À mes yeux

David Noir - Jazon

Il est fréquent de rencontrer chez un public – amateur et professionnel confondus – le désir et l’attente d’être bouleversé, secoué émotionnellement ou emporté par une spirale de sentiments grandioses face au spectacle auquel il est venu assister. C’en serait presque une loi, un gage absolu de qualité. La chose représentée n’aurait de sens – d’autant plus dans le cas de propositions abstraites qui en seraient par là, sauvées – que si elle provoquait cette secousse.

Cette idée de devoir à tous crins donner du plaisir à l’autre en guise de couronnement d’exceptionnelles circonstances et d’en partager, m’est devenue aujourd’hui partiellement étrangère. Je la soupçonne de cultiver la dépendance au dépend d’une vision du beau et du fastueux, du sombre et du tragique. Je dois même dire que la jouissance narcissique de spectateur, y compris la mienne, me dérange ; que je n’ai pas d’envie particulière de la satisfaire, ni de faire ce que j’ai à faire dans le but d’obtenir ce ruissellement de complaisance, propre à générer de l’admiration. Ce même goût ému pour le culte d’un autre, qui voudrait le transformer en miroir de soi-même, est identique à celui qui fait la valeur passagère d’une posture, d’une idéologie en regard d’un temps donné, d’un amour, désarçonné au premier ébranlement que la vie nous impose. N’être qu’un être humain avec ses limites est une chose ; en souhaiter être la dupe en est une autre. En ce sens, le spectacle et, à son acmé, le spectacle des corps, m’apparaît à chaque traversée être justement la contrée la plus propre où faire l’expérience de la solitude et de ses émotions réelles, hors de toute influence. Il s’agit là, de s’y construire, d’y renaître seul, dans un espace bien délimité de celui de son prochain ; y compris vis-à-vis de mes partenaires de jeu, que la crudité de l’air du plateau fait surgir dans toute leur incommensurable différence – dans leur grande indifférence même – dépouillés en profondeur de toute adhérence factice à ma propre personne. Tous et toutes, nous regardant nus ; comme suspendus dans l’espace ; sachant que pas un, pas une, ne fera un geste visant à empêcher la dérive de l’un des nôtres quand elle surviendra. La scène que je souhaite concevoir et voir naître aujourd’hui est une culture de la non-assistance.