Journal des Parques J-43

David Noir- Parque de la Poste« Des bâtons dans les roues » ; expression parfaitement imagée de notre langue tant on en ressent le caractère heurtant, handicapant et désagréable. Hier, mésaventure ordinaire à la poste ; carte bleue retenue par une machine défaillante. Je l’ai compris tout de suite en entendant le cliquetis du rectangle de plastique butant contre les bords de la fente par laquelle elle ne parvenait pas à ressortir. Ni erreur de code, ni insuffisance, si ce n’est chez l’agent que j’interpelle pour que me soit rendu ma carte. Remplaçante pour la durée des vacances, je suppose, ne l'ayant jamais vue, la jeune femme me répond négligemment que c’est impossible de la récupérer aujourd’hui ; qu’il faut revenir demain. Je lui demande ce qui justifie sa réponse ; rien de clair ne sort. Manifestement, ma réclamation la contrarie, j’ignore pourquoi. La jeune femme est jeune, sûrement une petite trentaine et me dévisage par à-coups de son unique oeil mobile, l’autre étant irrémédiablement fixe, la pupille coincée vers le haut du globe. J’ai soudain l’image de mon curseur de souris d’ordinateur quand, pour des problèmes de conflit logiciels, il lui arrive de rester figé contre le côté supérieur de l’écran. Troublé, j’essaie de me concentrer sur son œil valide pour arriver à combattre la mauvaise volonté de cette femme à mon égard. Je dois être à peu près maître de moi à cet instant, car tout en maintenant la pression, bien décidé à ne pas en démordre, je parviens à avoir un peu de recul sur la situation et me demande parallèlement pourquoi elle agit ainsi. Pourquoi use-t-elle bêtement et méchamment de ce petit pouvoir provisoire qui lui permet en la circonstance, de me rendre la vie difficile ? Par flemme ou crainte de déranger une chef qui pourtant me rendrait ma carte en un tournemain ? Peut-être. Par absence de générosité et d’empathie ? C’est sûr. Manquant d’argument à opposer à mon insistance, elle m’oriente vers une autre remplaçante, tenant seule le guichet des opérations financières. Je m’aperçois après coup que je suis passé très naturellement devant toutes les personnes de la queue pour faire valoir mes droits. Poursuivant mon dialogue intérieur, je me sens rassuré d’être capable de ce genre de « prouesse » quand la situation l’exige. Ça laisse augurer qu’il existe bel et bien des ressorts en nous, capables de se mettre en mouvement quand la nécessité est la plus forte. Je range cette pensée dans une petite case prévue à cet effet pour la ressortir les jours où je me sens incapable de quelque mouvement de rébellion du fait de ma redoutablement handicapante « bonne éducation ». Car chacun/e le sais, du moins je l’espère, il est considérablement plus facile de s’opposer en public quand tout est organisé pour que l’on soit mis en lumière, plutôt que de le faire en s’arrachant à l’anonymat le plus complet de la vie de tout les jours. Être un orateur convaincu ou un lieder politique combatif, voire révolutionnaire, quand il n’y a que des mots à proférer dans une situation attendue, n’est rien. Se saisir seul du flambeau de la révolte aussi minime soit-elle, c’est se démarquer de la masse qui dans un premier temps, en général, ne l’apprécie guère ; vous juge comme un original, un trouble-fête, si l’on peut nommer fête la morosité étale dans laquelle nous installe le quotidien des environnements populaires administratifs. Je marque ici le distinguo avec les ambiances plus feutrées, générées dans des espaces où le client est manifestement roi dés lors qu’il fait montre de plus de moyens (ambassades, banques de plus haut niveaux ...) Comme quoi, il en faut peu pour changer les choses ; en tous cas le sentiment des choses, ce qui est déjà beaucoup pour donner courage aux individus. Un morceau de moquette un peu épaisse plutôt qu’un lino sale, représente dés l’entrée dans les lieux, un fort signal psychique impactant directement la détente de notre corps et les réactions qui s’en suivent. Cela dépend certainement de l’éducation qu’on a reçu et il y a fort à parier qu’un dressage « à se taire » en toute situation, passant pour un enseignement de la politesse, condamne plus certainement son porteur à se recroqueviller sur lui-même en cas de conflit humiliant. Fort heureusement, étant vigilant sur ce point depuis de longues années, j’ai pu me sortir progressivement de ma gangue d’enfant sage afin de ne pas laisser asphyxier ma sensibilité sous l’oppression quotidienne de la violence ordinaire.

La deuxième interlocutrice, moins butée que l’autre, va immédiatement chercher une responsable. La chance est avec moi, je vois peu de temps après arriver la plus charmante personne travaillant à la poste. Je la connais bien pour m’avoir plus d’une fois, facilité les choses en minimisant naturellement les contraintes administratives. Son sourire, la douceur de ses expressions et son regard attentif font une fois de plus, resplendir son visage d’intelligence et de bonté. Elle est, inutile de le préciser, l’opposé quasi biologique de la première personne à laquelle j’ai dû me confronter. Pourtant je ne parle ici d’aucune considération esthétique, mais de la véritable beauté à mes yeux. Une beauté qui, chez quelqu’un exprimant avec une parfaite constance autant de qualités dans un contexte bien souvent tendu, n’est en rien entamée par les traits parfois tirés que lui octroient les journées de travail accumulées qui lui donnent au contraire plus d'humanité et de grâce encore, en rivalisant avec tant de figures de clientes ayant choisi pour échapper à la misère, d'être outrageusement pomponnées.

Selon qu’on est en permanence sur la brèche pour valoriser des projets difficiles à faire entendre ou bien bercé par le roulis modéré d’un parcours « bien dans les rails »,  le bâton dans les rayons des roues de la charrette n’a pas, à court comme à moyen terme, le même impact. Combien il est difficile de faire comprendre à son équipe comme à son entourage, que tout ce qui ne va pas, de près ou de loin, dans le sens de votre projet, tout ce qui par négligence, oubli, inconsidération ou fatuité, lui nuit, est à mettre au même plan que le refus de me simplifier les choses de la première femme de mon histoire ! Dans une démarche aussi fragile et coûteuse qu’une création, particulièrement quand elle met en jeu du monde, toute entrave, la plus infime soit-elle, est une régression exponentielle du mouvement de l’ensemble et se traduit par un danger de plus à venir et donc à éviter. C’est ainsi que je le vis depuis de nombreuses années et c’est ce qui m’a amené douloureusement à reconsidérer l’idée naïve que je me faisais de l’entraide et de la camaraderie dés lors qu’on les mettait dans la balance de l’exigence d’un ordre supérieur : la réalisation d’une œuvre. Longtemps, j’ai voulu y intégrer en tant qu’œuvre elle-même, la notion d’équipage et même au-delà il fut un temps, celle du couple et de la famille. Ces créations là se sont brisées avec fracas, non dans le choc avec les éléments, mais contre les parois de la coque trop dure pour de si tendres implications, de mon embarcation .

Euphorie vaniteuse empressée, insouciance débile ou volonté de nuire ne sont pas à mettre sur des plans différents car aboutissant toutes au même résultat : la mise en péril d’une tension fragile comparable au fil ténu de la vie. Les Parques de l'antiquité nous accompagnent à chaque pas, selon qu’elles font naître, maintiennent en vie ou interrompent le cours de nos existences. Elles s’incarnent à travers chaque relation humaine et orientent le sort de ses protagonistes. Les trains menant les déportés aux camps sont mis en marche par le même battement d’ailes insignifiant, par le même unique petit regard torve d’un homme ou d’une femme ne jouissant même pas toujours de son micro pouvoir à cet instant. Il est à mes yeux coupable de vivre sans accepter d’en avoir la permanente conscience. Nous sommes trop nombreux/ses pour ne pas d’autant plus, être en charge de notre sort commun. Ce qui pouvait renvoyer les actes et pensées de chacun/e à une conséquence restreinte à ses propres yeux auparavant, résonne aujourd’hui, d’une portée immédiatement universelle tant nous sommes pétri/es sans relâche par la conscience de l’injustice au sein de notre espèce à l’échelle mondiale. C’est ainsi. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas que nous avions de la chance de ce côté ci de la planète, tant du point de vue des richesses que de l’espérance de vie. Même si nous ne savons rien en faire, nous pourrions au moins résister un peu chaque jour à la facilité d’être stupide et lâche.

Pour y réussir avec tant d’intelligence, d’enchantement et de cœur, je dédie cet article en date de la journée de la femme, à mon amie du bureau de poste dont j’ignore tout, hormis qu’elle est une résistante.

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir

Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.

Pornographie et vent frais de l’acte gratuit

David_Noir_AltérésGo!

David Noir - AltérésGo! - Photo Karine Lhémon

L’intime qu’on ne pourrait réussir à montrer sans tomber dans la porno ...blablablabla … : une thématique insupportablement naïve, bête, banale et tellement récurrente. « « Tu comprends, la suggestion de l’érotisme, c’est tellement plus fort que la brutalité pornographique… »
« Oui, oui, oui … et mon cul ? » répondrais-je sobrement ?

J’ai effectivement remarqué que l’une des questions de base les plus courantes quand il s’agissait de disserter autour du nu en scène, était malheureusement la plus absurde et la plus misérablement propre à trahir la gêne et la limitation de ceux et celles qui se la posaient : qu’est-ce que ça apporte ?

Ah … ?! Et d’être vêtu qu’est-ce que ça apporte ; et de dire un texte qu’est-ce que ça apporte … ?

À la suite de cette interrogation, on observe, une fois l’expérience tentée par un spectateur a priori sur la réserve, que s’il ne s’est pas laissé totalement convaincre, une balance destinée à trancher tente de s’équilibrer dans le cerveau du questionneur perplexe. Il apparaît que les paramètres sont bien souvent les suivants :

Soit « l’audace » lui a semblé justifiée par le propos et l’a rendue acceptable, quand elle n’est pas, après évaluation, soudainement devenue indispensable à la narration.

Soit le concepteur a commis l’impardonnable en sacrifiant au plus grand des blasphèmes artistiques du moment : la gratuité. Voilà une vaste bouée de secours à laquelle une belle majorité de connaisseurs intelligents aime à s’agripper d'un seul homme.

Et si le sujet antérieur à tous les sujets était finalement la bêtise de toute culture stagnant dans les marécages de ses propres valeurs ? Pas immanquablement la bêtise profonde, mais l’ombre de sérieux, que je distingue de la passion grave et habitée, qui vient animer souvent sans grâce, l’esprit des lois.

De même qu’un certain esprit bâtisseur vise le capital, une certaine anarchie cible les concepts de la gratuité. La morale n’est pas mon sujet, mais l’humain l’est, avec son cortège de surprenants engouements. Ainsi je ne peux regarder qu’avec défiance, ceux de nos concitoyens en charge des plus hautes fonctions sociales, de l’éducation à la gestion des images, qui, pour certains, portent atteinte gravement à leur crédibilité en dévoilant avec une inconscience coupable, leur manque absolu de simplicité dans le rapport à leur sexualité, voire de terreur à peine déguisée quant à leur corps « publique ». Il en va de même des penseurs, des artistes et même des interprètes dont les comportements si peu réellement enfantins n’inspirent aucunement la confiance qu’ils cherchent à faire naître. Ainsi les libres penseurs se font rares et semblent avoir de moins en moins d’influence sur le pouvoir. Avoir l’air plutôt qu’être a toujours eu ses adeptes ; l’idée ne me révulse pas plus que ça. J’aime les libertés et particulièrement celles qui me garantissent une bonne distance d’avec ceux que j’estime dénués d’attraits. Mon voeu le plus cher étant d’être pris en compte pour mes travaux et distingué pour mes talents, je tiens à m’affirmer ici dans toute la passionnante ampleur de mon sujet sans rien en cacher : le cru ; le sexe ; le nu ; toutes les pornographies ; la place sociale des fantasmes ; l’aspiration au pouvoir, l’enfance broyée qui nous constitue ; les masques du quotidien et le jeu de tous ces facteurs réunis en nous; le vocabulaire de l’excitation sexuelle ; la honte et l’arrogance dans l’obscénité ; le dévoilement, par le truchement de mots et d’images de toutes sortes, de ce que l'on ne parviendra sans doute jamais tout à fait définitivement à dire, mais qui fait notre quotidien le plus joyeusement universel : le désir animal.