postulat éthique apparu de rien comme la grossesse de la vierge Marie. Quand j'entends le discours politique, médiatique, quand je lis les réactions sur internet, j'ai envie de crier à la Richard III, au secours ! Qu'on me donne un adulte pour mon royaume !

L'élan national et la solidarité ne réclament pas de suivre un mouvement collectif pour y être rassemblé, mais d'être individuellement originalement soi-même plus que jamais, afin d’insuffler un tant soit peu de complexité - d'aucuns s'emploieraient à dire de « richesse » - aux rouages du moteur de la machine.

Merde, encore de l'énergie gratuite qui ne me fera pas bouffer, ni ne paiera mon loyer. Je m'étais juré pourtant de faire bref. J'avais vraiment autre chose à foutre. Tant pis, mais pour cette fois, je ne corrigerai pas les fautes. Il est vrai que personne ne m'avait rien demandé.

adorer … punir … adorer … punir … adorer … punir …

David Noir - Je suis salement

De toutes les récupérations, celle d'un événement ou d'une pensée par un « peuple »* sous pavillon idéologique ou influence de diktats politiques est pour moi la pire. La société ne devrait pas être une usine à symboles. Un symbole, un slogan, c'est la réduction et la dévalorisation pratique des nuances de la pensée. C'est la publicité dont on couvre nos murs, c'est la petite formule qui fait mouche pour faciliter l'identification à tel ou tel bord, c'est le snobisme mercantile et dangereux d'attacher telle ou telle marque à son identité propre. C'est l'assurance de faire jouer l'émotion à travers ce qu'elle a de plus inconstant et impersonnel.

Une fois mis au monde et lâchés dans la nature, les symboles ne se tuent pas - en tous cas pas facilement, ne se mangent pas, ne servent à rien sinon à camoufler et affaiblir la diversité des opinions. C'est la pollution intellectuelle et sociale par excellence. Bien sûr, vivre, c'est naturellement polluer, mais non, nous ne sommes pas plus fort/es tous/toutes ensemble sous la bannière d'un logo, d'un symbole, d'une couleur.

Si oui, plus forts pour faire quoi ? Pour dire quoi ? Que l'on est opposé au meurtre sous toutes ses formes ? Sans blague ! En ce cas, pourquoi ne pas s'employer sérieusement à fonder une société réellement pacifiste, une société de tous les jours, dans laquelle aucun citoyen/enne n’admettrait la violence physique, l'injustice sociale, l'abus et la pression idéologique qui s'incarnerait sous ses yeux ou à l'autre bout du monde. Une société où « tous/toutes ensemble » serait une réalité quotidienne et de ce fait, aurait véritablement de l'impact et du sens. À ce jour, l'être humain en a été incapable. Pour avoir une chance d'y parvenir, si tel est véritablement un but, il nous faudrait devenir réellement « meilleurs ». Concrètement, cela voudrait dire : constamment disponible ne serait-ce que par l'écoute, émotionnellement empathique, soucieux/se au jour le jour du bien-être de son semblable. Mais il ne suffirait pas de penser tout cela en son for intérieur. Il s'agirait d'agir quand il est nécessaire, par exemple en pleine rue, dans les transports, là, tout de suite, quand ça se passe, en prenant le risque de ne pas être suivi/e dans son action par un entourage immédiat d'anonymes ; peut-être même en en devenant à son tour la cible. La générosité, puisque c'est de cela qu'il s'agit, ça se cultive, ça s'apprend et il est bien ardu d'y progresser au-delà de beaux principes. Si ça se résume dans toute une semaine, une année, une vie, à aller défiler dans des rues, pourquoi pas, c'est très bien, mais de là à penser que ce faisant, on fait quelque chose qui va avoir une influence permanente sur ses propres comportements une fois tout seul, en famille, dans son quotidien … C'est loin d'être sûr, car l'autre force du symbole c'est qu'il dédouane et rend paresseux.

Il y a toujours eu ceux/celles qui créent et ceux/celles qui suivent. L'Union Nationale, on a forcé ou persuadé les peuples d'y adhérer dans toutes les situations de conflit. Certains/es pensent s'y rendre au nom de leurs propres idées, c'est possible. À chacun/e de savoir la teneur de ce qui le/la pousse.

Pulsion émotionnelle ? Combien durera-t-elle, l'indignation dans son expression flamboyante, quand on recommencera à obéir et à nier son identité dès le lendemain, contre son sentiment premier, en échange d'un salaire indispensable ?

La grande force des animaux politiques au sein de partis, c'est d'arriver à faire croire qu'il y aurait volonté et parfois même, réalité de la notion d'Unité. C'est bien normal que ce symbole soit au cœur de toutes les formations politiques sans distinction aucune, comme valeur universelle (la première de ces formations étant certainement la famille, le clan et bien après, l'entreprise), puisque sans cette notion, il leur serait impossible d'être à la tête d'un groupe quelconque qui, sans le secours d'une idéologie, ne se cristalliserait pas tout seul. Pourtant d'autres regroupement naturels existent ; qui n'exigent pas de leurs membres de penser en tous point la même chose et ne nécessitent ni leader, ni bannière. Cela se nomme tout simplement des amis qui, du fait de s'être choisis réciproquement et sans propagande, demeure la seule cellule sociale potentiellement démocratique à mes yeux, où chacun/e reste soi et néanmoins se réunit avec les autres, échange et parfois sur cette base, collabore.

En attendant que les nations, puis le monde, forment un groupe d'amis, je crois pour ma part, qu'il y a un beau chantier à la porte de chacun/e concernant la peur, la tolérance, la vénalité, le mépris, l'intelligence, le débat d'idées … bref, je ne vous fais pas un dessin, c'est trop risqué par les temps qui courent … toutes cultures confondues et que c'est le travail à temps plein de toute une vie de s'y atteler. Au-delà de cette belle utopie qui, soyons optimiste, n'en sera peut-être plus une un jour lointain, une fois l'humanité épuisée d'être allée jusqu’au bout de sa bêtise et mise en échec devant toutes les idéologies et concepts artificiels, nous sommes contraints/es pour l'heure, de réagir, chacun/e à l'aune de ce que nous sommes face à une bourrasque émotionnelle et des évènements terribles auxquels, dans ce pays, nous n'étions plus habitué/es.

Ce ne sont pas des symboles qui ont été tués ces derniers jours. Ce sont des gens. Qui plus est, pour certains - je parle là bien sûr des personnes de la rédaction de Charlie Hebdo plus que des autres victimes dont nous ne savons rien de ce qu'était la pensée - des gens dont le travail n'a eu de cesse de s'amuser à ridiculiser tous types de symboles. Si ça n'était pas assez évident par leurs dessins, d'autres dessinateurs ou caricaturistes de l'hebdomadaire l'ont clairement exprimé dans les médias tout récemment (cf. bas de page, la très éclairante interview du dessinateur Luz). Comme je l'ai dit déjà dans ma première réaction à toute cette horreur, je n'ai jamais été un lecteur de Charlie Hebdo, de la même manière que je n'ai jamais été fidèle lecteur d'aucune presse et je ne vais pas le devenir maintenant, là n'est pas le problème. En revanche, en plus d'être naturellement secoué dans mes tripes par l'angoisse et la tristesse face à de tels carnages, je suis sidéré de la façon dont on passe outre la parole de ces personnes qui sont mieux placées que quiconque pour clamer qu'il n'a jamais été dans le propos des rédacteurs de Charlie Hebdo d'être une cause nationale.

"Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles, tout comme nos dessins. L’Humanité a titré en Une “C’est la liberté qu’on assassine” au dessus de la reproduction de ma couverture sur Houellebecq qui, même si il y a un peu de fond, est une connerie sur Houellebecq. On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça." Luz

"Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine: ça me fait bien rire" Willem

Mais tous les grands cœurs de faire la sourde oreille d'un même élan citoyen, de ne pas respecter l'esprit d'une revue iconoclaste et de lui rendre hommage d'une façon si laide et répugnante.

S'emparer de la douleur d'un autre, quand bien même elle nous touche, pour en faire un argument personnel destiné à auréoler son propre ressenti de peur ou d'indignation, est la réaction de compassion la plus révoltante qui soit. Je ne force personne à penser de la sorte, mais j'exprime là de façon rédhibitoire, mon opinion profonde. Cela me fait totalement penser au fameux « C'est pour ton bien », grand slogan d'éducateur s'il en est, pour nier la singularité et la parole de ceux pour qui l'on sait mieux qu'eux ce qu'il faut en dire et ce qu'il faut faire. Beurk !

Alors défiler parce que l'on a soudainement la trouille et qu'il faut bien un remède, oui ; parce qu'on ne sait plus quoi penser de soi dans le monde, oui ; parce que l'on veut faire un geste envers toutes les victimes, oui (encore que, en ce cas, pourquoi ne pas le faire tous les jours pour tous les assassinés du monde ? - ce serait peut-être une bonne idée d'ailleurs - Y a-t-il des victimes plus importantes que d'autres ? La réponse est fatalement oui, bien évidemment, c'est humain, même pour un parent / cf. Le choix de Sophie).

Un dernier mot encore sur ce fameux symbolisme si néfaste à mes yeux. Ma conviction est que si des religieux maladivement susceptibles, manipulés ou intimement habités, ont décidé d'assassiner des humoristes satiriques et avec eux, toute la rédaction d'un journal libre penseur, ce n'est pas uniquement pour la pertinence de leurs dessins aussi talentueux soient-ils. C'est aussi parce que notre société la première, nos médias, y ont réagi de façon polémique, s'emparant de caricatures destinées à simplement faire rire ou sourire comme symboles d'un débat politique, social et religieux. C'est chez nous, à l'époque, ici, à la télévision et sur nos ondes qu'il y a eu nombre de discussions et de déchirements idéologiques autour d'une question censée aujourd'hui si naturellement rassembler tout le monde : le droit à la liberté d'expression.

En faisant, non pas porter au-delà de leurs propos, mais dévier de celui-ci, la réelle démarche de ses auteurs, on a érigé des déconnades d'enfants (et je suis bien placé à ma façon aussi pour revendiquer une telle posture comme étant très sérieuse) en étendards politiques.

Or toute la politique, certes puissante quand on veut bien la voir, de ce genre de démarche artistique, réside dans le fait même de se refuser à être un symbole de quoi que ce soit. Ça n'est et ne doit rester qu'un dessin avec toute sa force et son impact. Les créations artistiques, en tous cas les bonnes, ne sont jamais des symboles et ne doivent pas être utilisées ainsi. Il devrait y avoir une loi contre ça. Puisqu'il est interdit de détourner les symboles de la nation (drapeau …), il devrait, en contrepartie, être interdit d'utiliser la force de l'art comme symbole social.

Faire un symbole de l'oeuvre d'un artiste, c'est assurément mal le comprendre si ce n'est le nier volontairement (cf. Sade), en faire une cible pour les imbéciles et un honteux bouclier derrière lequel s'abriter soi-même à défaut d'avoir ses idées propres. C'est aussi risquer de faire tuer l'artiste pour ce qu'il ne défend pas, en tous cas pas de cette façon. C'est aussi s'assurer de le tuer une deuxième fois, en veillant bien de la sorte à l'immortaliser et le figer dans des valeurs qu'il n'aura défendues que passagèrement ou pas du tout.

La seule unité internationale qui vaille à mes yeux est que nous soyons toutes et tous de par le monde, en possession d'un cerveau incroyable dont il faut apprendre chaque jour à se servir avec minutie sous peine d'en faire une véritable bombe, bien souvent à retardement via les générations suivantes et à notre insu.

Voilà, chers endeuillés/es, toutes, tous et les autres. J'aurai moi aussi pris le temps de marcher avec vous à ma manière. Je retourne à mes affaires ébranlées et en vrac en attendant les prochains épisodes de notre évolution commune que je souhaite le plus possible posée, réfléchie et distancée de tout slogan supposé nous souder en un grand bond émotionnel. Notre unique socle commun est ce que nous appelons notre humanité, avec ses prouesses et ses aberrations. Essayons de la comprendre pas à pas, un peu mieux, sans trop de brutalités. Je crois que d'une certaine façon nous nous y employons, pas encore tous les jours néanmoins.

Amicalement,

David Noir, artiste et uniquement artiste, déserteur des causes nationales

 

*Qu'entendre par ce mot, "peuple" : nous toutes et tous ? Les autres ? Une masse d'individus qui ne pensent plus comme des individus et que l'on peut regrouper sous une même étiquette ? Le contraire de « dirigeant » ? Les salariés de premier niveau hiérarchique ?

 

Interview de Luz :  http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/100115/luz-lun-des-charlie-exprime-ses-doutes-ses-craintes-et-sa-colere

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.

Viol long courrier

Don DSK - David Noir

Don DSK - David Noir
David Noir - DON DSK - Montage photo

Je n’ai pas réellement blogué depuis les premières images de l’affaire DSK. À l’opposé de nos formidables médias, presse écrite et TV, ne sachant plus où donner du scoop, tirant comme de la guimauve les pauvres bribes d’infos qui leurs tombaient pour animer le paysage contre toute éthique juridique, je trouvais que le spectacle était trop énorme, trop sidérant pour jeter mes commentaires à chaud sur le papier, comme un poulet de batterie soudain lâché en plein air et trop excité par ce nouvel afflux de liberté pour ne pas en avoir une crise cardiaque.
Non mais …se rend-on bien compte de la chance qu’on a de vivre enfin une telle dégradation du monde politique et médiatique en direct ? Mesure-t-on bien les conséquences sur la représentation et le monde d’images dans lequel on nous fait vivre à longueur de temps, depuis que la pub a eu l’audace de se faire admettre comme une valeur ? Pour ma part, je ne cesse de trouver ça inouï et suis dans l’espérance joyeuse et quotidienne que ça empire. DSK, Tron, avant eux, Alliot-Marie, Ferry, Longuet, bientôt Lagarde, sans compter l’exécution sommaire, glissée vite fait sous le tapis de Ben Laden, par un Obama qui n’apparaît plus tellement différent des autres … Encore, encore ! Vivement que ça continue ; que la classe politique se roule dans la merde sur la pente désormais irrémé …diablement (!) glissante de son avidité. Espérons qu’une bavure sans précédent atteigne la chère Marine ; encore qu’en l’occurrence ce soit plus difficile, puisqu’il est plus délicat d’entacher la crasse ouvertement visible et que les saluts nazis (belle nouveauté !?) au sein de sa formation, ne suffisent pas à nous étonner efficacement.
L’être humain créature fascinée par les images au-delà de toute mesure, voit enfin affleurer Dorian Gray sous la croûte du vernis, venu faire son office.
On a eu beau savoir instinctivement les choses, se douter des pires malversations en hauts lieux, ça n’a jamais changé rédhibitoirement rien. La connaissance ne fait hélas pas le poids face aux croyances. Ça n’est pas nouveau. Nous sommes des êtres coupés en deux et savoir n’influe que très peu et très lentement nos comportements. De cet état de fait découle d’un côté une masse de réflexion phénoménale aujourd’hui accessible non seulement dans les ouvrages écrits, sur les scènes de spectacles, mais également sur le net, et de l’autre, des attitudes immuablement inertes. Aucun lien ne semblait jusqu’alors réellement se faire entre nos consciences et le réel de nos situations d’esclaves. Bien sûr, il y a les réactions d’overdose : 1789, mai 68 chez nous et toutes les autres qui se passent ailleurs, dans ce moment même et à venir. Mais en ce qui nous concerne, de la tête du roi roulant dans le panier (imaginons seulement le choc médiatique que ça a pu être à l’époque !), à la chaussée de Paris dépavée pour en jeter les pierre sur la force publique, en passant même, pourquoi pas, par la révolution des urnes et l’élection de Mitterrand en 81 (n’entendait-on pas alors des militants émus proférant : « 23 ans que nous attendions ça ! »), notre rapport de simple citoyen au pouvoir a certes évolué, mais ne s’est jamais réformé. Nous continuons de croire bon an mal an, qu’après tout, c’est bien malheureux que le pouvoir soit l’attraction des mégalomanes, mais « peut-on faire autrement que d’être dirigés comme des enfants sous tutelle, par les grands qui savent tout de ce monde trop complexe pour nos petites têtes », n’est-il pas ? On les craint ; on envie leur puissance ; on s’en méfie ; on leur en veut ; on les déteste même ; et puis de temps à autre, une nouvelle tête de marotte un peu différente, un nouveau messie à la langue enjôleuse se pointe sur les ondes et les écrans et le tour est joué pour les bons cons de français que nous sommes. On n’a plus qu’à se l’enquiller et jouir du plaisir de se lamenter sur notre déception durant cinq ans.
Et bien, j’ai le sentiment, moi, que quelque chose s’est amorcé de bien moins spectaculaire qu’une révolution et de peut-être beaucoup plus efficace en terme de thérapie sociale, pour nous guérir de la nécessité de nous doter de « pères » et « mères » pour guider nos vies à travers les dangereux marais du monde. Que peut-être, j’aime à le croire, l’homme, la femme, « du commun » comme eut dit Jean Dubuffet est, à contre cœur pour l’instant, en train de devenir adulte. Non, je ne crois pas qu’il s’agisse à nouveau de faire la révolution comme on l’a toujours entendu. Il n’y a pour l’instant - je parle de ce pays-ci - plus matière à faire couler du sang dans le caniveau et c’est une chance pour nous. D’autres se sont salis les mains et les consciences à notre place auparavant. Grand merci à ces monstres que furent les Saint-Just et autres Robespierre, car je n’aurais pas aimé en être. S’offre à nos yeux actuellement, l’occasion pour toutes et tous, de nous dessiller réellement, de nous affranchir de l’impact pervers des images en digérant les vrais chocs symboliques que trahissent leurs manipulations. La machine s’emballe peut-être plus tôt et rapidement que nous ne l’espérions. C’est là la revanche de le vraie démocratie qui, si nous sommes suffisamment à l’écoute de ce qui advient, pourra retourner les désormais infâmes outils médiatiques contre ceux-là même qui les agitent. Comment ? Tout simplement en nous en détachant. En leur retirant le pouvoir qu’on leur a imprudemment laissé prendre, séduits que nous étions par leur proximité apparente avec l’art, le cinéma, le graphisme, l’humour ludique.
Non, il n’y a jamais eu d’humour derrière une publicité qui ne vise qu’à vendre sa camelote. Non, il n’y a ni finesse d’esprit, ni empathie derrière le discours d’une banque ou d’une compagnie d’assurance. Non, il n’y a pas d’amour sincère pour son peuple chez un dirigeant qui, dans le meilleur des cas à son insu, est strictement soumis à sa soif d’incarner un modèle pour ses ouailles. Toutes et tous, quand ils et elles ne sont pas de purs escrocs conscients de leur déguelasserie, n’aspirent qu’à être de merveilleux guides auxquels nous voueront une reconnaissance la plus longue possible. Ah ! Incarner le bien, la droiture, l’efficacité, le pugnacité, la bienveillance, l’autorité, le respect, la compréhension … Quelle extase tranquille ! Quel chefaillon n’a pas rêvé d’un tel impact : être aimé pour ses vertus. Et je suis bien placé pour vous le dire, car qui est plus chefaillon qu’un metteur en scène, mis à part un chef de rayon, un maton, un enseignant ou un contremaître d’usine ? Nous en rêvons toutes et tous d’être un bon parent, égal ou antithèse des nôtres ; en tous cas, meilleurs que ceux qu’on n’aura jamais eu. On dirait presque que ce serait le but du pouvoir suprême d’être aimé pour avoir été un bon berger. Même l’ignoble Staline était ému aux larmes en se voyant représenté fort et plein de compassion, aux dires de l’enfant d’un réalisateur de ses fictions de propagande qui attendait le verdict du Père des peuples, pétri d’angoisses, à l’issue de chaque projection. Eh oui … que d’émotions à distance des charniers !

Le truc qui nous arrive l’air de rien, c’est peut-être de se donner timidement le courage de ne plus en avoir besoin, des petits pères et des petites mères. D’en avoir ras la casquette de s’auto convaincre que seule une personnalité « paternante » peut nous protéger des agressions et des conflits. Et si nous réalisions que c’est nous les employeurs, qu’il ne s’agit pas de leur donner notre voix (symbole terrible ! Qui peut parler par ma voix ? Sommes-nous donc muets et sans intelligence ?), mais de passer commande à leurs services de telles ou telles tâches nécessaire ?

Je suis donc profondément heureux, et ce n’est pas un hasard, que des scandales sexuels viennent à notre secours pour rebaptiser l’humain dans ses fondements. Cessons de rêver ce fantasme de la Pureté sous l’apparence de divinités, de princes et de princesses, de rois et de reines, d’humanistes et de dirigeants responsables, car elle n’existe pas en nous. Bien sûr nous sommes toutes et tous capables de sentiments et même parfois, d’actions nobles à nos yeux, mais ce n’est là qu’exceptionnel et il nous faut réaliser une bonne fois que ce n’est qu’à coup d’efforts considérables et maintenus que nous nous civilisons, que nous nous rendons meilleurs. DSK a-t-il abusé de son pouvoir immense ? Vraisemblablement ; peut-être oui, peut-être même sans véritable conscience de le faire ou peut-être est-il lui-même victime d’une mise au placard expresse par voie de tentation sur ses faiblesses. Sa victime présumée a-t-elle été forcée sexuellement ? C’est malheureusement tout à fait possible, vu sa situation sociale au regard de celle de cet homme. Tout ça, c’est l’objet de la justice et je ne suis pas capable de savoir si elle s’exprimera réellement. Ce que je peux par contre analyser, c’est que la littérature et la musique nous ont fait admirer Don Juan et que quand on se trouve face à la possible figure réelle du grand seigneur méchant homme, on ne peut supporter qu’il reste impuni, alors que son icône mythique suscite notre émoi lorsqu’il défie la loi de Dieu et des hommes. Le marginal flamboyant qui donne espérance à notre soif d’être libre de toute entrave, devient une ordure méprisable dans la vraie vie. Casanova n’est soudain plus un libertin audacieux quand on approche trop près de sa couche. La question qui se pose alors n’est plus une simple question de justice à propos d’un homme mis en cause pour ses agissements, mais de savoir si oui ou non, nous admirons le mal, à quelle distance et dans quelle proportion nous lui faisons une place dans nos cœurs ? En quoi en avons-nous besoin pour être et nous rêver plus puissants, dévastateurs et « révolutionnaires » que nous sommes. Car, on l’a assez écrit, s’il est une figure de la révolution, c’est bien Don Juan et plus encore, Don Giovanni.
Quel changement d’époque ! Souvenons-nous seulement à la veille de ces années Mitterrand, quand la silhouette magnifique et inquiétante de Ruggero Raimondi tapissait les murs de Paris et des grandes capitales européennes, combien il ne nous venait pas à l’idée que le velours de son chant, la subtile mise en scène de Losey et la musique de Mozart ne racontaient rien d’autre que la gloire d’un homme hors du commun, entamant sa passionnante descente aux enfers par le viol d’une femme, Donna Anna et plus accessoirement, le meurtre de son père qui passait par là. Pour en avoir été fan inconditionnel, littéralement transcendé par l’œuvre et cette interprétation sidérante, je peux vous dire qu’une nuée de femmes hystériques suivaient le chanteur dans tous ses déplacements sans être perturbées le moins du monde par l’ambiguïté de l’œuvre quant à la condamnation du viol. Le terrible seigneur finissait puni certes, mais sans jamais se repentir et c’était là tout le plaisir qu’il nous donnait. « Quel panache ! » se disait-on entre fans, tout sexes confondus. Ce que je tente de soulever ici, c’est l’impact de l’épuration morale sur la production d’images et de sens et comment elle a évoluée depuis, peut-être le 11 septembre 2001, mais possiblement avant. Il y eu, peu de temps après le triomphe de ce brillant Don Giovanni, né du désir visionnaire de Daniel Toscan du Plantier, le déferlement du sida ; nouveau choc en ce qui concerne l’association des imageries sexuelles qui forgèrent alors ma réflexion, ma vie intime et mon mental. La « perversion », comme on pensait plus facilement alors dans la sphère underground héritée des seventies, était le chemin pour devenir un « beautiful people » et non une de ces racailles pitoyables de tout venant, qui contribuaient au monde médiocre de l’économie de marché par son petit labeur quotidien.
Exit Strauss-Khan, sa victime infailliblement traumatisée, sa femme juste et compatissante et son acte de violence réel ou supposé. Ce qui me parle dans ce spectacle hors norme, c’est le déni généralisé aujourd’hui, de la nature humaine. Inutile de sauter sur l’occasion pour faire son kakou citoyen, vociférer, huer féministement ou se payer une tranche d’indignation à mettre dans son CV. Tout ça existe, je ne le nie pas évidemment et croyez bien que si on pouvait faire d’un coup de baguette, que mes congénères masculins cessent, pour une grande majorité de se comporter comme des gros lourds, brutaux, sanguinaires, misogynes et homophobes, je m’habillerais en fée. Le problème, et le seul à mon sens, c’est qu’on ne s’admette pas naturellement violeurs, pédophiles, castratrices et bourrés de la haine la plus sourde, armée d’un contentieux parental à faire payer à toute la planète. C’est ça notre réalité animale ; c’est ça être un humain Pur. Tout ce qui fait de nous des êtres tolérants, supportables et civilisés n’est que le fruit de nos efforts, de notre curiosité, de notre apprentissage personnel et non de notre éducation qui, non maîtrisée, conduite par de vieux enfants perdus sans réelle expérience, ayant pour nom : parents, aboutie le plus souvent à l’inverse, on le sait bien. Ce n’est pas une porte ouverte que j’enfonce là ; car si tout ceci semble parfaitement admis ou connu, ce qui fait toute la différence est de se le dire et d’y croire. Pour ce faire, la pratique du théâtre donne toutes les clefs à celles et ceux qui ont l’intelligence de s’y adonner et devrait en inspirer d’autres, si ce n’est la population entière.
Être un jour en situation de jeu fait comprendre définitivement et concrètement toute la dualité qui nous habite. Et si l’on est un tant soit peu honnête, on réalise que nous ne sommes pas « bons » et que le sujet n’est pas là. Qu’hommes et femmes sont capables des pires exactions sans aller les chercher aussi loin que dans les infos du jour et que la trahison de ses idéaux est la voie la plus facile pour répondre aux problèmes que nous posent l’existence. Se comporter en juge d’autrui reste la place du spectateur et pour jamais, ceux qui ont foulé une scène ne pourront revenir insouciamment s’asseoir à ses côtés. Faisons donc du théâtre pour mieux voir le monde des représentations se fissurer. Et pas n’importe lequel. Un théâtre qui voit et comprend, qui montre, traduit, transforme et ne fait rien d’autre qu’attendre, ressentir et réfléchir, pour que jamais nous ne soyons tentés d’être à notre tour un jour, des politiques.

Internet tend les bras aux brassages des esprits et le spectacle vivant créé la réunion des corps. Ne laissons aucun état, ni institution décider de ce qu’il est bon d’y dire ou d’y montrer. Ne laissons aucun eG8 évincer la société civile des débats sur les avantages économiques du Web. Les enjeux sont énormes et c’est bien cette révolution qu’il ne nous est pas permis de nous laisser confisquer. Les créateurs de logiciels libres, Richard Stallman, Linus Torvalds et tant d'autres moins connus, nous ont fournis des outils imparables pour prendre la mesure de ce qui rapprochent des millions d’entre nous à travers le monde : notre désir de paix, de solidarité et d’indépendance, nos capacités créatrices et nos intelligences. Servons-nous en chaque jour d’avantage pour en comprendre les finesses et les pièges, pour échapper une fois au moins, à être de simples consommateurs devant nos ordinateurs. Créons, bloguons, faisons des sites pour comprendre notre monde et pour le plaisir d'échanger. Si les puissants s’adonnent à des actes répréhensibles et pervers, c’est tout simplement parce qu’ils en ont les moyens et qu’il suivent la pente banalement naturelle de l’humain surpuissant et je parle là de l’abus de puissance dès ses premières marches, au seuil du moindre bureau. Notre chance à nous, individus lambda, est de ne pas désirer le pouvoir, mais les moyens. Les « bons », dans tous les domaines, ne sont pas ceux qu’on nous vend. Pas d’avantage en création qu’ailleurs. Cessons d’être fascinés par les images des autres sans avoir produit les nôtres. Boycott par indifférence et création personnelle ouvrent les chemins d’un autre fonctionnement. Nous ne serons « sauvés », ouverts à autrui et honnêtes dans nos comportements, que par le constat conscient et généralisé de notre nature intime évidemment sexuelle et avide. La mettre en mot, en scène, en lien, en dresser le portrait sans morale, la transcende et nous rend insensible au désir brut d’abuser de nos forces primaires. Nul besoin de fouler la scène redoutable de la vraie vie comme terrain de ses passions extrêmes. Leurs représentations sont tout aussi véridiques. L’actualité nous en donne bien la preuve, puisque tout est image pour nous désormais, dans notre perception du vaste monde déléguée aux médias.
Oui, depuis les débuts de notre humanité, viols et meurtres ont certainement été des pratiques d’usage courant pour jouir et assouvir ses désirs. Nous sommes encore de ceux là et rien ne sert de le nier ou de s’en offusquer à travers la dénonciation de boucs émissaires de nos travers. Que ceux-ci soient mis hors d’état de nuire en attendant mieux, que les victimes soient autorisées aux meilleures réparations possibles et pour le reste, forgeons des plans d’avenir : s’emparer de nos cerveaux et offrir sans complaisance un mur de refus aux figures grimaçantes qui oeuvrent par la séduction à leur carrière de prophètes aux jambes courtes. Délaissons ce système, n’en prenons que l’utile pour créer notre agréable, car c’est lui qui doit changer et devenir notre outil. Oui, depuis l’enfance, le viol, c’est la vie ; mais la vie, c’est également ce que nous décidons d’en faire, ici et maintenant, avec les moyens immédiats mis à notre portée, afin que pères et mères symboliques deviennent à tout jamais des fantômes inutiles.

Simulacres et attitudes sociales : les mauvais spectacles nuisent à l’humain.

Les Innocents - David Noir - Cie La vie est courte - Photo Karine Lhémon

Les Innocents - David Noir - Cie La vie est courte - Photo Karine Lhémon

Jouer n’est pas faire semblant. Jouer sur une scène, c’est s’amuser à faire « pour de vrai ». Dans le cas contraire, zéro intérêt. Le plateau est un endroit protégé, une petite cellule douillette où l’on peut, où l’on doit, se permettre tout ce qu’il est impossible de faire dans un autre contexte. Prendre ce micro-risque vis-à-vis de soi-même et des autres, c’est la moindre des choses. S’exprimer en en creusant un peu la nécessité, c’est la moindre des choses. Tout comme notre planète nous le rappelle tectoniquement douloureusement, il y a un certain nombre de plaques à côté desquelles il ne faut pas tomber. Il n’y a pas d’inaptitude à interroger le génie humain qui est en soi, à stimuler la poésie exigeante que notre espèce a l’aptitude de s’inventer. Il n’y a que de la complaisance vis-à-vis de l’esprit convenu qui menace chacun(e) et le refus de conscience. Sur un plateau, nous ne sommes pas là pour sauver nos fesses car c’est l’endroit exposé, le moins dangereux au monde, tout au moins dans un pays qui fait mine de tolérer les libertés individuelles. Et si justement, nous ne sommes pas là pour les sauver, c'est encore davantage pour les montrer que nous pratiquons la scène. C’est une audace minimum bien loin de la lutte armée. Mais c’est un des spectacles qui recèle encore la nature du beau, quel que soit le corps qui s’exhibe, pour peu qu’il y ait une certaine nécessaire honnêteté à vouloir parler ainsi, nu et sans affect, à ses pareils. Le corps nu en dit encore beaucoup sur notre distance à la barbarie. Sa monstration est l’élégance de l’esprit qu’il transporte. Même dans les cas les plus « ordinaires » ou disons, les moins travaillés, comme l’exhibition sexuelle amateure, la nudité incarne l’humanité brute et par là même, la subtilité de son essence première. C’est ce qui nous constitue avant toute chose ; c’est le socle de la pensée dont nous sommes si fiers. « L’intime est politique » disaient les féministes. Je pousserais plus loin en disant que l’intime et donc le corps et son cortège d’expressions de l’intime, fait le lien entre nos aptitudes au jeu, à l’intelligence, la modestie, l’humour et la compréhension de tous les concepts d’existence. Jouer de nos corps tend à nous rendre moins fous et névrosés, par un affrontement à des pudeurs tout aussi politiques. Jouer nu constitue une action individuelle à faible portée pour la paix. Mais ce sont toutes les micros aventures mises dans la balances qui peuvent encore quelque chose à l’équilibre en mauvaise posture de notre monde inconséquemment dirigé.

Grave et insidieux: suite « Outrage au drapeau »… C’est parti !

photo coup de coeur concours Fnac Nice

photo coup de coeur concours Fnac Nice

« Trois adolescentes en garde à vue pour avoir brûlé des drapeaux français
Elles ont 16 et 17 ans, et avaient fugué du foyer où elles étaient placées : trois jeunes filles sont en garde à vue depuis hier soir, après avoir été interpellées à Chevilly-Larue, dans la banlieue parisienne. Elles venaient de brûler et de jeter à la poubelle deux drapeaux français, pris sur le monument aux morts de la commune.
L’outrage au drapeau est désormais passible d’une amende de 1.500 euros, selon un décret du ministère de la Justice paru en juillet 2010 au Journal officiel. »

Source : http://www.france-info.com/le-fil-actu.html#Trois-adolescentes-en-garde-a-vue-pour-avoir-brule-des-drapeaux

Au milieu des événements tragiques du Japon et des massacres en Libye, cette information risque de passer relativement inaperçue. Elle n’en est pas moins à mon sens, un indicateur extrêmement grave de l’orientation de la politique française actuelle vis-à-vis de la liberté d’expression. Je suis pour ma part très inquiet que de tels signes avant coureurs d’une perte notoire des libertés démocratiques, s’il était besoin d’en avoir de nouveaux, ne soulèvent pas davantage de réaction au sein de l’opinion et des médias, hormis sur quelques sites comme rue89. Cette condamnation fait suite au décret de juillet 2010 paru consécutivement au mini scandale d’un concours photo sur le thème du « Politiquement incorrect » organisé par la Fnac de Nice en mars 2010, où la photo « coup de cœur du jury » représentait un homme se torchant avec le drapeau français (article RMC ici). Madame Alliot-Marie en tête, dont on a pu apprécier récemment la droiture, avait aussitôt fait le nécessaire pour que soit inscrit dans la loi l’interdiction et la condamnation de tout acte, y compris de l’ordre de la représentation, qui pourrait constituer un outrage au drapeau tricolore.

Quelques soient la motivation, artistique, idéologique, ou d’apparence puérile, de ces actes désormais inscrits comme étant répréhensibles, il est particulièrement grave de légitimer leur condamnation d’un point de vue éthique plutôt que simplement au titre d’une dégradation de biens publiques, quand il s’agit, par exemple, d’un drapeau prélevé sur un bâtiment national.
Bien au-delà de la liberté d’expression, il est fondamental de s’apercevoir que l’intouchabilité de symboles nationaux constitue une porte immensément ouverte à la négation de l’individu.

Décréter officiellement qu’un symbole, quel qu’il soit, est sacré, revient à empêcher toute critique iconographique forte d’un régime ou d’une institution. Et l’on sait bien quel impact peut avoir l’image. C’est avoir la volonté ferme d’éradiquer le « choc » des consciences comme moyen d’interpeller ses concitoyens et de provoquer la réflexion. C’est enfin entériner la notion du « bien » comme inaltérablement liée aux instances, ainsi rendues saintes et indiscutables.
Bien que la responsabilité de la France dans la déportation des juifs ait été officiellement reconnue par le conseil d’état en 2009, nous nous ne reconnaissons pas aisément comme héritiers d’un pays criminel ayant sciemment collaboré avec le nazisme. Il y eut pourtant bien dans notre histoire récente, ce triste exemple pour entacher notre immaculé drapeau.
Loin d’insulter les résistants ou le pays lui-même, les actes de dégradations, a fortiori artistiques, de nos symboles, constituent des discours qui peuvent être essentiels pour maintenir vivant le débat et la saine incertitude sur la très discutable permanence de l’esprit de justice dans une nation. Nous ne sommes pas les « bons », nés à jamais de l’esprit révolutionnaire de 1789 et de la déclaration des droits de l’homme. Encore faudrait-il qu'en soit respectés les préceptes au quotidien par nos plus hautes instances.

« Article 11 - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

En l’occurrence, il n’y a pas d’abus à faire des photos et y montrer ses vues, pas plus que de griller un morceau de tissus bleu blanc rouge pour peu qu’on l’achète à ses frais. L’abus est bien au contraire, ailleurs, du côté d’un pouvoir moralisateur et politique qui s’arroge le droit de dicter à chacun et chacune d’entre nous ce que doit exprimer notre pensée pour qu’elle soit jugée digne d’être humaine.

« PRÉAMBULE DE LA CONSTITUTION DU 27 OCTOBRE 1946
…Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité. »

… et non l’inverse. Il n’est dit nulle part que nous devons être et devenir les esclaves de nos symboles et de ce qu’ils représentent.

Voilà en substance, pourquoi je considère du haut de mon anonymat de petit français, que nous sommes en train d’être enchaînés par nos dirigeants, par des décisions d’autant plus conséquentes qu’elles s’appuient sur des événements risquant aisément de passer pour anecdotiques dans un contexte mondial aussi lourd.

Je sollicite vivement par là même, les réactions d’intellectuels autrement plus en vue que moi, pour éveiller les esprits sur la portée profonde de telles mesures une fois formatées et inscrites textuellement dans nos lois.

Autre article de ce blog en lien avec le sujet.

Bien haïr en son temps

Le concile d'amour_Anna Brun_No-NaimeCie

Le concile d'amour - NoNaime Cie

Fin de la lecture de Archimondain joli punk de Camille de Toledo, avec sa couverture de Kermit aux seins nus, offert par Sonia. Comme quoi les Muppets ont encore leur mot à dire. Aussi triste et mélancolique qu’étrangement rafraîchissant ; la résistance au monstre fluide, empathique et pandémique de la mondialisation depuis les années 80. Donne envie de lire Taz. Une pensée pour Tarkovski et la zone de Stalker. Je me sens encore une fois en retard ; comment se fait-il que rien ne m’ait éclairé à la parution du livre de Hakim Bey en 1985, ni depuis. L’idée des utopies pirates et du terrorisme poétique, si familière aujourd’hui, n’a sans doute pas pu atteindre ma conscience d’alors. Et ce pour une bonne raison. À cause de mon amour de l’art. Ce que je prenais pour une qualité était un piège ; je ne fus pas le seul. Je croyais que les œuvres étaient la révolte. Rien n’est plus faux. Elles peuvent en contenir les germes, mais deviennent des fallacieux leurres si on les aime pour leur esthétique, pour leur intelligence. Car la pensée créatrice non plus n’est pas la révolte. Elle aussi fait du produit et fait écran à ce qui parfois la fonde. Quand on est artiste, il faut savoir haïr les œuvres. J’ai raté aussi le punk dans ses véritables fondamentaux. La sensibilité à l’art entraîne le politique vers le fun, alors même qu’on pense être au cœur de la contestation. Il n’y a que « l’agir » qui vaille et créer n’est pas agir. Archimondain se retrouve à la Fnac comme le reste. Cette même Fnac dont l’antenne de Nice dévoile sa lâcheté vis-à-vis du pouvoir au cours d’un incident qui m’avait heurté l’été dernier :
« La Fnac a engagé des procédures de licenciement à l’encontre de deux salariés, une chargée de communication à Nice et un cadre du service culturel basé à Paris. Elle reproche aux deux lampistes d’avoir « mêlé son nom » au scandale provoqué par une photographie montrant un homme s’essuyant les fesses avec le drapeau français qui avait été primée lors d’un concours organisé en mars dernier par la Fnac de Nice sur le thème du politiquement incorrect. »
Source : www.ldh-toulon.net
Alliot-Marie n’est pas loin, Hortefeux non plus. À la suite de l’événement de la Fnac, la pas encore ex-ministresse œuvre pour que les œuvres d’art ne soient plus exclues de la loi de 2003 réprimant « l’outrage au drapeau tricolore ». Je ne sais même pas si le décret est passé. À la limite, peu importe ; j’irais voir sous peu dans le détail, car il faut s’armer pour voir ces choses là de près tant on dépense d’énergie malgré soi à y réagir en bouillonnements intérieurs. Une telle décision politique viscérale est très grave à mon sens. Peu relevée par les médias ; en tous cas pas autant que ça aurait du. J’essaierai de développer ça plus tard. Là aussi il me faut du temps pour que ma haine se cristallise et s’organise. Mais au mieux, je ne produirai malgré tout qu’une création de plus ; je n’ai pas la fibre du kamikaze assassin.
Hier soir, comme presque chaque jeudi depuis dix ans, suis rentré vers minuit et demi de la NoNaime, compagnie de théâtre composée de quelques amatrices et d’un amateur pour laquelle je mets en scène des pièces du répertoire, parfois des montages. Comme d’habitude j’écoute France Culture et les cours du collège de France ; « Valeurs et prix dans la Chine des Ming » ; j’écoute le savoir, la parole précise et hésitante des érudits sur des thèmes auxquels je ne connais rien. Là aussi peu importe. L’amour de la recherche, la conscience palpable qu’ils consacrent leur vie à des sujets aussi pointus, qui ne seront jamais davantage mis en lumière sur les ondes, font de ces intervenants les porteurs d’une parole unique, marquante et incroyablement poétique dans ma nuit du jeudi au vendredi soir, quand je fais la route de Maisons-Laffitte à chez moi. Un plaisir étonnant, rituel toujours renouvelé d’une solitude à cet instant éclairée. Ce n’est pas par la culture que ce moment s’illumine ; c’est par la hauteur d’où un certain amour des hommes s’exprime et m’entraîne en écoutant ces conférences, qui à l’origine, ne s’adressent pas à moi. Et ma nuit devient un tout quantifiable. Une fois garé, après avoir un peu tourné seul dans les rues pour trouver une place – ce moment aussi reste un plaisir – je prends soin de ne rien rater de l’émission. Changement de support, merci la technologie ; je passe du poste à la retransmission sur le portable, le temps du trajet à pied jusqu’à ma porte. Elle sera pour finir, reprise sur mon vieux tuner pour en écouter la chute. Entre-temps, détour par l’épicier arabe où j’achète 2 euros de plus que son prix un paquet de cigarette et quelques denrées pour finir la soirée. C’est en conscience que je le fais. Je ne regrette pas mes 2 euros. L’exceptionnalité du contexte de leur dépense contribue à ce moment privilégié. J’aime voir que l’homme qui tient l’épicerie invariablement est là, fidèle à mon rendez-vous qu’il ignore. Un autre monde, que cette soirée. Une petite fraction d’autonomie et de plaisir de vivre, tant physique qu’intellectuel ; ou plutôt physique parce qu’intellectuel. Un monde où tout s’inverse ; où payer plus cher son paquet de cigarette a sa valeur ; parce que c’est autre chose que je m’offre ainsi ; c’est justement la gratuité de cet instant. Parce que je connais la règle du jeu et qu’elle me fait plaisir. Qu’elle abonde dans le sens d’un paradoxe bien réel qui remet à leur place absurde les sophismes de la pensée simpliste qui émane de nos tutelles actuelles. Pas plus que ce n’est une évidence logique, ni une réalité économique qu’il faudrait travailler plus pour gagner plus, il n’est vrai que ce qu’on paie le moins cher est forcément le plus bénéfique. Ce qui importe c’est le prix qu’on accorde à sa liberté et de savoir clairement ce qu’on achète quand on croit simplement faire un geste du quotidien, « comme tout le monde ». Autre chose d’invisible est vendue avec. En veut-on forcément en cadeau ? De la banalité, du non exceptionnel, du marché officiel. Jusqu’où cela va-t-il se loger après dans les pores de la peau, dans les replis des circonvolutions ? Comment se conditionne-t-on en aimant le commun ?
Mais ma soirée a eu un préambule : la route pour venir à la répétition d’abord, elle aussi baignée d’une ambiance rituelle et particulière mais tout autre. Et puis la séance elle-même, qui quelque fois comme hier, touche au cœur. Parce que quelque chose émane d’important entre les personnes réunies là parfois. Une reprise de conscience de leur propre valeur, de leurs aptitudes à se découvrir autres, peut-être pas tout à fait perdue pour les jours de la semaine qui suivront. À elles et lui d’y veiller. Je crois que ça se fait la plupart du temps. Que tout ne se perd pas à l’issue de nos séances. Je le constate. Je n’en suis pas, de loin, l’unique cause. Je tends l’arc le plus possible, mais c’est le groupe qui décoche les flèches. Hier soir, j’avais pris un texte de Nadège Prugnard, Monoï. Incroyable ce qu’ils en ont fait ; dans quelle vigueur simple et très maîtrisée, elles et il ont su le rendre, sans affectation, avec une humeur qui porta haut l’issue de l’improvisation d’après. On se quitte sur cette humeur, cette paix qui nous réjouit, je crois, où on ne se félicite pas d’avoir fait du spectacle, du redoutable théâtre, mais d’avoir un peu plus compris à quoi ça pouvait servir. Nous avons contracté notre aventure en commun le 11 septembre 2001, par un étrange et surprenant hasard. C’est tombé comme ça, dans un appartement en banlieue, à Plaisir, où nous avions convenu de nous rencontrer pour voir si quelque chose serait possible. On s’est dit ok sur fond de télé allumée devant les images en boucles des tours qui s’effondraient, sans bien mesurer l’importance tragique de cette nouvelle ère qui venait de s’ouvrir pour nos consciences inconscientes d’occidentaux qui n’avaient pas envisagée la guerre dans le champ de leurs préoccupations. Avec la même parfaite inconscience, ceux et celles-là me disaient « oui », après avoir vu mon spectacle « Les Justes-story » chez Pierre Cardin qui le chassa peu après l’avoir programmé, se rendant mieux compte de ce qu’il racontait en substance. Au même moment, les aventuriers et aventurières de la Nonaime, micro compagnie amateur alors à quelques années lumière d’un autre volet du théâtre, répondaient, pourquoi pas ? Sans a priori, par envie, pour voir. Eux m’accueillaient à travers ce contrat. Alors tant pis, si elles-il n’y viendront jamais tout à fait à cet autre théâtre ; le choix des répertoires et des risques leur revient. Aucun problème à cela. Les produits que l’on montre comme un aboutissement de son travail, les choix qui semblent se revendiquer à travers une prestation ne raconte rien ou presque de ce parcours. Il faut y être au préalable. Il faut le vivre au long de toutes ces séances. La mise en conformité des résultats avec la pensée réclamerait un autre luxe, d’autres orientations. Pas plus que mes escapades dans les épiceries de nuit, pas davantage que les retransmissions du collège de France, leur narration ne peut en donner tout à fait la teneur. Seule compte la pensée qui y préside et sans la difficulté de vision de cette pensée, la poésie ne pourrait pas naître. De Mozart à Walt Disney, les produits sont tous les mêmes machines à éteindre la joie sous couvert de culture, une fois arrivés dans les bacs de la Fnac. C’est en cheminant par derrière leurs carcasses, qu’on peut déceler à la faveur d’une nuit, de petites entrées semblant à l’abandon, d’où filtrent des lueurs de lucioles. Au-delà se trouvent les zones où peuvent s’échafauder le rêve de soi, à l’insu du grand monde.