Journal des Parques J-17

Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 5

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 24 avril : LA FOIRE AUX CONSCIENCES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes résolutions, résultats, ni réussites ni échecs, prendre une voie, ne rien regretter

Bon, on a bien chanté, baisé, bu, rigolé. On s’est bien démasqué. Bof ! Tu t’en vas ? Et la constance alors ? Demain tu seras qui quand tu me croiseras dans la vraie vie ? 

Dérive des continents

L’apparence existe, je l’ai rencontrée. À toute heure, en tous lieux, à toutes époques de ma vie. Ami/es, amant/es, partenaires, connaissances, famille... l’apparence est un masque fin et translucide qui se glisse entre la peau et l’âme afin de brouiller les pistes identitaires et désorienter les radars des interlocuteurs/trices de passage. Une vraie microchirurgie opérée avec soin et habileté dont le résultat est proprement bluffant. Là, nous sommes dans les hautes sphères de la mascarade, loin des grossiers liftings. Ce n’est plus l’épiderme qui est retendu, c’est un bouclier invisible qui déploie ses ailettes en un parapluie convexe et hermétique à toute velléité de communication trop intrusive. Indétectable de prime abord, c’est l’arme défensive absolue qui protège une personnalité d’être trop disséquée, mise en cause, découverte, soupçonnée de malversations affectives ou même simplement, touchée au cœur.

Je ne lui connais aucune parade efficace. C’est s’époumoner en vain que de hurler à la vérité, que de se répandre en supplications pour que s’ouvre, ne serait-ce qu’une minuscule entrée, à la sincérité de l’autre. Pas de faille. Quand il se met en ordre de marche, le mécanisme du déni d’amour est imparable. Sa surface est dure alors comme le roc. On a beau s’être cru aimé, au moins apprécié pour ce qu’on était ; avoir été persuadé de se sentir en phase, en accord sur des points de vue, tout ce qui a fait le lien supposé est balayé par la clôture sans retour en arrière possible, des parois du masque de l’apparence. Le verrouillage est instantané et l’on comprend alors qu'il a été programmé de longue date. L’accès au corps, le toucher, l’échange profond, la proximité des vues, la complicité de cœur … tout l’arsenal de la relation est déclaré non grata à l’instant même. Anéanti, désespéré, on se perd alors en conjectures sans parvenir à saisir l’extrémité du fil qui, si l’on tirait dessus, déclencherait le retour à l’instant d’avant appelé à grands cris. Le processus s’avère tellement rôdé que la colère, peut-être légitime, ou l’expression émotionnelle de l’événement qui expliquerait ou donnerait les clefs d’un tel revirement, n’y ont pas leur place. Tout se fait en « douceur ». Le moment de panique une fois vécu, on s’aperçoit, penaud et désarmé que la lutte est perdue, qu’il faut ravaler à jamais son espoir de toute réconciliation de fond. Une cause logique à cette rupture malheureuse : on s’était trompé sur toute la ligne depuis le commencement.

Bien sûr, on est fautif. De telles choses ne se produisent pas d’elles-mêmes, sans raison. Ego flatté, espérances auto-nourries, erreurs manifestes d’aiguillage, auto-persuasion impardonnable, on n’avait qu’à être vigilant ; qu’à ne pas désirer croire à ce point à l’inconditionnalité de l’amitié, de l’amour, des affects quels qu’ils soient, sur la simple supposition d’une sympathie mutuelle. C’est que l’on avait omis de pleinement considérer une condition s’avérant souvent fatale à tous liens : le contexte. Rares sont les échanges qui résistent à ce facteur décisif, contre vents et marées. Le contexte contient le code génétique de la rencontre ; il peut être mortel de l’oublier. Game over.

Sentant le sentiment d’injustice et la rage enfantine de la désespérance monter, on nous rabrouera gentiment, dans un geste de chaleur, au mieux, paternaliste, au pire, condescendant. On nous remémorera qu’il ne fallait pas tant s’emballer ; qu’il faut prendre en compte la nature mobile des sentiments qui est à l’œuvre dans la séduction d’un moment et qu’après tout, la vie n’est que le fruit de ces moments successifs. Aucune argumentation, la plus sincère soit-elle, ne résiste à l’invocation de la fragmentation temporelle. Cette petite divinité de poche, bien pratique, permet de dire tout et son contraire, assure de pouvoir revenir sur son engagement sans ecchymose. L’apparence est là, huilant sa mécanique en sourdine, prête à s’incarner en remplacement du visage avenant dont on portait l’image en son cœur.

Malheur au coupable naïf qui dépose avec insouciance le petit paquet de sa confiance en autrui dans le même panier que celui qui contient son avenir. Personne n’est l’avenir de personne, contrairement à ce que quelque poète connard et suffisant a pu dire pour faire mousser l’égocentrisme de ses vers. Le seul devenir d’un individu tient tout entier dans la garde de son épée et la poigne qu’il développe pour la tenir. Il ne s’agit pas pour autant de renier la force de la vison, la pertinence des projets qui guident le cheminement de chacun/e. Il est juste utile de se souvenir que leur croisement avec ceux des autres n’est que fortuit et éphémère. Et si leur communauté itinérante progresse joyeusement quelque temps, la prudence réclame de prendre régulièrement de la hauteur pour mieux anticiper les bifurcations qui s’annoncent à venir. Les routes droites et méticuleusement goudronnées n’existent pas dans la nature et pas davantage dans la nature humaine. Il n’y a pas d’autoroutes tracées d’un trait franc et limpide, reliant les cœurs des hommes. Sommes-nous tous/toutes fourbes pour autant ? Au risque d’écorcher une certaine idée du sacré, je crois qu’il faut répondre « oui ». La peur, l’arrangement avec sa propre conscience, sa morale flexible, ses accès d’aigreur font de l’être humain un animal sans constance, imprévisible et dangereux du fait de cette imprévisibilité même. Le mensonge a sa fonction et son utilité pour s’épargner l’usure qu’engendreraient des luttes trop quotidiennes, surgissant au détour de chaque propos honnête qui se trouve confronté à un autre. Trop fatiguant, trop exigeant ; sans doute ne peut-on nous en demander tant à nous-mêmes, en plus de la préoccupation de sa survie matérielle. Les traîtres n’en existent-ils pas pour autant ?

La justice prend bien souvent des années pour juger des criminels de guerre dont le sort serait bien vite expédié si on les laissait à la vindicte populaire. Des années pour comprendre le fameux contexte dans lequel les événements sont advenus. On voudrait rassurer l’espèce sur elle-même en mettant à jour des raisons autres qu’innées, que seraient la faiblesse, l’inconséquence, la haine gratuite et la violence bestiale. Au fond, la justice du monde aimerait tellement n’avoir à faire qu’à des innocents. Mais n’est gratuit que ce que l’on décide un jour de ne plus contrôler. On lâche les chiens de sa propre vengeance. En amour comme dans les faits divers ou les grands conflits de ce monde, on ne peut en vouloir aux traîtres, aux assassins de se venger, car il y a toujours en nous, quelque part, quelque chose qui subsiste des déceptions fondatrices de l’enfance ou plus tard, de la vie s’accomplissant de travers. Les procès, de ce fait, excitent, comme le sang ameute les requins. Nous tous et toutes sentons venir de loin, la fébrilité froide ou hystérique de ceux/celles qui ont « craqué » et laissé libre cours à leurs démons internes. Lors, l’apparence n’est plus. Le masque éclate. On veut voir ce qu’il y a derrière. On redoute d’y découvrir le banal visage d’une femme ou d’un homme du commun. On craint naturellement de trop s’y reconnaître. Alors c’est tant mieux si le monstre se plait dans son rôle, s’il continue à agiter sa marionnette fantoche revendiquant tous les vices. Ouf ! Tant mieux, tous étaient regroupés là. Un bon coup de filet dans la nasse aux horreurs. On n’y croit guère car l’on sait toutes et tous, que ni la haine, ni la violence ne s’attrapent comme un virus. Pardonner pour autant ? Non. Les crimes sont trop atroces pour qu’il soit supportable de les effacer d’un revers magnanime. Qu’en serait-il du devenir de la morale si l’on se mettait à dire : « Vous avez violé, massacré, trahi ;  tant pis. Ce que vous avez commis est affreux, irréparable. Oui, c’est bien l’irréparable que vous avez perpétré et de ce fait même, nous n’y pouvons plus rien. Excusez-vous. Repentez-vous du tréfonds de votre être. Rentrez chez vous. Ne recommencez pas » ?

Les victimes, le corps social, toutes et tous crieraient vengeance. Que justice soit faite ! signifie Que la vengeance s’applique ! La punition ne crée pas la prise de conscience et la volonté de faire prendre conscience est en soi une erreur tactique. Il existe certes, des facteurs biochimiques, des maladies mentales - pour le dire vite - qui favorisent comme on dit, sans toujours en entendre la profondeur du sens de l’expression,  le passage à l’acte.

Ce sont des cas extrêmes et la violence des rapports n’a pas besoin d’en appeler à ces exemples terrifiants pour montrer qu’elle existe. Profondeur car ce simple article « le » mis à la place d’un « un » devant passage à l’acte, cette dénomination fatidique proférée par le langage courant, nous enseigne que l’acte est tout prêt, chez tout un chacun/e, à potentiellement exister. Il ne s’agit pas de le remettre en cause. C’est un œuf que la civilisation a appris à ne pas laisser éclore, à ne pas laisser venir à terme et que s’en libère sa créature hideuse, méconnaissable à nous-mêmes qui l’abritons. Oui, l’acte, la mise à mort,  la dégradation plus bas que terre, on le sait, s’opèrent quotidiennement. Le secret de sa composition moléculaire est indéniablement pour moi, à peine caché dans la texture de cette fine seconde peau qui compose notre maquillage de jour. L’apparence, hypocrisie banale qui s’applique à même le corps le matin, fait pénétrer son petit sérum dans nos fibres, prêtes à se gonfler d’un coup au moindre signe d’une agression légère. Car si le masque sait se rendre hermétique à toute tentative de pénétration extérieure, il offre une porosité extrême à son revers. À l’aide d’une simple pichenette, inflexion, vexation, micro douleur narcissique, nous activons l’interrupteur et la cybernétique humaine est prête à prendre le relais des mouvements du cœur, de la tendresse naturelle, de l’intelligence émotionnelle. Les traîtres sont en ordre de bataille et Métropolis est lancé. La journée va être belle. Peut-être même qu’on va rencontrer quelqu’un ! Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui tu protèges le mieux ?

Je ne m’attends pas, dans cette Foire aux consciences, à ce que les Parques remettent, ne serait-ce que pour quelques heures passées ensemble, le tissage sans accrocs de nos vies à plus tard. Rien ne rompra le cours du déroulement des fuseaux selon la norme de nos rapports policés. Le spectacle, aux ambitions les plus profondes soit-il, ne peut être rien d’autre qu’une distraction. Mais se distraire a sa valeur, car, bien mis en condition, il est possible que nous échappions, par omission de vigilance, à la défiance apeurée que nous inspire au fond le reflet dans la glace sans tain de nos semblables. Il ne s’agira pas de singer l’enfant ou de croire facticement à une naïveté stupide, qui sont autant d’impasse où se fourvoient les mauvais acteurs. Bien jouer n’est pas faire semblant de façon plus ou moins crédible. C’est au sens de la partie d’échec avec soi-même qu’il faut d’abord l’entendre, avant d’aborder la rencontre et l’affrontement pour rire, qu’il se révèle avoir les apparences de la sincérité ou de la théâtralité du grand guignol.

La partie ne sera à coup sûr, ni gagnée, ni perdue car nous reprendrons nos vies à sa suite et n’en reproduirons pas l’enjeu. Mais il est possible que naisse, sans que nous y prêtions tout à fait garde, une humeur s’évaporant de l’ensemble. Allers et venues des visiteurs/teuses n’auront de cesse de faire évoluer température et forme. Si nous parvenons sans volontarisme outrancier, à maintenir échafaudé le ciel de cette atmosphère nouvelle au-dessus de nos têtes et la laisser descendre jusqu’à y baigner tout à fait, se créera possiblement un aquarium d’espèces différentes, dont la prédation ne sera plus l’unique fer de lance. Dans ces abysses, je souhaite que l’obscurité progressivement se fasse afin que, devenus aveugles à nos atavismes de toutes natures, nous puissions nous mouvoir par le battement de nageoires soudainement apparues. Que ne s’efface alors surtout pas l’individu, sous peine de nous réduire d’un bloc à un banc de maquereaux. Dans le grand ventre de la baleine Générateur, nous verrons bien alors, peu à peu accoutumé/es à évoluer à la lumière d’autres lueurs, si nos destinées de Pinocchio sont aptes à autre chose que de rechercher leurs vieux parents avec leur bagage de valeurs, échoués sur un morceau d’épave. Pardon, mais qu’ils y restent seuls encore un peu. J’ai mieux à faire pour cesser de mentir à ma vie, que de porter assistance à mes éternels souvenirs, ancrés comme des rafiots dans les abîmes de ma chair.

L’estomac du grand cétacé se visite à son aise, une fois débarrassé de ses a priori, vêtements trop lourds pour ne pas entraver la marche. Grandir encore ? Non, merci ; ça je l’ai déjà fait. La pleine intelligence, celle qui noue en une même pelote de synapses, corps, sensitivité, esprits et comportements, requiert un stade qui n’est plus affaire de croissance, mais de désincarnation de ce que l'on pense être « soi-même ». Quitter son poste de garde ne doit pas se confondre avec un voyage astral auquel je ne crois guère. Simplement autant que difficultueusement, l’objectif proposé invite à oublier un temps l’importance qu’on s’accorde, en ayant bien soin de ne rien abandonner de sa personne au vestiaire. Ni reniement, ni oubli débridé du réel, c’est aux antipodes de tels concepts qu’il faudrait se situer pour entreprendre une plongée sans accident de parcours. L’invisible se fait jour, mais nos corps ne doivent pas s’effacer derrière cette entité nouvelle. À quoi bon, en ce cas, tant d’efforts à calmer le rythme  de nos inspirations d’air. Des branchies ? Pourquoi pas si la mutation se révèle si profondément organique. C’est jour de fête et les forains n’auront pas encore alors, remballé leur attirail. Sympathique attribut de la scène : en quelques coup de palmes, un océan existe. À nous de faire qu’il ne se pollue pas, à peine apparu, de mièvreries de surface.

Je n’ai jeté, depuis toutes ces années, dans les flots saumâtres affluant dans ma rade, les morceaux putréfiés de la dépouille pantelante de ma propre histoire, que pour qu’ils nous servent un jour dans cette performance, de radeaux. Si le dégoût ne vous saisit pas de haut-le-cœur à leur contact, agrippez-vous-y pour rejoindre le large. Je ne peux vous promettre d’y croiser, baladé au gré des errances, un bois flotté, dont la forme étrange et poétique à nos yeux comme sont celles des nuages, vous concerne. Aux plus téméraires d’aller voir.

À travers l’exécution de cette symphonie chaotique à dizaines de mains, je crois juste qu’il est possible de réécrire et faire entendre durant ces heures, une morale un peu différente, pour clore à notre idée, finalement, les contes, de fait.

Une rencontre

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Une rencontre, il n’en faut parfois pas davantage pour réinsuffler l’énergie qui, fatalement, finit par faire défaut pour poursuivre un périple scénique. Sans une telle opportunité de renaissance, le circuit est bien huilé et fatal : le désir s’étiole, puis gangrène la croyance, la confiance ; mange les forces. Puis, sans de nouvelles perspectives, c’est peu à peu, le placard pour les costumes, le tiroir pour le manuscrit, les oubliettes d’une cave pour le décor, le sage rangement méthodique et sans joie pour les cd audio, les fichiers informatiques, les supports vidéos, quand ce n’est pas directement la déchetterie pour les accessoires encombrants.
Cette fois-ci pourtant, j’avais décidé de ne pas me laisser aller à l’éradication des éléments matériels d’un spectacle - en fait d’une série de spectacles - qui tôt ou tard allait intervenir quand j’aurais décidé que le sujet était clos, que ça ne pourrait plus se reproduire, persuadé que ça ne « jouerait » plus, comme on dit dans le jargon des plateaux.
Suite au deuil de la fin de ma collaboration avec un groupe dans lequel j’avais investi sans compter tout mon être, je décidais de tenter il y a trois ans, à travers un processus de métamorphose volontaire, d’envelopper ma vision de la production de mes œuvres, d’une couche toute fraîche de gestion. Entendez par là, non une formation dans ce domaine, mais une information capable d’initier un bouleversement de mon regard, de ma réflexion et par conséquent, de mes choix. M’informant et apprenant ce que je pouvais en adapter à moi-même, j’eus le désir d’inspirer dorénavant mon fonctionnement de celui de l’entreprise. Il m’apparaissait soudain qu’une bonne part des artistes de mon acabit, négligeait outrageusement l’économie de leur activité. Mal éduqués, mal informés, nous ne nous jugions pas aptes à penser « profit ». La rentabilité semblait un gros mot, incompatible avec la vocation artistique véritable. Pourtant l’art contemporain, spécifiquement à travers les arts plastiques, étalait sous nos yeux, depuis des décennies, sa capacité à engendrer des bénéfices et à ne pas léser systématiquement ses auteurs ; parfois même, loin de là. Qu’y avait-il donc comme gène malin en nous, qui nous faisait nous différencier si piteusement de ces Start up des galeries qu’étaient devenus les créateurs et concepteurs d’art ? Faisaient-ils du produit ? Et nous ? Que faisions-nous ? De l’éphémère, et alors ? Ne dit-on pas que tout se vend. Alors pourquoi pas la poésie ? Même si l’évocation de cette idée, je dois le dire, me semblait passablement farfelue et a fortiori, quand il s’agissait de la mienne. Passionné par mes nouvelles lectures sur le développement personnel et la découverte de ce que certains férus de création d’entreprise considéraient même comme un art, je décidais donc de comprendre un peu mieux en quoi consistait l’esprit du « privé » et me mettre à considérer la beauté du geste d’entreprendre. Scrupuleux dans mes recherches, j’allais même jusqu’à demander une accréditation pour ma compagnie au Salon des entrepreneurs, histoire de voir de plus près quelle drôle de bête était un banquier, un conseiller en stratégie marketing, un communicateur avisé. Ce faisant, j’avais néanmoins bien conscience que j’optais momentanément pour un nouveau rôle, mais le faire avec conviction était la condition sine qua non pour en retirer une quelconque compréhension de ce paysage si différent du mien. Fier de mon badge, j’arpentais durant deux jours les allées moquettées des box des exposants et assistais aux conférences auxquelles je pouvais accéder. Je n’avais pas réellement une solide motivation pour créer effectivement une société dont le business plan en mon domaine me paraissait d’emblée bien aléatoire, mais encore une fois, ce qui m’importait était de saisir le fond d’une pensée autre que celle avec laquelle j’avais toujours fonctionné. Je ne revins pas tout à fait bredouille de cette contrée étrangère, mais ce fut surtout, ensuite, par la lecture de nombreux blogs à ce sujet, que je décrochais mon code d’accès à une nouvelle zone de mon cerveau.
Un en particulier, par la sensibilité et la passion évidente de son auteur à être convaincu des atouts de la libre entreprise pour tout un chacun, retenu mon attention. Son intitulé évocateur était et est toujours, « Esprit riche ». Convaincu par la clairvoyance de son auteur, Michael, je décidais de le contacter après avoir lu son offre de coaching. Malgré la particularité de ma demande et son caractère nouveau pour lui, il accepta de se pencher sur mon cas. Nous nous mîmes d’accord sur le prix de l’intervention et il me proposa deux séances téléphoniques à l’issue desquels il m’enverrait résumé et conseils personnalisés. Je tiens à dire ici, pour toutes celles et ceux qui me soupçonneraient d’habilement camoufler mon train de vie sous des guenilles des années 80, que je ne suis nullement miraculeusement devenu riche au sortir du traitement. Je ne l’attendais pas et ce n’était pas le but de ma démarche. Ce fut, comme je l’espérais, l’impact de ces discussions qui fut réellement enrichissantes, ce qui correspondait parfaitement avec la pensée émanant du blog. Être riche revenait à pouvoir disposer de suffisamment de temps dans sa vie quotidienne, tout en étant libre et heureux dans son travail. Et se rendre libre puisait ses racines dans la gestion de sa vie tant psychique, sociale que matérielle. Ce n’était bien sûr pas une découverte en soi et qui plus est, je n’étais pas dans la situation d’un salarié se croyant prisonnier des limites de ses compétences et du marché dévitalisé de l’emploi. Heureusement, j’avais déjà fait pas mal de chemin sur la voie toute relative de l’autonomie et ne m’étais jamais imaginé aliéné à une quelconque hiérarchie. Non, ce que j’avais appris de précieux au cours de ces entretiens et à travers la réflexion qui en avait découlée, c’est que je voyais sous un jour tout neuf l’idée d’entreprendre prioritairement tout ce qui m’amènerait vers un bien, un gain, un progrès, une satisfaction … une rentabilité. Et dans la création artistique, aussi marginale soit-elle, cette règle était tout aussi applicable qu’en économie. Finis les rendez-vous à la maigre teneur, adieu les importuns, au revoir les sorties forcées coûteuses et complaisantes, bye-bye les chronophages néfastes de toute espèce. Place aux relations positives à mon endroit - ce qui ne signifie pas dépourvues d’un œil critique - aux affections sincères et bénéfiques et à l’enrichissement de ma vie selon mes seuls critères. Et parmi ceux-ci, l’un des plus importants à mes yeux : à dater de ce jour, toute éphémère qu’elle était, ma création ne devrait plus dépendre des autres, qu’ils soient acteurs ou programmateurs. Elle se devait, pour mon bien-être et ma survie, d’exister hors tout, y compris en l’absence de lieux de représentation. Mon travail était plus que jamais ma demeure et il allait croître et évoluer par le seul fait primordial de sa conception dans ma tête, sur le papier, mais aussi via tous les autres médias que j’avais déjà l’habitude d’utiliser, vidéo, audio, Web y compris. Il serait partout, tout le temps et par tous les temps, lui et moi ne faisant qu’un. Et tant mieux si parfois, nous allions pouvoir nous rendre visibles grâce à un accueil éclairé et intelligemment proposé. Pour le reste, ma production allait s’organiser et se structurer en dépit de tout lien affectif, sans pour autant se dénutrir des traces des attachements qui composeraient comme toujours sa substance. Elle n’avait la nécessité vitale d’aucun et d’ailleurs, ne l’avait jamais eu, sauf à mes propres yeux de sentimental d’alors. L’heure n’était donc plus à se débarrasser avec douleur des matériaux qui la constituait, accessoires, costumes … mais aussi, désir et en perdre par là même la chance de pouvoir un jour la ressusciter. Plus aucun prétexte ne serait à ce jour valable, qui voudrait justifier la négation de mon travail en faveur de l’oubli des déceptions, trahisons, manques et illusions, en le laissant se dissoudre mollement dans le solvant fallacieux de l’interdépendance avec autrui.

Devenir riche n’est pas renoncer à ce qu’on crée. C’est même tout le contraire et la liberté n’est pas dans l’effacement des traces de sa propre vie. On se demande parfois si quelque chose « vaut le coup ». Il serait bien souvent utile de détourner l’expression au profit de se questionner de savoir si ça « vaut le coût » et de quelle nature est réellement ce coût ? L’attachement aux souvenirs heureux de moments partagés devient un poids inhibant si le prix de sa conservation est le sacrifice de ce qui l’a fait naître. En l’occurrence ma force et mon outil de travail.

D’autres rencontres dynamisantes arrivent donc, si on veut bien les regarder quand elles nous frôlent. Des rencontres dotées d’un nouveau potentiel de rentabilité pour notre propre entreprise humaine et plus adéquate à notre environnement actuel que la nostalgie conservatrice. Il faut les désirer, il faut les provoquer, il faut les saisir.
Je me considère aujourd’hui comme un petit corps céleste parmi des milliers d’autres, certains se situant à beaucoup trop d’années lumières pour que je puisse m’en rapprocher jamais. Parti sur une lancée dont il n’a pas choisi toutes les coordonnées ; parfois dérivant trop prêt d’autres planètes, gravitation oblige ; à force de révolutions le petit corps se sent rejoindre sa bonne orbite. Dans le lointain, un système solaire inconnu se profile. Je m’y inscris tout doucement, dans une nuée d’astéroïdes.
Aujourd’hui, une renaissance s’est programmée dans ce tout nouveau monde. Le décompte d’un nouveau périple se met en marche. Pour toute une année, la joie propre aux aventures va pouvoir étirer son fil au long de ce temps encapsulé et qui s’égrène d’ors et déjà. Quoiqu’il advienne, rien ne vaudra jamais pour moi ces voyages intersidéraux. Merci Anne.

Scènes nationales et solution finale

David_Noir_singe_nu

David Noir - Singe nu

Quand on crée dans un espace national, on ne rencontre pas le public, on rencontre l’état.
On est chez l’état. Public et artistes confondus. C’est lui qui reçoit ; qui dicte les limites et les règles de bienséances. Il ne peut exister que de l’art officiel dans ce contexte. Aucun artiste ne peut s’en affranchir. Il lui faudrait d’abord dégrader et détruire ce lieu d’accueil pour qu’il ne soit plus reconnu comme étant partie de l’état. Aucun état démocratique ne peut avoir la capacité à laquelle il prétend : donner de la liberté à ses hôtes. Il ne peut la donner. Il ne peut offrir ce qu’il doit maîtriser. Il ne peut que faire payer très cher ceux qui la prennent ; qui font l’erreur de la prendre. Le piège artistique est de se vouloir libre sur une scène d’état. Le conditionnement mutuel entre artistes, administration et public est trop fort. Le mot d’ordre vient de trop haut : « Ne débordez pas. Eclairez, rencontrez, transformez, faites rêver, réfléchir, mais jouez dans nos cadres ». De ce fait, tous les spectacles qui prétendent donner à voir une imagerie de la liberté dans ces espaces sont rendus mauvais et dégradés. Ils atteignent souvent leur propos esthétiques – luxe de moyens oblige, leurs ambitions réflexives, voire pédagogiques, mais manquent fatalement leurs buts artistiques : surprendre son monde et soi-même, éveiller l’esprit des hommes par le choc de l’incongru, par l’air frais qui rend envisageable l’ébranlement de toute fondation. Quoiqu’ils se proposeront de faire, tout sera dit d’avance. Zéro surprise hors la scène ; c'est-à-dire, aucune création d’espace mental persistant, utile et pragmatique dans la pensée du spectateur. Rien qui lui propose les moyens d’hurler le cri qui lui est nécessaire et qu’il ressens enfoui dans son fort intérieur. La convention culturelle vient doubler celle du théâtre d’un blindage soyeux, comme la deuxième peau sécuritaire d’une centrale atomique, dont toutes et tous chanteraient les louanges. Ainsi aucune catastrophe nécessaire, aucun Tchernobyl indispensable n’est possible hors la destruction de ces murs. Pas de ces multiples faux murs, décors de murs qu’offre à voir un théâtre. Aucune bâtisse hors les abris antiatomiques ou les prisons, ne paraît recéler plus de multiples enveloppes que les théâtres. Quand je parle d’écroulement, je parle de ses véritables murs qu’il conviendrait, non d’écrouler tout entier, mais de percer en partie ; de forer pour laisser un passage d’entrée comme résultant d’un bombardement, d’une trouée d’obus. Les théâtres se sont trop parés des entrées et des frontispices des temples. Confusion manifeste des pouvoirs. Il serait bon d’opérer la séparation du Théâtre et de l’État pour l’obtention d’une culture laïque.
Par voie de conséquence, le public ne résiste pas à son tour à se révéler mauvais ; sans indépendance ; juge et poseur. Il compose également le spectacle et n’échappe donc pas aux lois de la bienséance. Le mot est important car la bienséance recouvre les règles de savoir-vivre en société édictée par la norme, elle-même instituée par le sentiment du bien commun et corroboré par l’état. Il ne faut jamais oublier que le rôle de l’état n’a jamais été de prendre des risques. Bien au contraire, il est là pour nous en prémunir. Il importe donc de distinguer clairement la politesse, qui est un choix de comportement de l’individu et que celui-ci peut mener jusqu’au raffinement, et la bienséance, qui est le produit des lois penchant du côté du plus grand nombre.
Bien sûr, par ces temps d’auto emprisonnement subtil, les vertus d’une « exigence réservée» quant à une vie épanouissante et pétaradante, sont vendues comme un pis-aller, un choix médium et maîtrisé que tout un chacun doit comprendre et accepter. Il faut s’entendre. Il ne faut pas se battre, se disputer. Une nation est une famille et il faut que la bonne entente règne. Raisonnables seront donc les créations folles et débridées une fois plongées dans les arènes nationales. De belles constructions poétiques, de belles paroles intelligentes, mais qu’on ne peut croire dangereuses. Zéro frisson du réel. S’en sortiront les plus malins ; ceux qui ont le moins d’enfance, pour réaliser une œuvre continue et sur la durée, qui saura donner l’impression de la recherche pensée et puissante. À ambitions artistiques restreintes et persistantes, grand avenir sérieux et professionnel assuré.