Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

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David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

Lien vers Le Générateur
Page des Camps de l'Amor

Journal des Parques J-4

Rubber USS Macon
Construction de l'USS Macon (ZRS-5) dirigeable rigide exploité par la Marine des États-Unis. (Source: raddblog.wordpress.com)

Je ne vais pas, comme je me le proposais ce matin, poursuivre, ni forcer la rédaction du post J-5, écrit à la hâte et dans la continuité du surmenage de la nuit, passée à finaliser le maximum de détails laissés jusqu’alors en chantiers - pour certains à 99,9 % achevés, mais attendant, on ne sait pourquoi encore, leur estampille : « Bon pour être mis en caisse ». Caprices de ma propre administration ou réels questionnements poussés jusqu’à la dernière minute qui, comme à l’accoutumée, ont attendu la veille du chargement pour être tranchés.

J’assume donc la brièveté brute de ces quelques phrases de la matinée, déjà censées répondre à l’exécution de l’article du jour précédent, qui témoignent du changement de vitesse et de l’entrée dans une autre réalité : celle de la pleine concrétude. Je n’y ai personnellement jamais échappé, sur aucun projet de mon cru. Véritable passage du mur du son, le bang supersonique de l’entrée - pas encore en scène, mais déjà en jeu - de tout mon être, à travers la foultitude de ces accessoires tout à coup sortis de leur local pour être mis dans le camion, m’a encore une fois, secoué jusqu’à en éprouver une vive émotion juste avant de partir rejoindre l’équipe qui m’attendait ponctuellement au lieu du rendez-vous donné.

Vu de l’extérieur, ça a pu sembler n’être qu’un petit déménagement, guère plus imposant que celui d’un étudiant ; de mon point de vue, ça représente la centaine de pièces composant mon mobile en kit, qui ont soudainement été concrètement acheminées vers le lieu de leur assemblage. J’ai eu l’image d’un biplan monoplace, dont la quantité des petits et grands éléments étaient répartis dans diverses caisses de tailles différentes, adaptées à chacun d’eux. Gouvernail, stabilisateur … le tout en toile et cannes de bambou ; tous les composants, des plus minuscules au plus volumineux, sont partis d’un trait, pour être montés ensemble selon un plan bien établi, dans le grand hangar aéronautique. Venant de digérer sa dernière exposition, l’immense halle à zeppelins du Générateur, était quasi vide et à nouveau en sommeil à notre arrivée. Nous avons déchargé camion et voitures, rapidement et sans cris, en prenant soin de ne pas le réveiller de sa torpeur provisoire. Le monstre sera alerté de notre présence dans ses entrailles bien assez tôt. Les premières accroches que Jérôme a effectuées ne l’ont sans doute pour l’instant que légèrement chatouillé, pas plus que les essais vidéo, encore discrets de Guillaume. Valérie, Any et moi-même entre deux eaux, ne l’avons pas davantage énervé avec nos préparatifs modestes. Demain sera un jour plus aventureux et nous infesterons sa muqueuse anesthésiée, bien davantage. Mais il en faudra plus, assurément, pour qu’il y réponde par toute l’ampleur de sa puissance. C’est pour vendredi, puis toute la journée de samedi, qu’il nous réserve rage de dents et maux d’estomac ; agacements de toutes part qui commenceront à lui faire agiter violement la queue, avant de fulminer tout à fait. Il sera alors parfaitement dispo pour mettre en route le manège hétéroclite que nous allons lui greffer afin que tous nos moteurs profitent de la dépense d’énergie du colosse.

Par son grand espace résolument vide, hostile à toute trace sur ses murs des passages précédents, le Générateur se moque bien des démangeaisons que lui provoque la vermine qui quelque fois l’infeste. Il sait bien, dans sa volumineuse tête de cachalot, que tout sera oublié demain, une fois l’évènement vécu, comme si rien n’avait jamais eu lieu. Pas l’ombre d’un artiste ne se profilera plus à nouveau alors, grisâtre, blanche ou sombre, lorsqu’il aura décidé d’en recracher les os impeccablement nettoyés au dehors. Il retrouvera son calme et son temps suspendu, une fois l’aventure liquidée, la concluant d’un terrible rôt de dédain satisfait. Vide du Générateur, vide abrupt de mes lieux familiers, habituellement noyés sous la profusion et par le chaos de leur paysage envahi d’objets, de feuilles volantes et d’instruments technologiques. Pour quelques jours, appartement et local raisonneront, pareils à des églises, de l’absence de toutes présences permanentes, hors la mienne, enfin libérée d’entrave. Je peux effectivement depuis ce matin, prendre mon petit séjour pour une salle de bal, sans plus avoir à me contorsionner entre les malles pour aller me brosser les dents. Le passage de l’entreprise rêvée à sa réalisation a du bon, ne serait-ce que pour cette raison.

Le grand dirigeable stationne à quelques mètres au-dessus du sol ; nous attend, vous attend, attend le coup d’accélérateur de mes partenaires, pour gonfler en grande pompe, son ballon disproportionné. Le sommeil, dont la pression incisive me taraude, me fait signe également en s’impatientant de mon obstination à écrire contre ses rappels à l’ordre. J’écris ses dernières lignes en ne résistant plus à lui céder. Demain, à nouveau, la journée risque d’être longue. Je quitte encore une fois plus tôt que de coutume, le repaire familier de ce blog et de certains de ses chaleureux/ses lecteurs/trices, pour, je le sens par avance, être happé par la suite nocturne de ce rêve incongrûment éveillé, où le squelette et l’enveloppe du Hindenburg ne sont plus consumés par la redoutable dévoration des flammes, mais prennent place, en lévitation dans le gosier d’une créature de béton et d’acier, l’avalant tout entier autant qu’il se prête à sa construction.

Bêtes dans la bête, mise en abyme de poupées russes au gigantisme préhistorique, Grandgousiers, Gargantuas et Pantagruels remontent en cordée fantastique des livres-disques de mon enfance pour me prendre dans leurs mains de géants comme des marchands de sable aux sourires boulimiques et férocement rigolards. Le compte à rebours des grosses têtes est lancé. Peut-être bien que finalement, l’incendie adviendra et embrasera le bûcher festif de sa Majesté Carnaval, pour l’amener à périr dignement dans les crépitements de sa fantaisie bouffonne. Le rêve m’en dira peut-être plus long en bon reporter de la nuit qu’il est toujours. Si bien sûr, c’est le cas, je ne manquerai pas de vous en informer. Bonne nuit donc, les petits. C’en est fait, la Grande Ourse de midi-minuit, grand chariot ou grande casserole, m’emporte. Je dois veiller à suivre ses injonctions et ses grognements plus tentants que terribles, sans pour autant faire le tour, ne serait-ce que d’un seul cadran, tant je serais enclin à en faire dix.

Journal des Parques J-40

poignéesPetit article court pour informer que cette nuit, j’ai été cambriolé … en rêve. Amusante sensation au réveil car dénuée de sentiment dramatique. Non, plutôt, la vie comme j’aimerais être capable de la vivre, mais tout n’est pas encore perdu. Je profite de ce blog pour remplacer ma séance d’analyse qui saute pendant les vacances (lol).

Oui, j’ai ressenti le rêve comme sympathique en en sortant, car son décor était emprunt d’un sentiment de liberté calme sans être atone. Mon appartement était un rez-de-chaussée clair, relativement vaste, composé principalement d’un salon d’une trentaine de mètres carrés dont la caractéristique était de disposer de grandes porte-fenêtres en vitres à petits carreaux et croisillons de bois. Une d’elles donnait sur une minuscule courette dallée adossée à un talus trop haut pour donner accès au moindre vis-à-vis. Une vieille table de jardin en bois, blanche à l’origine et deux chaises un peu bancales l’occupaient. Quelques plantes, qu’on définirait plutôt comme mauvaises herbes, y poussaient entre les dalles et s’échappaient presque à l’horizontal, du talus. L’autre porte-fenêtre était en fait la porte d’entrée. Les carreaux en étaient obscurcis par une sorte de revêtement métallisé cuivré qui devait donner un effet miroir vu du hall d’entrée, un peu comme il arrive qu’il y en ait aux portes des loges de gardien d’immeubles haussmanniens à Paris. Ce revêtement était considérablement écaillé et laissait apparaître le verre transparent en maints endroits. Je ne sais pas si, à l’origine, il était conçu pour être une glace sans tain permettant de voir les visiteurs passer ou se présenter à la porte, mais je ne l’espère pas car je trouverais ça hautement angoissant d’assister au défilé des passants traversant le hall ou empruntant l’escalier à longueur de temps. Toujours est-il, et c’est certainement là l’origine du cambriolage, que cette maigre séparation n’offrait pas une grande sûreté vis à vis d’une intrusion extérieure. Une simple poignée, trop de fois repeinte et tournant mal, actionnait une barre d’acier légèrement tordue, censée pénétrer plafond et sol pour constituer une fermeture trois points à la mode du 19ème  siècle. Une troisième fenêtre, de hauteur normale cette fois, était visible derrière le comptoir qui fermait à demi un coin cuisine à l’américaine, de ce fait lumineux aussi comme le reste de l’appartement, mis à part, curieusement, la cour. En fait d’appartement, je crois bien avoir décrit tout l’espace constituant mon lieu de vie dans ce rêve, hormis, une petite salle d’eau sur laquelle je n’ai pas d’information visuelle, mais que j’imagine modeste, suffisamment lumineuse, d’un bleu délavé, sans grand confort, mis à part un ancien radiateur de chauffage central trop de fois repeint lui aussi, du même bleu layette passé que les murs. La douche en inox, fixée à un coin de mur carrelé, ne doit pas, malgré un large pommeau, délivrer un débit bien puissant. Mais là j’extrapole après coup et commence à faire du roman. Ce n’est pas mon but. Revenons donc aux données du rêve à proprement parler. J’en termine avec la description de ce lieu, car pour achever de se figurer ce qu’il convient d’appeler finalement un grand studio, il faut s’imaginer l’ensemble complètement défraîchi. Au sol court une moquette gris vert, tirant sur le jaune aux endroits où, en été, de façon régulière, frappe le soleil. Il est à noté que paradoxalement et malgré la sensation plutôt lumineuse de l’espace, la seul véritable source de lumière extérieure serait la fenêtre du coin cuisine, dont le jour qu’elle diffuse est en partie arrêté par le bar en brique et bois formant la séparation d’avec le salon. Les porte-fenêtres donnant respectivement, je le rappelle, l’une sur une courette sans soleil, l’autre sur un vaste hall d’immeuble uniquement et faiblement éclairé comme ils le sont presque tous, à l’électricité. La moquette vert passé est sale et largement tâchée par endroit ; il est même possible qu’elle soit marquée d’un grand pli sur un côté où, l’imaginant à peine fixée sur un ancien parquet, elle n’aurait cessé de glisser à chaque passage, dans un sens ou d’ans l’autre, sur une très faible largeur, mais suffisante pour marquer ce pli devenu ineffaçable. Au centre, un imposant, vieux mais confortable canapé en tissus, aujourd’hui de couleur vieux rose, mais sans doute rouge ou bordeaux à l’origine ; c’est dire son ancienneté. Il cache un sommier métallique à ressorts, donnant accès, une fois déployé, à un lit très honnête, bien que couinant un peu en réponse aux mouvements trop brusques. Une lampe, quelques meubles, tous décatis à l’image de ce décor, un cendrier débordant de mégots, un verre utilisé la veille, traînant encore sur une table basse plutôt moche, voilà  pour parachever mon tableau. J’en viens enfin à la situation.

Lorsque j’arrive, les battants des portes-fenêtres sont largement ouverts et claquent incroyablement au vent comme si nous étions en pleine mer. Pour bien se le figurer, il faut s’imaginer plus précisément ces bourrasques de printemps, quand il fait encore frais, déboulant d’on ne sait où et faisant se fermer avec brutalité portes et fenêtres, surprenant tout le monde, comme si quelqu’un les avait volontairement claquées par un mouvement violent. Ce genre de micros événements suffisent, quand la vie parait douce, à créer l’émoi dans les repas de famille et faire se lever maître ou maîtresse de maison, afin de clôturer l’incident, que l’on fait mousser ensuite quelques instants encore pour s’illusionner de concert, avec une jouissance du moment présent partagée mais non formulée, sur une vie dont les seuls dangers se résumeraient à quelques coups de semonce donnés par le vent et que l’on résoudrait d’une main ferme après avoir eu bien peur ensemble. Voilà pour ma phrase proustienne.

Il faut dire que la porte de l’immeuble, par laquelle je me vois arriver, est également grande ouverte, favorisant logiquement les courants d’air. La sensation d’entrer chez soi de plain-pied, d’une seule traite, sans avoir aucun obstacle à pousser est proprement féerique. Elle est l’incarnation physique de la libre circulation, des idées, des mots, des corps dans un agréable mouvement d’air ambiant. Tout semble possible et le travail, dans sa mauvaise acceptation, c'est-à-dire contraint, n’existe pas. Tout porte à croire d’ailleurs et cette sensation d’autant plus, que mon cambriolage revêt des allures de déménagement, voir d’emménagement dans ce lieu effectivement familier, comme tous les lieux que l’on investi avec plaisir sans pour autant y avoir vécu. On s’y projette, détendu et prêt y vivre une vie formidable malgré les inévitables périodes sombres à venir, dont on sait qu’elles trouveront consolation dans cet espace de vie là. Je suis finalement naturellement conforté dans l’idée de l’emménagement par le fait qu’il y a même un diable abandonné dans le hall d’entrée, pauvre diable, et deux types assez ronds mais plutôt bien charpentés, en salopettes bleues, que je surprends juste au moment où ils font atterrir en douceur mon vieux canapé, qui pèse bien son poids, et que ses quatre petits pieds courtauds prennent place, si ce n’est pour l’éternité, du moins pour un paquet de temps, sur la maigre peau de cette malheureuse moquette usagée que décidemment j’aime bien et ne changerai pour rien au monde. Je remercie les deux hommes, leur sers à chacun un verre d’orangeade versé d’une brique de carton que j’ai dans un sac plastique tenu à la main. Ils boivent d’un trait, non sans m’avoir gratifié d’un « c’est pas d’ refus » tout en épongeant leurs faces rougeaudes et humides de sueur. On dirait bien que ce sont des clones. Ils s’en vont.

Je ne ferme pas les porte-fenêtres, balance mon blouson et mon sac par terre sur la sympathique moquette dont la crasse ancienne ne me veut aucun mal et jette dans un mouvement similaire mon corps en travers du canapé, instantanément devenu mon Ayers Rock à moi, centre rouge de mon continent nouveau et pourtant tellement immémorial. Là, je suis à la fois content et heureux. Content de l’instant et heureux de l’avenir, dirais-je, quel qu’il soit. Je ne veux pas signifier qu’ainsi, je serais indifférent à un drame ou un malheur et que le simple fait d’être là, me conférerait un sentiment d’imperméabilité au monde, surtout pas. Je ne serais aucunement heureux de ne rien ressentir, y compris mes douleurs. Aussi désagréables soient-elles, leur gestion me constitue ; elles sont une part de moi. Non, ce que je veux dire, c’est qu’à cet instant j’ai la satisfaction d’être dans une bonne posture ; d’avoir une belle fenêtre sur le monde depuis ma tanière désuète, mais tellement bien aérée. J’ai l’âge que j’ai, voyez vous, mais me sens éternellement trente ans, à globe-trotter dans ma tête et quand même un peu aussi à l’extérieur. Extérieur d’autant plus formidable que je l’écoute et le ressens à travers ma fenêtre qui pour autant ne m’en laisse quasiment rien voir. Je suis dans la posture du travail.

Peu importe alors que mon informatique ait disparu, qu’il y ait bien peu de livres sur mes étagères et que mon bagage entier tienne en quelques cartons. Je trouverais toujours assez de moyens pour que deux types sympas acceptent d’épargner mes lombaires en portant pour moi la seule charge archaïque et lithique de tous mes biens réunis, ce fameux canapé, à la fois couche et observatoire, finalement tapis volant véhiculant mes pensées, accueillant mes observations dans les bulles d’air de sa vieille mousse perforée. Le lieu où je m’assieds et dors est le lieu où je pense. Il peut-être partout car c’est la posture que j’emporte. Réflexion et repos suffisent presque, à quelques verres d’orangeade près, à mon bien être. Le reste est un génial, mais parfois grotesque et douloureux superflu. Le lien, pour moi, n’est pas du tout à la source du bonheur ; bien souvent plutôt, l’inverse, synonyme de tracas et d’oppression. La conscience d’autres existences, elle, l’est. C’est l’amour de la diversité et le rassurant sentiment de n’être pas l’unique créature existant au monde. C’est en tous cas, ainsi que ça se passe pour moi. C’est la raison pour laquelle, je vais à la rencontre des autres, non sans apporter ma chambre et rester aux commandes de mon lit, oserai-je dire, si comme des enfants, il en est parmi vous qui me suivent dans cette métaphore intergalactique. Je ne suis pas aussi nu que j’apparais et ne vis le contact d’autrui que par le truchement premier de la façon dont l’appréhende la région de ma tête la plus primitive. Certains diraient, d’instinct. Mot qu’en l’occurrence je réfuterais tant l’homme m’en semble au trois quarts, aujourd’hui malheureusement dénué. Je parlerais plutôt de faculté d’analyse instantanée, de scanner sensitif et mental. Pareil à un escargot ou une tortue, je ne suis donc jamais vraiment sans ma bio-cyber machine, ni hors de chez moi. Je ne suis pas pour autant, comme le divin Marcel, que je n’ai jamais fini de lire car il faut bien le temps de faire son œuvre à soi, cloué en robe de chambre, à gratter du papier assis sur mon grand lit. Pas assez ou inconsidérément écrivain, refusant néanmoins de tout y sacrifier, je me ballade encore hors des impératifs de ma pure création, entretenant par exemple, ce blog par défi et amusement, dans un temps où j’aurais mille choses plus urgentes à faire pour rendre efficace mon projet, dont se rapproche mon esquif à grande vitesse, comme le glacier du Titanic ; à moins d’ailleurs que ce ne fut l’inverse ou bien un concours des deux. Peut-être une attraction irrépressible entre le navire et l’iceberg, entre le pilote et la cible pour ne définitivement pas échapper cette fois, à la collision, voir à la collusion avec l’autre. Fusionnera-t-on ? Se rejettera-t-on l’un l’autre sans même le choisir, en un recul arrière irrépressible digne d’un trajet de balle de flipper au contact de l’amortisseur de caoutchouc ? Nous l’ignorons. J’espère simplement que je ne serais jamais assez prêt pour l’anticiper ou le prévoir. Vu le temps que m’absorbe ce blog, il n’y a que peu de danger à mon sens, à moins qu’il n’y participe au contraire pleinement, ce que je crois au moins sur un aspect des choses : c’est que le cœur d’un bon spectacle, loin d’être réduit à ce qui s’y passe, est principalement fait, tout comme nous le sommes des 90% d’eau que nous ne voyons pas, du trajet qu’il aura fallu accomplir en soi-même pour parvenir à lui. C’est là le véritable défi qu’on se lance à travers quelque œuvre que ce soit, qui consiste toujours à se dévoiler nouvellement sous un jour intérieur. Une infime probabilité voudrait que moi qui l’écris et vous qui l’auriez lu, tant partenaires que spectateurs inconnus, nous nous comprenions si bien et fassions qu’il n’y ait plus de spectacle, plus rien à faire, ni à montrer, ni à voir. Ce serait fantastique. Ne rêvons pas. D’autres cas, s’avèrent plus probables.  Peut-être ne vous sentirez-vous pas concernés ou pétris d’anxiété, vous tiendrez-vous à distance respectable, recréant ainsi le fatal espace scénique ? Peut-être emporterez-vous tous mes jouets sans que je puisse rien y faire ? Quelque chose en moi se réjouit secrètement de cette option, qui attend le retour à la vie « pauvre » et à l’importance de l’instant. Je ne parle pas de la misère, mais de la vie modeste et pauvre en projets d’avenir. La vie qui consiste à vivre et jongler avec ses pensées jusqu’à ce que … plus rien. Je ne suis pourtant pas si loin de mon rêve. J’ai passé ma maison entière, seul bien conséquent à mon échelle, que j’eus jamais dans une campagne boueuse, dans le financement de projets scéniques. Le moindre colombage a trouvé sa réincarnation en pied de micro ou barre bretonne pour soulager les petits creux des tournages. Tout est consommé.

Quand je n’aurai plus rien, je serai riche car chaque moyen mis en œuvre sera le fruit de la nécessité. C’est ainsi que j’aime concevoir les rapports, sous l’éclairage d’une prostitution consentie, équitable et partagée. Tu me donnes contre ce que je te donne. Nous ne nous figurons pas ainsi que quoique ce soit aille de soi, face à l’usage d’un des seuls biens qui comptent et qui nous soit donné au départ, le temps. Il s’écoule certes inexorablement, mais comme un flux d’eau se retirant, il laisse derrière lui, sous les pas du flâneur, son limon de richesses, d’expériences en tous genres. Méfions nous de la gratuité, elle n’est qu’en apparence et coûte souvent très cher, à moins d’être obtenue de la vraie volonté de donner, chose que je crois rarissime, mais dont j’ai la chance de connaître quelques sources intarissables. Pour le reste, une bonne rasade de jus d’orange en remerciement et quelques billets pour l’effort me semblent le plus sûr moyen que la vie reste courtoise et belle entre nous. Il devrait en être couramment de même pour le sexe, l’amitié ordinaire et les amours de passage.

Bien haïr en son temps

Le concile d'amour_Anna Brun_No-NaimeCie

Le concile d'amour - NoNaime Cie

Fin de la lecture de Archimondain joli punk de Camille de Toledo, avec sa couverture de Kermit aux seins nus, offert par Sonia. Comme quoi les Muppets ont encore leur mot à dire. Aussi triste et mélancolique qu’étrangement rafraîchissant ; la résistance au monstre fluide, empathique et pandémique de la mondialisation depuis les années 80. Donne envie de lire Taz. Une pensée pour Tarkovski et la zone de Stalker. Je me sens encore une fois en retard ; comment se fait-il que rien ne m’ait éclairé à la parution du livre de Hakim Bey en 1985, ni depuis. L’idée des utopies pirates et du terrorisme poétique, si familière aujourd’hui, n’a sans doute pas pu atteindre ma conscience d’alors. Et ce pour une bonne raison. À cause de mon amour de l’art. Ce que je prenais pour une qualité était un piège ; je ne fus pas le seul. Je croyais que les œuvres étaient la révolte. Rien n’est plus faux. Elles peuvent en contenir les germes, mais deviennent des fallacieux leurres si on les aime pour leur esthétique, pour leur intelligence. Car la pensée créatrice non plus n’est pas la révolte. Elle aussi fait du produit et fait écran à ce qui parfois la fonde. Quand on est artiste, il faut savoir haïr les œuvres. J’ai raté aussi le punk dans ses véritables fondamentaux. La sensibilité à l’art entraîne le politique vers le fun, alors même qu’on pense être au cœur de la contestation. Il n’y a que « l’agir » qui vaille et créer n’est pas agir. Archimondain se retrouve à la Fnac comme le reste. Cette même Fnac dont l’antenne de Nice dévoile sa lâcheté vis-à-vis du pouvoir au cours d’un incident qui m’avait heurté l’été dernier :
« La Fnac a engagé des procédures de licenciement à l’encontre de deux salariés, une chargée de communication à Nice et un cadre du service culturel basé à Paris. Elle reproche aux deux lampistes d’avoir « mêlé son nom » au scandale provoqué par une photographie montrant un homme s’essuyant les fesses avec le drapeau français qui avait été primée lors d’un concours organisé en mars dernier par la Fnac de Nice sur le thème du politiquement incorrect. »
Source : www.ldh-toulon.net
Alliot-Marie n’est pas loin, Hortefeux non plus. À la suite de l’événement de la Fnac, la pas encore ex-ministresse œuvre pour que les œuvres d’art ne soient plus exclues de la loi de 2003 réprimant « l’outrage au drapeau tricolore ». Je ne sais même pas si le décret est passé. À la limite, peu importe ; j’irais voir sous peu dans le détail, car il faut s’armer pour voir ces choses là de près tant on dépense d’énergie malgré soi à y réagir en bouillonnements intérieurs. Une telle décision politique viscérale est très grave à mon sens. Peu relevée par les médias ; en tous cas pas autant que ça aurait du. J’essaierai de développer ça plus tard. Là aussi il me faut du temps pour que ma haine se cristallise et s’organise. Mais au mieux, je ne produirai malgré tout qu’une création de plus ; je n’ai pas la fibre du kamikaze assassin.
Hier soir, comme presque chaque jeudi depuis dix ans, suis rentré vers minuit et demi de la NoNaime, compagnie de théâtre composée de quelques amatrices et d’un amateur pour laquelle je mets en scène des pièces du répertoire, parfois des montages. Comme d’habitude j’écoute France Culture et les cours du collège de France ; « Valeurs et prix dans la Chine des Ming » ; j’écoute le savoir, la parole précise et hésitante des érudits sur des thèmes auxquels je ne connais rien. Là aussi peu importe. L’amour de la recherche, la conscience palpable qu’ils consacrent leur vie à des sujets aussi pointus, qui ne seront jamais davantage mis en lumière sur les ondes, font de ces intervenants les porteurs d’une parole unique, marquante et incroyablement poétique dans ma nuit du jeudi au vendredi soir, quand je fais la route de Maisons-Laffitte à chez moi. Un plaisir étonnant, rituel toujours renouvelé d’une solitude à cet instant éclairée. Ce n’est pas par la culture que ce moment s’illumine ; c’est par la hauteur d’où un certain amour des hommes s’exprime et m’entraîne en écoutant ces conférences, qui à l’origine, ne s’adressent pas à moi. Et ma nuit devient un tout quantifiable. Une fois garé, après avoir un peu tourné seul dans les rues pour trouver une place – ce moment aussi reste un plaisir – je prends soin de ne rien rater de l’émission. Changement de support, merci la technologie ; je passe du poste à la retransmission sur le portable, le temps du trajet à pied jusqu’à ma porte. Elle sera pour finir, reprise sur mon vieux tuner pour en écouter la chute. Entre-temps, détour par l’épicier arabe où j’achète 2 euros de plus que son prix un paquet de cigarette et quelques denrées pour finir la soirée. C’est en conscience que je le fais. Je ne regrette pas mes 2 euros. L’exceptionnalité du contexte de leur dépense contribue à ce moment privilégié. J’aime voir que l’homme qui tient l’épicerie invariablement est là, fidèle à mon rendez-vous qu’il ignore. Un autre monde, que cette soirée. Une petite fraction d’autonomie et de plaisir de vivre, tant physique qu’intellectuel ; ou plutôt physique parce qu’intellectuel. Un monde où tout s’inverse ; où payer plus cher son paquet de cigarette a sa valeur ; parce que c’est autre chose que je m’offre ainsi ; c’est justement la gratuité de cet instant. Parce que je connais la règle du jeu et qu’elle me fait plaisir. Qu’elle abonde dans le sens d’un paradoxe bien réel qui remet à leur place absurde les sophismes de la pensée simpliste qui émane de nos tutelles actuelles. Pas plus que ce n’est une évidence logique, ni une réalité économique qu’il faudrait travailler plus pour gagner plus, il n’est vrai que ce qu’on paie le moins cher est forcément le plus bénéfique. Ce qui importe c’est le prix qu’on accorde à sa liberté et de savoir clairement ce qu’on achète quand on croit simplement faire un geste du quotidien, « comme tout le monde ». Autre chose d’invisible est vendue avec. En veut-on forcément en cadeau ? De la banalité, du non exceptionnel, du marché officiel. Jusqu’où cela va-t-il se loger après dans les pores de la peau, dans les replis des circonvolutions ? Comment se conditionne-t-on en aimant le commun ?
Mais ma soirée a eu un préambule : la route pour venir à la répétition d’abord, elle aussi baignée d’une ambiance rituelle et particulière mais tout autre. Et puis la séance elle-même, qui quelque fois comme hier, touche au cœur. Parce que quelque chose émane d’important entre les personnes réunies là parfois. Une reprise de conscience de leur propre valeur, de leurs aptitudes à se découvrir autres, peut-être pas tout à fait perdue pour les jours de la semaine qui suivront. À elles et lui d’y veiller. Je crois que ça se fait la plupart du temps. Que tout ne se perd pas à l’issue de nos séances. Je le constate. Je n’en suis pas, de loin, l’unique cause. Je tends l’arc le plus possible, mais c’est le groupe qui décoche les flèches. Hier soir, j’avais pris un texte de Nadège Prugnard, Monoï. Incroyable ce qu’ils en ont fait ; dans quelle vigueur simple et très maîtrisée, elles et il ont su le rendre, sans affectation, avec une humeur qui porta haut l’issue de l’improvisation d’après. On se quitte sur cette humeur, cette paix qui nous réjouit, je crois, où on ne se félicite pas d’avoir fait du spectacle, du redoutable théâtre, mais d’avoir un peu plus compris à quoi ça pouvait servir. Nous avons contracté notre aventure en commun le 11 septembre 2001, par un étrange et surprenant hasard. C’est tombé comme ça, dans un appartement en banlieue, à Plaisir, où nous avions convenu de nous rencontrer pour voir si quelque chose serait possible. On s’est dit ok sur fond de télé allumée devant les images en boucles des tours qui s’effondraient, sans bien mesurer l’importance tragique de cette nouvelle ère qui venait de s’ouvrir pour nos consciences inconscientes d’occidentaux qui n’avaient pas envisagée la guerre dans le champ de leurs préoccupations. Avec la même parfaite inconscience, ceux et celles-là me disaient « oui », après avoir vu mon spectacle « Les Justes-story » chez Pierre Cardin qui le chassa peu après l’avoir programmé, se rendant mieux compte de ce qu’il racontait en substance. Au même moment, les aventuriers et aventurières de la Nonaime, micro compagnie amateur alors à quelques années lumière d’un autre volet du théâtre, répondaient, pourquoi pas ? Sans a priori, par envie, pour voir. Eux m’accueillaient à travers ce contrat. Alors tant pis, si elles-il n’y viendront jamais tout à fait à cet autre théâtre ; le choix des répertoires et des risques leur revient. Aucun problème à cela. Les produits que l’on montre comme un aboutissement de son travail, les choix qui semblent se revendiquer à travers une prestation ne raconte rien ou presque de ce parcours. Il faut y être au préalable. Il faut le vivre au long de toutes ces séances. La mise en conformité des résultats avec la pensée réclamerait un autre luxe, d’autres orientations. Pas plus que mes escapades dans les épiceries de nuit, pas davantage que les retransmissions du collège de France, leur narration ne peut en donner tout à fait la teneur. Seule compte la pensée qui y préside et sans la difficulté de vision de cette pensée, la poésie ne pourrait pas naître. De Mozart à Walt Disney, les produits sont tous les mêmes machines à éteindre la joie sous couvert de culture, une fois arrivés dans les bacs de la Fnac. C’est en cheminant par derrière leurs carcasses, qu’on peut déceler à la faveur d’une nuit, de petites entrées semblant à l’abandon, d’où filtrent des lueurs de lucioles. Au-delà se trouvent les zones où peuvent s’échafauder le rêve de soi, à l’insu du grand monde.