Journal des Parques J-8

sexesMON CON BAT

L’évocation d’un « féminin » palpitant à l’intérieur même de ma verge d’homme, associée à l’idée de lutte pour parvenir à en être un selon mes critères, m’est apparue judicieusement exacte pour parler de mon identité masculine telle que je veux la dépeindre et la revendiquer. Fatalement, la similarité sonore du titre de ce post avec la traduction phonétique française du manifeste d’Adolphe Hitler n’échappe à personne, d’autant qu’elle a évidemment aussi contribué à susciter ce choix. Ce facteur provocant est bien sûr aussi susceptible de générer un intérêt à mauvais escient que d’inhiber un attrait que justifierait pourtant le contenu. Cette réflexion en particulier m’a donc, dans un second temps, retenu de l’utiliser. Pas uniquement par un principe éthique dont il est inutile de m’enfler à peu de frais ici, tant il serait banal de m’en réclamer, mais surtout parce que rien dans ma prose, loin s’en faut, ne va spécialement dans le sens de la doctrine nazie et qu’il y aurait des risques à y être primairement associé par un réflexe simpliste. Est arrivé finalement le troisième et ultime moment où j’ai décidé de braver le « danger » et d’assumer les à côtés de cet intitulé avec humour. Un portrait moins flatteur me pousserait à dire aussi : avec d’avantage d’honnêteté. Car si j’espère que ma prose diverge de celle, nauséeuse, d’un assassin de masse, il serait faux, tout objectif de déclencher une guerre mondiale mis à part, de ne pas vouloir me réclamer d’une forme de proximité pouvant se justifier pleinement entre nos modestes talents de littérateurs. En effet, il est indéniable que mon propos, lui aussi, s’exprime fréquemment sous forme de manifeste, qu’il est sous-tendu en profondeur par une « idéologie » artistique et affective et qu’il prétend contenir également en germe un plan stratégique d’existence, à défaut d’en proposer un axe purement offensif.

Aussi, bien que ce choix puisse prêter à controverse, vais-je le défendre tout en le modérant par cette introduction, afin qu’il ne nuise pas trop à mon véritable sujet de fond, qui lui, est déjà bien suffisamment objet de débats médiocrement menés, quand il n’est pas tout simplement parfaitement ignoré. Ayant, en bon soldat, plusieurs fois changé mon fusil d’épaule, je suis donc prêt à me lancer dans la mêlée, ou plutôt, à tenter d’en créer l’ancrage, tant elle me semble inexistante dans le paysage culturel de ce pays. Ces quelques lignes pourront sembler à beaucoup un apport incongru, voire sans objet, au débat social et esthétique. C’est justement cette invisibilité du Masculin et du Féminin en tant qu’identités particulières à force d’être trop visibles, l’un en tant que symbole de la puissance belliqueuse mâle, l’autre, par un surcroît de valorisation des appâts qu’il présente, en tant que synonyme unilatéral de l’érotisme, que je perçois quotidiennement et souhaite à nouveau dénoncer. Je tenterai d’y parvenir par un sincère appel à la raison, en invitant les plus réticent/es à décrypter plus simplement et avec moins de crispation, encore une fois, les beautés crues de notre pornographie pour ce qu’elles sont: d’émouvantes représentations de nos natures mâles et femelles. Pour moi, garçon, ces images ont les qualités, pour beaucoup d’être belles et pour toutes, de relater simplement le réel. Il faut passer bien sûr, pour s’en apercevoir, la fascination déroutante de l’excitation. Au-delà de générer et soulager les tensions sexuelles, elles peuvent nous ouvrir les portes vers d’autres vérités premières. C’est, paradoxalement, une fois la jouissance passée, qu’il faut y prendre garde.

Le portrait des sexes n’est pas difficile à faire. Aisément lisibles et variés dans leurs formes et leurs attraits, ils reflètent pour moi, la simplicité abordable des individus. Aussi curieux, voire choquant que cela puisse sembler à certains/es, ils sont à mes yeux, les visages de notre enfance. Même vieillissant, la peau devenue parfois plus flasque ou tombante, ils conservent une bonhomie, une fermeté rebondie qui leur confère un aspect « souriant ». C’est sans doute parce qu’ils sont capables de nous troubler et de nous exciter qu’ils oblitèrent la personne qui les possède au profit de la possession qu’ils nous inspirent d’en avoir. En ce sens, les sexes sont nos amis davantage que les gens, dont la tête exprime en premier lieu la promptitude à juger et dénigrer.

Les sexes sont sympathiques et partageurs. Il y a pour moi un cheminement hiérarchique de l’accès spontané aux corps qui va du sexe à la tête en passant par les pieds et les mains. Les pieds souvent malmenés, quand ils ne sont pas affreusement négligés ; couramment cachés dans les sociétés occidentales comme des substituts honteux d’ordre sexuel, premiers paliers d’accès à nos intimités avant le grand déballage ; soupçonnés d’être malodorants quand bien souvent, ce sont l’absence de traitement et l’enfermement constant qui les poussent à ces états extrêmes, sont un indicateur efficace de la nature intellectuelle et génitale des êtres humains. Il y a des pieds « naïfs », comme des pieds « nerveux », des « racés » comme des « vulgaires », des « sanguins » comme des « diaphanes », des « bêtes » comme des « futés », dans les deux sexes. Je sais, avec un faible pourcentage d’erreur, si je peux trouver une entente sexuelle et à quel degré, en regardant la forme et l’expression des pieds de quelqu’un. Relativement primitifs au regard de nos mains, ils sont le dernier avant-poste avant la voie royale menant aux parties génitales. Je suis aussi informé par eux, en dehors des liens qu’ils entretiennent avec mon désir sexuel, de la personnalité plus profonde de chaque être et particulièrement de son degré de maturité, parfois camouflé sous les masques faciaux dont nous usons avec virtuosité. Tout comme le sexe, le pied est brut et ne ment pas. Nous n’avons que peu de possibilité de leur donner une identité autre que celle révélée par leur nature. La pauvreté de leurs relativement faibles moyens d’expression fait leur richesse. Tout ce qui est « menti » par le visage est révélé par les pieds, dans le bon comme dans le mauvais sens. Complexes et prétentions de leur porteur/se sont mis à jour par leur observation. Pareillement aux sexes, nous ne pouvons que très peu les contrôler. Quoi qu’on fasse, à moins de les emprisonner ou de les effacer, ce qui constitue une base de nos rapports sociaux quotidiens, ils parlent sans qu’on y puisse rien faire, de leur langage primitif et dépourvu de duplicité. Ce sont les retardés mentaux de notre corps et ils y jouent le même rôle essentiel que les handicapés du même ordre, nous rappelant par leur seule existence, combien nous prétendons être ce que nous ne sommes pas. Fantasmes de gros ou de petits zizis, tout est là et on a tort de voir exclusivement du sexe dans ces quêtes courantes de l’esprit, quand il s’agit de rêves associés à l’idée de personnalités déterminées que l’on a soif d’être ou que l’on voudrait trouver dans un alter ego. Ou alors … c’est que le sexe ne se résume pas à ce qu’on dit qu’il est, ni par sa fonction, ni par le désir qu’il nous inspire. J’y crois profondément et c’est un sujet puissant, insondable et positivement explosif, qu’il me faudra plus de temps et de latitude d’esprit que je n’en ai actuellement pour m’y atteler en écrivant les pages de ce blog. J’y reviendrai assurément.

Notre corps est, tout le monde l’aura remarqué, incroyablement divisé de façon binaire. Il y a bien sûr la symétrie duale de nos membres et de nombre de nos organes apparents et internes ; cette symétrie est organisée longitudinalement suivant l’axe vertical de notre corps. Elle reflète le monde du visible, de nos pieds aux deux hémisphères de notre cerveau. Mais il existe, non une symétrie cette fois, mais au moins, "Une" frontière, si ce n’est "La" frontière nette, perceptible de l’extérieur et naturellement transposée aux organes, dont la jonction des deux parties qu’elle sépare fait de nous ce que nous sommes. C’est elle qui révèle le mieux notre double nature, matériellement invisible. Cet axe est celui des abscisses, qui signifie étymologiquement « scindée » et nous traverse horizontalement au niveau du nombril. Comme en géométrie mathématique, il est donc orthogonal à l’axe que j’évoquais plus haut. Selon un processus d’association qui m’est cher, comment ne pas s’émouvoir de la récurrence des lettres X et Y pour désigner à la fois les coordonnées physiques de tout objet ou espace, y compris nous-même et le choix qui a été fait pour élaborer le système de détermination sexuelle avec lequel la génétique fonctionne, séparant les êtres humains selon leurs chromosomes en xx et xy. La poésie est certes encore trop éloignée de la science dure pour influencer celle-ci par ses rapprochements imagés, mais rien ne coûte de se demander si, dans son intrinsèque recherche de cohérence, l’esprit humain n’a pas fait la relation entre une verticalité phallique caractérisée par le Y qui lui est dévolu et une horizontalité plane, ouvrant sur un horizon étal, apanage du X féminin. Si nous suivons cette logique, notre physionomie s’inscrit donc elle aussi, dans les dimensions déterminées par un axe des « ordonnées », dont le sens étymologique vient du latin du latin "ordinare" : mettre en rang (Wikitionary), qui ne cache pas sa rigueur martiale, et un axe des « abscisses », ligne dont nous sommes virtuellement traversés. Pour donner du volume à cette représentation à deux dimensions, il nous faudrait faire appel à l’axe des « Z », auquel je ne connais pas de nom autre que celui-là. La profondeur ne serait-elle pas identifiable ? Contentons-nous des deux premiers et intéressons-nous plus spécialement à cette coupure horizontale qui m’interpelle plus particulièrement.

Au-dessus : tête, mains, réflexion, conception, réalisation, langage. Au-dessous : sexe, pieds, fesses, désir « primitif », reproduction, jouissance, marche, course, fuite, défécation. Au milieu, ombilic, naissance, lien ombilical, origine. Et les seins alors, me direz-vous ? Il est vrai que, bien qu’appartenant chez l’homme comme chez la femme à la famille des zones particulièrement sensuellement sensibles, je leur vois un statut privilégié qui les attache néanmoins à la partie « mentale » de notre géographie physique ou du moins, tout à fait sociale. Symboles de l’allaitement ou de la force virile, ils appartiennent à la poitrine, donc au torse, constitutif des étages élevés du corps, et de ce fait, bénéficient d’un traitement de faveur. Même s’ils demeurent d’évidentes zones érogènes que l’on a plaisir à embrasser et manipuler, tout comme la bouche ou le lobe de l’oreille, nous pouvons les considérer comme « assimilés », au sens de l’intégration des populations minoritaires, car ils ne posent pas de réels problème d’obscénité socialement parlant. Évidemment, tout dépend du traitement qu’on leurs réserve en terme d’images. Aussi les raccorderais-je plus volontiers, comme ils le sont par nature, à cette zone de transit d’un monde à l’autre que constitue le tronc et qui, à mes yeux, du fait de son caractère « familial » (seins : maternité, nombril : naissance, pectoraux : défense virile du foyer), se trouve assez éloigné d’un caractère trop ostensiblement animal. Les fonctions naturelles du poitrail (étant également le siège de la respiration, mais surtout du cœur et de ses symboles) font des seins, des organes « diplomates », qui ont su faire leur place au soleil, tant au figuré qu’en pratique au « sein » de nos cultures. Cette vaste et majestueuse plaine, relativement neutre et à découvert, que représente le torse n’empêche de toute manière pas, que nous pouvons être lu/es comme une feuille de papier dépliée dont les deux faces mises en contact au préalable ne présentent rien de comparable à la symétrie parfaite observée dans la hauteur. L’X se révèle de ce fait, être l’anti Y par excellence ; la négation d’un test de Rorschach que l’on aurait voulu tenter par un pli dans ce sens inhabituel. Là, aucun fondu subtil faisant apparaître des créatures fantastiques hybrides ou connues, aucune illusion d’optique créée par le dédoublement d’une même forme. Rien ne colle. L’image obtenue est hétéroclite et ne donne pas de déesses bicéphales, ni d’Homme de Vitruve quadrimembre, dessiné par Léonard de Vinci. Voûtes plantaires incrustées dans la face ou en aigrette au sommet de la tête, selon qu’on fait le pliage au niveau du ventre ou à la jointure naturelle de nos jambes : on n’y verra rien de plus palpitant ni évocateur que quelqu’un se pliant en deux, remontant naturellement les membres inférieurs joints vers le haut du corps. Contrairement au pliage procédé dans l’autre sens, impossible à réaliser autrement que sur le papier, cette posture nous est banale, même si elle apparaît plus parfaitement exécutée par un/e contorsionniste de métier. L’animalité physique habite donc, de fait, la partie inférieure de notre corps. C’est sans doute normal pour beaucoup ; ça reste une particularité incroyable pour moi. Comme si l’évolution et les progrès de notre intellect, allaient et venaient timidement de nos mains à la tête et de la tête à nos mains, sans pénétrer plus avant les régions désertées du corps animal. Le dialogue se poursuit en privé depuis des millénaires, sans que sexes, pieds, jambes, ni anus ne soient réellement conviés à la table des négociations. Tout se décide en apparence dans ce petit entre soi. Nous savons bien pourtant, combien la douleur de n’importe qu’elle partie de nous-même ou l’appétit sexuel peuvent nous tarauder. Qu’à cela ne tienne, tant que c’est « tolérable », nous leur intimons l’ordre de parler plus bas, en sourdine ; au pire, d’aller voir dans l’inconscient si on y est. Ainsi en tous les cas, en avons-nous décidé d’autorité pour ce qui est de l’expression publique de nos parties génitales, jugées trop ânonnantes pour passer en classe supérieure.

Je vais tenter une ultime fois, dans ce dernier développement, de leur redonner droit de cité aux oreilles de toutes et tous ; ce que je fais personnellement, désormais ordinairement, depuis des années que j’ai pris conscience de la disparité injustifiée de mes échanges avec mon propre corps.

En vérité, notre part « inférieure » mérite une écoute plus juste qu’une simple réponse physique aux exigences que ses membres et organes font entendre. J’entends par là une écoute sociétale sérieuse qui finisse par nous y faire réagir un peu moins imbécilement ; ce qui, j’en suis sûr, changerait la face du monde et de ses horreurs quotidiennes. On ne pourra pas me rétorquer que baiser ou chier bénéficie de la même considération, ni des mêmes qualités et diversités de lieux dévolus à leur agrément, que manger, entendre ou voir. Les réprouvés processus ne font pas partie intégrante de la Culture, si ce n’est en discours techniques, sentimentaux, plus rarement sociologiques. Ne pouvant nier leur importance vitale, la société entend leurs revendications comme celles de parents pauvres, lointains cousins de nos intelligences ; bien obligée de se conformer à leurs besoins, mais souvent de façon trop hystériquement exceptionnelle pour l’un ou grincheusement expéditive pour l’autre. Le film de Dick Turner, La grosse commission, auquel j’ai eu le plaisir de participer, est un des rares exemple à ma connaissance, de dissertation cinématographique sur le fait qu’on ne se retourne pas volontiers sur nos selles une fois produites, hors la motivation anxieuse d’y détecter une maladie supposée. C’est pourtant le contraire qui est dicté par la nature. L’interprétation des images et des odeurs est donc, elle aussi, évidemment fruit de nos éducations. Autant peut-on dire objectivement qu’il existe des odeurs fortes et des plus faibles senteurs, autant penser qu’il nous est naturel de les apprécier ou de les fuir avec dégoût est purement faux et culturel ; les mondes de la faune et des nourrissons que nous avons été sont là pour nous le prouver.

Mais la volonté d’éduquer dare-dare,

- et non de civiliser ; on associe de façon trop simpliste, raffinement et morale bourgeoise ou traditionaliste chez la plupart des peuples. Rien de rationnel n’empêche de rêver une culture dont les valeurs de fond seraient basées sur le respect attentif de nos instincts premiers. Aimer sainement les acteurs de ses pulsions n’est pas antagoniste avec le développement d’un cerveau performant et peut-être même, supérieur au nôtre, gâché qu’il est, à temps quasi plein, à être utilisé comme chien de garde de nos débordements. Pas très glorieux pour la puissance de calcul et de création d’un pareil organe -

... est si prégnante, que le vite fait, mal fait inspiré de la panique qu’inspirent les pulsions - et encore d’avantage à propos de l’enfant - pousse les éducateurs à penser que chaque âge mérite son étape de croissance indispensable, adéquate et conforme à ce que lui demande l’insertion sociale. On peut trouver cela pratique si le but est de normaliser les populations. On peut également penser qu’une souplesse plus adaptée aux véritables individualités donnerait autre chose. Sans faire de sondage, il est facile dès à présent de constater qu’il y a encore beaucoup trop de déviances, violences irrationnelles, comportements insensés qui courent les rues et les familles, malgré le cadre restreint donné aux usages, pour clamer être certain de la qualité des performances de l’attention portée au développement.

L’apartheid entre corps social et corps animal est encore trop banalement la norme, pour qu’il en soit autrement. Les sexes, chattes et queues, sont toujours pétris de l’innocence de leur faible culture - et c’est mieux que cela reste ainsi, si par un malheur désolant, la culture du sexe devait équivaloir à une simple et réductrice connaissance pratique des actes ou servir de supports, en tant que potiche de salon, à la psychanalyse, comme c’est le cas actuellement.

À mon sens, il y a mieux à leur faire faire que cette figuration intelligente à laquelle nous les avons abonnés. Cerveaux animaux, moteurs de la reproduction et par extension de celle-ci, du désir de nous unir, les sexes nous offrent leurs visages anonymes, dépourvus d’yeux comme des larves primitives mus dans la vie, par une poignée de fonctions seulement. Je les vois tels des tamagotchi bien vivants, sur lesquels il faut veiller sous peine de les voir s’étioler en de misérables organes fonctionnels que l’on sort et rentre par obligation contraignante, comme un chien que l’on n’aime pas. Les sexes se décryptent comme des galets roulés par l’océan, des runes mystérieuses dont les pictogrammes symboliques sont faits de veinures et de replis. Leurs photos, leur contact qui n’implique pas d’en avoir le désir de consommation, composent l’infinie collection de petits bibelots de chair et de mémoire qui me rendent l’humanité sympathique. Derrière chacun d’eux se cache une personne, propriétaire et maître incontesté, à qui bénéficie toute stimulation de leur caractère hautement excitable. Petits esclaves dociles et fidèles, ils font de leur mieux pour afficher un avatar avenant de celui/celle qui les porte, à distance des traits du visage, qui, bien plus que le dessin des formes d’un nez et de deux yeux, reflètent l’expression mentale de la personne. Photos de l’un et de l’autre devraient figurer sur nos CV et papiers d’identité, pour rendre fidèlement qui nous sommes.

Comme la voix entendue à la radio, le sexe vu en premier avant le visage - comme cela peut être le cas dans les rencontres par annonces sur Internet - nous fait découvrir l’étendue de la possible supercherie qui s’immisce, une fois le tableau complété par la tête, entre la frimousse joviale ou intrigante du sexe et la gravité refermée ou la fausse pudeur de l’âme. De joyeux/se, détendu/e et excité/e qu’on était, on découvre avec surprise et parfois angoisse, la bannière sérieuse et impressionnante du visage qui flotte au sommet de ce corps, dont la chair sans a priori nous avait attiré/es. Sans doute les lèvres dodues plaisantes à pincer comme des joues d’enfant malicieux, les glands à bout rond et rouge comme de bonnes pommes cirées, les testicules affectueux roulant dans la paume des mains n’ont-ils pas d’autre âme que celle qu’on prête aux animaux de compagnie et c’est bien ainsi. Si vous savez les aimer autrement que comme de purs organes fonctionnels, uniquement égoïstement pour le plaisir qu’ils délivrent, mais aussi pour le charme de leur être propre, telles les braves bêtes qu’ils m’évoquent, toutes entières tendues vers vous et vos moindres agissements, les sexes, mieux que leur maîtres et maîtresses, sont des compagnons fidèles et peu exigeants qui ne réclament finalement que caresses et hygiène. Ils sont certainement une des meilleures parts de nous-mêmes et la société le leur rend bien mal en se refusant à hisser au rang de poèmes vivants leur expressivité naïve au sens où on l’entend pour les Arts premiers. Y voir plus que des pourvoyeurs de jouissance ou de miction est leur rendre grâce. Ils le méritent pour toutes les fois où ils rendent supportable par leur disponibilité indéfectible, l’ignominie de leurs hôtes et hôtesses, qui feraient mieux de s’inspirer des comportements qu’ils nous dictent avec une fraîcheur enfantine, plutôt que de les brider ouvertement pour mieux les exploiter en secret. Les parts d’une enfance animale qui nous composent sont inaltérables, mais réclament, pour que nos têtes pensantes, siamoises de naissance de nos organes génitaux, vivent mieux en leur compagnie, de leur faire publiquement la place réelle qu’elles occupent dans nos cœurs. C’est, entre autre, cette tendresse naturelle, inspiratrice et objective, que je propose de mettre en œuvre ; à propos de laquelle je désire faire réfléchir et agir.

Journal des Parques J-23

Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 3

Comme dans les jeux vidéos : changement de niveau  (cling !)

La définition même du jeu de plates-formes dans son principe, selon Wikipédia dirait : « l'accent est mis sur l'habileté du joueur à contrôler le déplacement de son avatar ». Mes avatars dirais-je en l’occurrence et j’exprimerai la synthèse de mon projet par une sentence du type :

En construisant les parois d’une piste de bobsleigh, j’ai envie d’ordonner l’aléatoire.

Comprendrez-vous cette phrase ?

Elle résume ma démarche à mes yeux. Une gouttière glissante, unique et bâtie pour l’occasion, épousant le relief du terrain et dans laquelle tout peut s’engouffrer et prendre de la vitesse au rythme effréné et chaotique des vibrations des corps projetés à l’intérieur.

C’est ma définition la plus actuelle de la scène que j’ai envie de voir exister.

Un charivari cosmique, aux lois physiques bien pensées néanmoins,  au sein duquel, aller à la pêche aux images et aux sons, suffit à construire l’histoire.

Question d’ondes et de vibrations donc ; position essorage. C’est le moment que je préfère dans le programme de ma machine à laver. Le son s’intensifie, devient strident comme pour prévenir que c’est en train de se faire, que nous passons à la vitesse supersonique. Le robot ménager, bien tranquille jusqu’alors, comme un bon vieux chien faisant sa besogne de gardien, aboyant mollement d’une voix rauque au passage des inconnus, presque pour la forme, se mue soudain en une furie, tous crocs dehors. La machine se meut toute seule ; elle danse, valse sur le sol de la cuisine, fait trembler les murs et les canalisations de l’immeuble qui répercutent l’opération dans les étages avoisinants. Le chaos dans une boîte de conserve. Il y a là quelque chose devenu rare, comme le son de certains amplis ; quelque chose de rugueux et d’encore primitif issu de la technologie qui me plaît bien. J’ai eu la chance quand je vivais à la campagne, de voir une de ces machines en bout de course, devenir lors de cette fameuse phase d’ultime essorage, soudainement possédée du démon.

Le petit lave-linge, comme doué tout à coup d’une personnalité, s’est extirpé de sa loge entre frigo et évier et s’est mis à venir vers moi qui me tenais près de la porte, toutes tôles dehors. Ce fut le cas de le dire, puisque, avant de rendre l’âme dont il était alors - nul n’en aurait douté - réellement doté, son organe de béton servant de contrepoids, brisa son ancrage dans la tempête et vint enfoncer de l’intérieur la paroi latérale de la bête. C’était fini. Dans un fracas terrible, elle venait de mourir sous mes yeux, le flanc transpercé par la tranche d’un monstrueux cylindre qui déformait désormais son corps, dont l’émail avait craqué sous la pression violente à l’endroit de l’impact.

Exploit poétique du quotidien. Vie, dégradation, mort et renaissance de notre environnement ; la vie moderne reste criblée d’événements romantiques quoi qu’on en dise. Il faut faire théâtre de tout pour s’en apercevoir et surtout, oh grand jamais, ne pas s’échiner à vouloir transposer le tout de la vie au théâtre. Seigneur des arts, si vous existez, épargnez-nous les narrations creuses pour ne favoriser que l’irruption événementielle. Ainsi soit-je, comme dirait Mylène Farmer.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 22 avril : L'ATTRACTION PASSIONNÉE

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes : libres associations, tentatives d’harmonies, attirances instinctives, essais 

Tiens, te revoilà ! De nos neurones à nos peaux, il n’y a qu’un pas. C’est comme dans le métro parfois. Tu crois qu’on peut faire l’amour avec un peu d’art et juste ce frisson là ?

L’expression attraction passionnée est directement empruntée à un concept de Charles Fourrier, qui voudrait que les êtres s’attirent mutuellement selon des lois identiques à celles de la physique des corps. Je vous laisse fouiller plus avant si vous souhaitez en savoir davantage. Ce qui m’intéresse en la matière est l’idée qu’une cohérence, une harmonie au sens musical, avec toute la variabilité d’interprétations que cela comporte, peut surgir du mouvement naturel des choses et des individus. Il n’est pas nécessaire de le contrarier par une construction contraignante et figée pour que naisse une œuvre et donc, l’identité d’autre chose à partir « d’ingrédients connus ». Ce n’est évidemment pas une idée nouvelle d’appliquer le mouvement aléatoire à la création. Je n’ai pas la prétention de damer à nouveau la route des arts contemporains de ma modeste foulée. Je souhaite simplement expérimenter la chose avec les guidages que je propose et qu’il faut voir comme des aimants de toutes tailles, mis en présence pour créer diverses interactions électromagnétiques. On pourrait aussi voir plus simplement mon dispositif comme celui des autos tamponneuses, en contact permanent avec un ciel de grillage parcouru d’électricité leurs fournissant l’énergie nécessaire pour que le jeu s’anime ; l’impulsion de chaque véhicule étant donnée par les conducteurs individuels, selon leurs envies, pulsions et réactions.

Ma confiance en autrui, au sens où on l’entend couramment, est pourtant totalement dissoute depuis plusieurs années. Je dis « pourtant » car on pourrait s’attendre à ce qu’un tel jeu « de massacre » requiert pour s’y lancer, le sentiment d’une empathie commune. Il n’en est rien et ce n’est pas grave. On ne peut qu’être déçu si l’on a un jour projeté quoi que ce soit. Pour ma part, je tente de plus rien faire de la sorte et me satisfait pleinement du hasard advenant au coeur de mon arène. « Plus totalement le hasard, dès lors ...» serait-on tenté de me dire. Absolument si, rétorquerais-je, car l’élaboration de règles ne contrecarre en rien le surgissement de l’imprévisible ; parlerait-on sans cela de « jeux de hasard » ? Le titre du célèbre poème de Mallarmé,  Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, est là pour nous le rappeler.

Ce hasard souhaité, il est bien souvent confondu par les comédien/nes en quête d’improvisation avec son exact opposé, leur propre volonté d’inventer. Mon projet n’est en rien, disons-le clairement, un champ d’expérimentation livré, offert généreusement - et au nom de quelle réalité crédible le serait-il -  à la pure fantaisie narcissique des individus amoureux de leur plaisir. Rien à foutre, dirais-je, du plaisir d’autrui. Pas d’avantage que du mien. Il y a fort longtemps que je ne suis plus là pour jouir. Je viens ici pour « voir ».

Comme je l’ai exprimé dans le post précédent, mon équipe et moi serons en visite chez « les autres » et non tout à fait l’inverse. Nos véhicules sont les sciences des mots et des corps, pas la plate confiance qui ferait les liens. Foutaise, mensonge éhonté du rapport humain. La seule confiance qui puisse avoir du sens serait celle dans sa propre capacité à ne pas vouloir détruire. Autant dire que, de mon point de vue, nous sommes les un/es et les autres, loin du compte. Mieux vaut mettre sa confiance dans l’aléatoire fantastique de l’attraction passionnée que dans la fausse rigueur du lien. La peur de soi, contrepoids plombé de notre humanité, habite les corps et les êtres. Comme dans le cas de l’insoupçonnée, jusqu’à la catastrophe, roue de ciment de mon gentil lave-linge, la force cinétique de la peur de ce que nous sommes, entraîne à vive allure nos actes et nos pensées. Il n’y a que peu à y faire, sinon s’en rendre compte. L’art est une petite chose, le jour où le wagon, sous la force centrifuge, se détache du manège. La terreur a son poids. Lavage, rinçage, assouplissant, essorage… la métaphore facile et amusante peut ainsi se poursuivre de cycle en cycle pour figurer l’anecdote de nos vies ronronnantes. C’est un peu le métro, boulot, dodo de nos apparences, luttant contre l’usure et la grisaille, toujours remises à neuf. Un beau sourire en guise d’affiche ; le spectacle peut commencer ! « Ça va ? - Ça va ! - Moyen … Super ... Pas terrible … Et toi ? »  Tout est dit en quelque mots et ça suffit pour donner le change au jour le jour. On a été sincère ; on a livré notre sentiment d’aujourd’hui comme un horoscope ; et la vie, c’est quand même génial, non ?

Pardon si je me fiche pas mal de ce que vous verrez ; de ce qu’il adviendra ou pas sur scène. M’adonner à la préparation de ces Parques, en écrire le journal, c’est pour moi comme vivre une vie entière et en apprivoiser la mort. C’est même expérimenter la mort psychique, tant une idée est morte à la suivante ; tant chaque journée est tellement une journée entière sans sacrifice à la banalité ordinaire. C’est à la fois difficile et irrévocable. Difficile parce qu’irrévocable. Jamais je n’ai senti à ce point le poids des heures passées - leur densité devrais-je dire - qui venant s’écraser au sol comme on voit éclater les gouttes d’eau filmées au ralenti, dans le son assourdissant d’un grondement post-synchronisé.

Difficile mais non douloureux. La différence est de taille. Pas de souffrance à arpenter la roche, le pic que je me suis fixé comme objectif. Mes muscles sont-ils davantage d’attaque qu’à l’ordinaire ? Ma tonicité mentale soutient-elle mieux ma volonté ? Bien au contraire. Je ne dispose plus des forces de résistance dont j’ai pu trouver les ressources en moi par le passé.

Toute la réponse est là. Je n’ai plus cette résistance car elle ne m'est plus autant nécessaire. Tout simplement parce que résister aux résistances des autres, à la négation, à la mise en cause de mes forces par « l’extérieur » ne m’est plus d’aucune importance. Je lutte mais ne me bats plus. J’ai cessé de vouloir convaincre par abandon de mon propre besoin d’y croire. Je constate qu’incroyablement, on sort vainqueur soudainement de ces luttes qui ont paru interminables, accaparant l’espace de toute une vie. Une de ces nombreuses morts irrémédiables que j’évoquais. On pousse à n’en plus finir et puis d’un coup d’un seul, un jour ça passe et on n’y pense déjà presque plus. Des parts de soi se désintègrent et c’est allégé, modifié, qu'on pose à nouveau le regard sur son existence au monde. Cela ne signifie en rien accepter mollement d’être, en laissant tout advenir béatement dans les instants de sa vie. Au contraire, plus rien ne passe sans un rigoureux contrôle douanier, seulement, il se fait tout seul ; sans effort. Peut-être faut-il toutes ces années pour faire confiance à son instinct en dépit des hésitations et de fragilisations au contact de son entourage. Je ne connais de bon conseil que celui d’être soi et de ne rien croire devoir à personne. Beaucoup de bêtises moralistes dérivant de la psychanalyse nous ont vendu l’amour comme un combat contre soi-même, comme un travail d’acceptation de l’autre. Ce fameux autre dont je n’ai cure que s'il s’amuse avec moi. Je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il veut et n’aurai jamais aucun moyen de remédier à l’obscurité de ces multiples zones. Existent-elles seulement ? L’amour paisible est sans importance ; c’est ce qui fait sa force. Il viendra, s’appesantira ou s’en ira ; il n’est pas de moyen de le contraindre à habiter nos cœurs. Je ne parle pas de celui qu’on reçoit, totalement indépendant de ses sentiments réels. Achète-t-on l’amour d’autrui en négociant à la baisse son identité véritable ? Se renie-t-on pour préserver un équilibre apparent, camouflant la terrible misère des contrats sous contraintes ? Non, je parle de l’amour que l’on est capable de ressentir en soi, pour soi, l’univers et le simple effet d’en être. L’attraction est belle du simple fait momentané de la mise en présence, même si c’est pour en définitif mener à l’affrontement, la collision parfois inévitable. A chacun/e de choisir d'aimer ce qui advient pour le meilleur, plus rarement pour le pire si on écoutait fondamentalement sa nature. Partager, c’est ne pas interrompre par une rupture, un artifice, le tournoiement des effets du réel. Nul besoin de la laideur du volontarisme pour l’animer ou en mesurer les impacts. La gloire se nourrit de la paix et de la distance adéquate établie entre toute chose.

 (à suivre ... ) 

Journal des Parques J-29

Autoportrait en quête d'identité - David Noir
Autoportrait en quête d'identité - David Noir

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 1

En complément de ce que j’ai déjà pu en dire, je vais tenter de décrire au plus près à travers quelques articles, ce que devrait être pour moi, l’expérience des Parques, dont la création aura lieu dans moins d’un mois maintenant, comme ce journal à rebours, en informe.

En résumé tout d’abord et à l’intention d’éventuel/les nouveaux/velles lecteurs/trices, sur ces 5 jours de performances, il faut donc distinguer deux groupes de dates :

Un premier, se déroulant les 20, 22 et 24 avril, constituant la matrice et un second, les 21 et 23, figurant une excroissance, une tentative pseudopode de « presque solo » de ma part ; je reviendrai sur cette expression.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 20 avril : LE MANEGE DES REALITES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textestentation des possibles, réalisations impossibles, fantasmes contre densité du réel, fracas

1ère rencontre – Pas encore premier baiser. On est là pour se mettre en friction. Viens te promener dans mon cerveau ; on verra bien si ça te plaît.

Ce sont des directives pour lancer notre expérience commune.

Certain/es qui fréquentent mon atelier du dimanche à Montreuil, mais aussi d’autres, membres de la No-Naime Cie de Maisons-Laffitte ou de mes cours du Claje, bien que les occasions y soient plus rares, reconnaîtront peut-être la méthode qui consiste à lancer une improvisation collégiale à partir de très peu d’éléments d’information, suffisants et essentiels.

En l’occurrence, débarquant d’un monde d’inspiration antique et fluvial, d’où le recueil de textes utilisé ici, recomposé à partir de La Toison dort, est issu, il s’agit d’aborder la côte et ses nouveaux rivages.

Il faut se figurer l’espace physique et mental comme une mer et le lieu, en ce cas, l’immense nef  qu’offre le Générateur, comme la caravelle sur laquelle chacun/e fait route. Comme une trinité sainte, entre environnement, véhicule (corps) et être profond réunis en une seule et même entité que l'on porte en soi : la perception (tous sens confondus).

C’est bien une navigation intérieure autant que physique qui nous mène ici, sur une île à l’esprit forain, résonnant de sons, de couleurs et de voix. Les incitations de jeu : tentation des possibles … tendent à pousser vers la mise en scène de soi.

Humer, regarder, se laisser tenter, se saisir d’un accessoire, d’un masque, d’un costume … Oser l’exhibition tranquille sous couvert d’être déguisé pour mieux mettre en risque quelque chose de sa personnalité profonde, aux yeux des autres ou seul/e dans son coin, peu importe.

La représentation, dans ce que je propose n’a pas la nécessité naïve de toujours être vue ou de se donner à voir comme dans un spectacle pour enfants (ce qui est le cas d'à peu près tous les spectacles, à mes yeux). Il n’y a là aucune récompense offerte à bien faire, à faire beau, réussir ou se faire entendre. Non, il faut pour l’heure, entamer le tissage de cette première phase, comme on le ferait sur le canevas d’un grand tapis. Le motif est à venir. Les Parques filent nos vies ; nous tissons, tricotons et entrelaçons nos rapports depuis le tout premier moment du commencement. Nous créons les barreaux souples de notre prison de liens bien avant le jour de la première. Neuf mois de résidence avant la naissance ; juste de quoi bien répéter avant de se jeter à l’eau ; hors de l’eau, en l’espèce.

Une maille utérine à l’endroit de soi, une maille utérine à l’envers du décor. L’exhibition première de la représentation de ce que nous indiquent nos sens, façonne les fondations du terrible ego à venir, véritable magicien d’Oz de nos personnalités bravaches. Les images mentales originelles ainsi fabriquées, empilées dans la réserve, (réserve que certains/es garderont toujours plus tard, par choix, en toutes circonstances) s’imbriquent et se configurent d’abord pour soi ; dans un coin de sa tête. On la transporte, sa bonne idée toute « fête », comme un conquistador débarquant de son monde en pays conquis. C’est ça un spectateur qui déboule du dehors, un acteur qui, ne s’étant pas méfié et croyant tout comprendre, arrive en scène avec toute sa charge lourde de factice. Quel drame ! Les conservatoires et les scènes publiques en résonnent tous les jours, sous le fracas des applaudissements de castes qui s’encensent l’une l’autre. Non, mille fois non. Je préconise de profiter de la déambulation que permet le dispositif pour suavement, lentement s’approprier le plateau et les regards de l’autre ; et puis nous verrons bien.

Un peu plus assuré/e, chacun/e participe à sa façon. Les textes à disposition, sont là pour y aider, pour garder le cap de la thématique de fond proposée derrière tout ça: s’amuser avec sa solitude ; contre vents et marées, contre la croyance qu’on peut vivre pour l’autre, contre l’idée que la rencontre serait « se comprendre ». Je ne crois pas, pour ma part, qu’on se comprenne tant que ça et c’est une grande source de liberté et de vitalité que de le voir ainsi. Il faut incessamment s’en assurer, questionner à nouveau, s’apercevoir que, eh bien non, ce n’est pas ce qu’on voulait dire qui a été entendu ; c’est même tout le contraire. Loin d’apaiser, la vraie compréhension amène la tristesse, car c’est quand on s’est compris qu’on se quitte. Mais nous n’en sommes qu’au début, tant mieux.          

Alors, il faut aller au choc. L’énergie est encore neuve ; les attentes ne sont pas comblées. Voici le temps et l’heure en cette première partie des choses où il faut aller joyeusement à la guerre de la rencontre ; subtilement, craintivement, véhémentement, amoureusement, avec distance. Jauger vaut bien mieux que juger. Se mettre peu à peu nu et venir fracasser son idée a priori des êtres, des choses et des comportements contre les récifs tranchants et durs, écharpés par la vie, du réel d’autrui. C’est ça la représentation ; ce sont là les ingrédients du théâtre à mes yeux et la performance est dans la mise en exergue de toute l’incertitude programmée de cette rencontre.

C’est ça mon travail : programmer des incertitudes. Tout mettre en place pour qu’un possible dont on ignore tout ; dont on espère tant - qui peut même accueillir tous les espoirs d’avantage que le quotidien de la vie ne pourra jamais le faire - se donne une opportunité d’exister.

C’est mon Big Bang à moi. Quelques fanfreluches, un univers de mots comme autant d’astéroïdes pour ceinturer l’espace, des corps qui se meuvent, s’émeuvent et qui chantent comme à la bataille, pour se donner le courage d’affronter leurs solitudes mises au jour.

Vient qui peut ; vient qui veut.

(à suivre ... ) 

 

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV