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En Car Théâtral

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par Jonathan Lenaert et Marco Bourgaux

« David Noir Désir »

En Car Théâtral – Avignon 2003

David Noir Désir

Dernier volet d’un triptyque qui a débuté avec « Les Justes » et « Les Puritains », « Les Innocents » choque. On aime ou on déteste, on interprète ou on baisse les bras pendant que les acteurs baissent le pantalon. David Noir, comédien et metteur en scène, revendique haut et fort son approche marginale de la scène, mais sa vision soulève tant d’interrogations qu’il serait bien trop facile d’en sortir complètement perdu, prêt à cracher dessus. Limiter cette pièce à une suite de petits pets métaphysiques mâtinés de prétention avant-gardiste déplacée serait un manque de respect envers l’auteur, et d’amour-propre envers soi-même si l’on ne veut même pas se donner la peine de comprendre. Que l’on adhère au propos ou pas, c’est un autre débat.

En Car Théâtral: Votre pièce suscite quand même pas mal d’interrogations. La première doit probablement être récurrente: le sens, le fil conducteur de l’oeuvre ?

David Noir: Le fil conducteur, s’il y en a un, est de l’ordre du psychique. Il fait appel à des sensations mentales. C’est le même depuis les trois derniers spectacles, qui s’appelaient « Les Puritains », « Les Justes » et celui-ci. La base du travail que je fais, c’est la bulle d’enfance, l’abus par l’adulte. Mais ce n’est pas nécessairement l’enfance des enfants, c’est l’enfance qu’on est obligé de refouler, de maîtriser, de castrer, d’incarcérer etc.. Et il y a forcément une révolte à un moment donné qui nous tyrannise aussi. On est à une époque où les gens ont soif de fantasmes. Ce que j’appelle fantasme, c’est la fiction traditionnelle, le téléfilm FR3, qui est un faux rêve. Alors que pour moi, il s’agit de s’intéresser à soi quasi biologiquement et à ce moment on peut en démêler les fils. C’est assez paléontologique comme démarche ! Alors, ma pièce s’inspire d’une nouvelle d’Henry James, « Le tour d’écrou », par les sentiments qu’il y a dedans, et tous les films qui s’y rattachent. On a fait beaucoup de séances de cinéma, de projections de films des années cinquante à nos jours qui étaient inspirés de près ou de loin des enfants du « Tour d’écrou », comme « Le village des damnés ». Ces enfants me touchent car ils ne sont pas enfantins. Ils ne sont pas enfantins parce que, d’emblée on leur demande d’être adulte. Ils sont violés quelque part, mais ce sont des viols dont on ne parle pas, c’est cette fameuse pédophilie mentale qui est à l’origine de beaucoup de choses. On accuse les gros monstres visibles comme Jean-Marie Le Pen et Hitler, mais tout le monde a ça, à un certain degré. Le propos, c’est aussi que les gens ne sont pas forcément des gens biens, et le public non plus ! Il y a cette idée que le premier des racismes, c’est de penser qu’on est bien.. Moi, je préfère être précis plutôt que bien. Il y a des choses qui sont buvables, d’autres moins et tout ça doit s’exprimer avec le plateau de théâtre. c’est un endroit où ça peut se faire, où une forme d’improvisation existe entre le public et les acteurs. Comme le public est timide, ce n’est pas une solution d’aller le violenter parce qu’il n’a pas choisi forcément ça. Par contre, il y a peut-être une forme d’improvisation mentale qui peut durer dans la nuit d’après, sur laquelle il y a un petit retour. Il s’agit de laisser des images, c’est un peu comme un rêve, mais pas un rêve au sens onirique et banal du terme. Un rêve où on a une relation avec lui. Et ça, ça me plairait assez si ça fonctionne. ça fonctionne avec un public qui nous suit depuis « Les Puritains », d’autres le découvrent. C’est un mouvement en marche !

E.C.T.: Vous auriez l’impression de vous vendre si vous écriviez de façon plus traditionnelle, de façon à rendre votre oeuvre moins hermétique au public ?

D.N.: si c’est transformer une partition transversale, verticale en une forme linéaire, c’est non ! C’est ma forme qui m’intéresse; le fond, tout le monde en a. Tout le monde boit, mange, baise. Pour moi, c’est la forme qui doit évoluer. Donc, si les gens ne savent pas lire ce que je leur propose, ils n’ont qu’à apprendre. Ce ‘est pas moi qui vais transformer mon écriture pour qu’ils sachent la lire. J’ai plutôt envie de tirer les choses vers ce que j’estime être le haut. Les gens gobent encore les entrées et les sorties des comédiens, ils ont encore envie de croire que lorsqu’un comédien rentre en coulisse pour se maquiller, le personnage est sorti. Moi, je ne peux pas ! ça m’intéresse de savoir qu’il est allé se faire maquiller !

E.C.T.: justement, vos coulisses se trouvent sur scène !

D.N.: Oui, les coulisses sont souvent géniales. Mais les coulisses de tout. S’il n’y a pas d’odeur dans un cinéma, c’est qu’il manque un auteur par exemple. Ce qui est important, c’est le sujet. Mais si on n’apprend pas parallèlement aux gens de s’intéresser aux choses, ils vont continuer à consommer. On en a rien à foutre de consommer, en fait. Le propos n’est pas d’ingurgiter de la culture et c’est là où ça se goure chez nous au niveau institutionnel. Ce n’est pas une affaire de consommation, c’est une affaire de savoir. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui le dis, c’est une bulle de jeu vidéo: « le savoir est le trésor » ! Le langage du jeu vidéo, je trouve ça très beau mais ce n’est pas accessible à tout le monde. Mais ça commence à devenir plus populaire bien que ça reste très complexe. Et cette complexité est une richesse ! Ce que j’aime entant que spectateur, ce qiu est de plus en plus rare, c’est d’être perdu. Si je sais déjà, comme dans la plupart des films de cinéma, ce qui va se passer dès le début, ça ne m’intéresse pas. Ce n’est pas une incohérence pour moi parce que c’est vraiment écrit et pensé. Mais, « Les Innocents » pour moi, c’est au moins abordable à un premier degré sensitif, mais c’est aussi une demande d’activité de la part du public. Qu’il ait payé ou qu’il n’ait pas payé, je m’en fous, il n’y a pas de dieu argent là-dedans. Mais il y a une exigence, cette exigence que la demande du spectateur, parce que je ne suis pas satisfait la plupart du temps de ce qui se passe sur le plateau. Surtout que le plateau, c’est devenu la télé. Alors, si c’est ça notre récompense, merci !

E.C.T.: Comment fait-on pour convaincre des comédiens qu’il y a un sens réel à passer 50 minutes nu sur une scène et devant un public perturbé ?

D.N.: Je ne les oblige pas. Ils comprennent rapidement que le corps et l’animalité du corps est le sujet. ça exprime le désir, mais pas forcément le désir sexuel. J’essaye de voir ce qui est positif dans la vie et voir quelqu’un de nu, ça m’intéresse forcément, même si je le trouve à gerber par ailleurs. C’est la seule façon de le sauver pour moi. Mes comédiens, ce sont des amis. Je ne travaille pas avec des gens que je n’aime pas. Sur le plateau, j’essaye de faire en sorte, par une convivialité mutuelle, qu’il y ait une évidence que le corps doit apparaître. Après, si ça ne se fait pas, je n’obligerai jamais personne. Il y en aura toujours certains qui le feront et d’autres pas. C’est comme un aquarium avec diverses espèces animales et je tiens à respecter les espèces animales. Mais c’est tellement essentiel d’être nu et d’avoir cette représentation chez nous ! Ce n’est pas non plus un babacoolisme, c’est un exigence profonde de voir ce qu’est la représentation de l’être humain, et elle est basiquement d’abord celle-là. Et ça attaque le premier des refoulements. C’est comme les gens qui disent « l’homosexualité, on en a assez parlé », mais on en parle toujours moins que 98% du reste !

E.C.T.: Dans votre pièce, à chaque déclamation, les acteurs prennent un carnet. Symbole ou aide-mémoire ?

D.N.: Le carnet est complètement à lire. Je ne demande pas d’apprendre le texte, parce que je n’aime pas non plus les rôles appris. On finit par entrer dans le rôle, donc dans la fabrication ou dans la contre fabrication. Donc, pourquoi passer par tout ça ? Moi, je n’ai pas le temps, parce qu’on ne gagne pas d’argent la plupart du temps, on est souvent dans des conditions assez difficiles. Ce carnet est physiquement important, tout comme les musiciens ont une partition dans certains concerts classiques.

E.C.T.: Comment se passe le processus d’écriture ? Sous influence « illicite » ?

D.N.: Non, sous mon influence. Je suis allergique aux drogues ! C’est dommage, d’ailleurs ! C’est peut-être dans l’air du temps, dans les seventies je l’aurais été volontiers.. Ma meilleure drogue c’est la haine, j’ai une profonde haine de beaucoup de choses et ça, ça dope énormément ! Mais j’ai aussi un certain amour, et ,je pense que c’est un journaliste qui a dit ça sur « les Justes », la haine rend plus de services à l’amour que la complaisance. L’écriture, c’est très simple: j’écrit tout le temps, du matin au soir. C’est comme une défécation et après, il y a un recul. C’est le principe de la poésie, mais aujourd’hui la poésie n’a plus sa place dans notre société, on pense que c’est aller dire du Brassens dans le métro. Pour moi, ce n’est pas ça; c’est extrêmement actif, c’est concret et mes textes ont la cohérence de la poésie. C’est bizarre d’ailleurs qu’on se pose encore la question de la cohérence parce que, René Char, ça ne date pas d’aujourd’hui !

E.C.T.: vous pouvez comprendre que des gens du public utilisent le mot pervers pour qualifier votre pièce ?

D.N.: C’est une débilité profonde ! Je pense que personne ne pourrait le supporter. Ceci dit, tant mieux ou tant pis pour eux, parce que ça veut dire que ça leur renvoie quelque chose. Notre force à nous et ce que je cultive le plus, en dehors de tout esthétisme, c’est l’exposition du corps dans ce qu’il a de plus simple, de plus ludique et de plus enfantin et ça parle aussi du rapport homme-femme, dans le fait qu’on n’est pas dans ce rapport que je déteste et qui est le rapport des gens de la Nouvelle Vague, c’est-à-dire mettre l’amour sur un piédestal et puis me l’écrabouiller ! C’est un rapport d’une autre forme de sexualité, une autre forme de désir où on peut se faire tirer la bite parce que c’est aussi un jouet. Les filles, c’est plus délicat parce qu’il y a une intimité médicale, mais ça m’amuserait d’en faire un truc à « slot », à pièce de monnaie pour avoir une bouteille d’Heineken derrière. Le fait qu’on s’en foute, c’est le grand fruit du travail ! C’est amusant de jouer avec son corps, mais si quelqu’un taxe ça de pervers, c’est qu’il a une sexualité très arriérée et qu’il est très dangereux pour nous.

E.C.T.: C’est votre objectif de remettre en question la sexualité du public ? Vous avez conscience que les gens du public regardent principalement les gens du sexe opposé ?

D.N.: Il y a une statistique qui dit qu’il y a un cinquième de la population qui est homosexuelle. Les gens font ce qu’ils veulent, ce qui m’intéresse c’est de me définir, moi. Ce que doit faire un auteur et c’est pour ça qu’il ne gagne pas sa vie par ailleurs. Parce que, tout le temps que je passe là, c’est du temps que je passe à ne pas bouffer ! Et ce qui est important pour moi, c’est de revendiquer ma bisexualité. Il faut savoir qu’il y a beaucoup moins d’hétérosexualité qu’on ne le pense, mais c’est une affaire de norme et je l’ai en horreur parce qu’elle n’existe pas en réalité. La seule norme qui existe pour moi c’est de savoir qu’il y a des gens qui font un bon travail et d’autres qui font un travail de merde ! Ceux qui ont une aura puante et ceux qui sont honnêtes…ça, ça a du sens.

E.C.T.: à un moment, dans votre pièce, on a droit à une belle fellation et une éjaculation faciale sur écran géant, quel est l’intérêt dans le spectacle ?

D.N.: C’est un moment de zapping de texte, et cette image de la pornographie, elle est très apaisante. Et, sur scène, on est dans un contexte d’enfant puis on apprend à être adulte, et ce grand nu de la fin, c’est un final en continu. Et cette sexualité qu’on n’a pas sur le plateau, c’est bien qu’elle soit représentée. Parce que c’est dur de bander sur le plateau et on n’a pas forcément envie de baiser ensemble ! Le problème du théâtre, c’est de ne pas vouloir représenter la pornographie et la pornographie, c’est le gros plan. Et c’est une des choses les plus intéressantes ! ça parle du « rise and fall », de l’excitation et de la rétention, donc du dégoût aussi. On est double dans l’excitation sexuelle et cette dualité m’intéresse beaucoup. Il faut bien qu’il y ait un moment de sexualité et nous, on ne peut pas le faire parce qu’il ne sera jamais en gros plan. Même si on le filmait, ce n’est pas le théâtre qui le rendrait en gros plan. C’est pour ça qu’on a mis cette fellation.

E.C.T.: On a souvent l’impression que vous avez eu recours à une forme d’écriture surréaliste pour écrire « Les Innocents ». Des passages comme « Dieu est un film porno » par exemple..

D.N.: ça ne va pas vous faire plaisir parce que c’est une moquerie du surréalisme. C’est très vieux pour moi. Je sais que le belges sont très attachés au surréalisme et ça le rend très sympathique. Mais Breton et compagnie, je ne peux pas… Par rapport aux personnes, pas au travail. Par rapport au travail non plus quand il s’agit de Magritte: pour moi, c’est étouffant, ça ne décolle pas. C’est une petite représentation des choses. ça ne vaudra jamais Dubuffet ! Donc, par rapport à la scène, j’ai demandé à une comédienne de dire « Dieu est un film porno, la vie est juste une question d’IVG » et elle le dit avec un ton un peu institutionnel. C’est de la moquerie. Par contre « la vie est juste une question d’IVG », c’est mon point de vue !

E.C.T.: Pourquoi parler d’orangs-outans et de koalas dans la description de votre pièce ?

D.N.: Le koala, c’est un animal qui me fascine. Il a cette espèce de douceur apparente. D’abord, il a ce nez de clown qui me fait penser à Albert Fratellini, avec ce nez noir qu’il a inventé, il y a des photos où on dirait qu’ils s’enculent tous, mais avec un regard qu’on peut toujours interpréter. C’est comme les primates ! Ils sont essentiels, on a beaucoup travaillé là-dessus parce que c’est la limite de la conscience des choses. Le singe évoque beaucoup plus qu’il ne pense.

Jonathan Lenaert et Marco Bourgaux
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En Car Théâtral

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par Jonathan Lenaert et Marco Bourgaux

« David Noir Désir »

En Car Théâtral – Avignon 2003

David Noir Désir

Dernier volet d’un triptyque qui a débuté avec « Les Justes » et « Les Puritains », « Les Innocents » choque. On aime ou on déteste, on interprète ou on baisse les bras pendant que les acteurs baissent le pantalon. David Noir, comédien et metteur en scène, revendique haut et fort son approche marginale de la scène, mais sa vision soulève tant d’interrogations qu’il serait bien trop facile d’en sortir complètement perdu, prêt à cracher dessus. Limiter cette pièce à une suite de petits pets métaphysiques mâtinés de prétention avant-gardiste déplacée serait un manque de respect envers l’auteur, et d’amour-propre envers soi-même si l’on ne veut même pas se donner la peine de comprendre. Que l’on adhère au propos ou pas, c’est un autre débat.

En Car Théâtral: Votre pièce suscite quand même pas mal d’interrogations. La première doit probablement être récurrente: le sens, le fil conducteur de l’oeuvre ?

David Noir: Le fil conducteur, s’il y en a un, est de l’ordre du psychique. Il fait appel à des sensations mentales. C’est le même depuis les trois derniers spectacles, qui s’appelaient « Les Puritains », « Les Justes » et celui-ci. La base du travail que je fais, c’est la bulle d’enfance, l’abus par l’adulte. Mais ce n’est pas nécessairement l’enfance des enfants, c’est l’enfance qu’on est obligé de refouler, de maîtriser, de castrer, d’incarcérer etc.. Et il y a forcément une révolte à un moment donné qui nous tyrannise aussi. On est à une époque où les gens ont soif de fantasmes. Ce que j’appelle fantasme, c’est la fiction traditionnelle, le téléfilm FR3, qui est un faux rêve. Alors que pour moi, il s’agit de s’intéresser à soi quasi biologiquement et à ce moment on peut en démêler les fils. C’est assez paléontologique comme démarche ! Alors, ma pièce s’inspire d’une nouvelle d’Henry James, « Le tour d’écrou », par les sentiments qu’il y a dedans, et tous les films qui s’y rattachent. On a fait beaucoup de séances de cinéma, de projections de films des années cinquante à nos jours qui étaient inspirés de près ou de loin des enfants du « Tour d’écrou », comme « Le village des damnés ». Ces enfants me touchent car ils ne sont pas enfantins. Ils ne sont pas enfantins parce que, d’emblée on leur demande d’être adulte. Ils sont violés quelque part, mais ce sont des viols dont on ne parle pas, c’est cette fameuse pédophilie mentale qui est à l’origine de beaucoup de choses. On accuse les gros monstres visibles comme Jean-Marie Le Pen et Hitler, mais tout le monde a ça, à un certain degré. Le propos, c’est aussi que les gens ne sont pas forcément des gens biens, et le public non plus ! Il y a cette idée que le premier des racismes, c’est de penser qu’on est bien.. Moi, je préfère être précis plutôt que bien. Il y a des choses qui sont buvables, d’autres moins et tout ça doit s’exprimer avec le plateau de théâtre. c’est un endroit où ça peut se faire, où une forme d’improvisation existe entre le public et les acteurs. Comme le public est timide, ce n’est pas une solution d’aller le violenter parce qu’il n’a pas choisi forcément ça. Par contre, il y a peut-être une forme d’improvisation mentale qui peut durer dans la nuit d’après, sur laquelle il y a un petit retour. Il s’agit de laisser des images, c’est un peu comme un rêve, mais pas un rêve au sens onirique et banal du terme. Un rêve où on a une relation avec lui. Et ça, ça me plairait assez si ça fonctionne. ça fonctionne avec un public qui nous suit depuis « Les Puritains », d’autres le découvrent. C’est un mouvement en marche !

E.C.T.: Vous auriez l’impression de vous vendre si vous écriviez de façon plus traditionnelle, de façon à rendre votre oeuvre moins hermétique au public ?

D.N.: si c’est transformer une partition transversale, verticale en une forme linéaire, c’est non ! C’est ma forme qui m’intéresse; le fond, tout le monde en a. Tout le monde boit, mange, baise. Pour moi, c’est la forme qui doit évoluer. Donc, si les gens ne savent pas lire ce que je leur propose, ils n’ont qu’à apprendre. Ce ‘est pas moi qui vais transformer mon écriture pour qu’ils sachent la lire. J’ai plutôt envie de tirer les choses vers ce que j’estime être le haut. Les gens gobent encore les entrées et les sorties des comédiens, ils ont encore envie de croire que lorsqu’un comédien rentre en coulisse pour se maquiller, le personnage est sorti. Moi, je ne peux pas ! ça m’intéresse de savoir qu’il est allé se faire maquiller !

E.C.T.: justement, vos coulisses se trouvent sur scène !

D.N.: Oui, les coulisses sont souvent géniales. Mais les coulisses de tout. S’il n’y a pas d’odeur dans un cinéma, c’est qu’il manque un auteur par exemple. Ce qui est important, c’est le sujet. Mais si on n’apprend pas parallèlement aux gens de s’intéresser aux choses, ils vont continuer à consommer. On en a rien à foutre de consommer, en fait. Le propos n’est pas d’ingurgiter de la culture et c’est là où ça se goure chez nous au niveau institutionnel. Ce n’est pas une affaire de consommation, c’est une affaire de savoir. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui le dis, c’est une bulle de jeu vidéo: « le savoir est le trésor » ! Le langage du jeu vidéo, je trouve ça très beau mais ce n’est pas accessible à tout le monde. Mais ça commence à devenir plus populaire bien que ça reste très complexe. Et cette complexité est une richesse ! Ce que j’aime entant que spectateur, ce qiu est de plus en plus rare, c’est d’être perdu. Si je sais déjà, comme dans la plupart des films de cinéma, ce qui va se passer dès le début, ça ne m’intéresse pas. Ce n’est pas une incohérence pour moi parce que c’est vraiment écrit et pensé. Mais, « Les Innocents » pour moi, c’est au moins abordable à un premier degré sensitif, mais c’est aussi une demande d’activité de la part du public. Qu’il ait payé ou qu’il n’ait pas payé, je m’en fous, il n’y a pas de dieu argent là-dedans. Mais il y a une exigence, cette exigence que la demande du spectateur, parce que je ne suis pas satisfait la plupart du temps de ce qui se passe sur le plateau. Surtout que le plateau, c’est devenu la télé. Alors, si c’est ça notre récompense, merci !

E.C.T.: Comment fait-on pour convaincre des comédiens qu’il y a un sens réel à passer 50 minutes nu sur une scène et devant un public perturbé ?

D.N.: Je ne les oblige pas. Ils comprennent rapidement que le corps et l’animalité du corps est le sujet. ça exprime le désir, mais pas forcément le désir sexuel. J’essaye de voir ce qui est positif dans la vie et voir quelqu’un de nu, ça m’intéresse forcément, même si je le trouve à gerber par ailleurs. C’est la seule façon de le sauver pour moi. Mes comédiens, ce sont des amis. Je ne travaille pas avec des gens que je n’aime pas. Sur le plateau, j’essaye de faire en sorte, par une convivialité mutuelle, qu’il y ait une évidence que le corps doit apparaître. Après, si ça ne se fait pas, je n’obligerai jamais personne. Il y en aura toujours certains qui le feront et d’autres pas. C’est comme un aquarium avec diverses espèces animales et je tiens à respecter les espèces animales. Mais c’est tellement essentiel d’être nu et d’avoir cette représentation chez nous ! Ce n’est pas non plus un babacoolisme, c’est un exigence profonde de voir ce qu’est la représentation de l’être humain, et elle est basiquement d’abord celle-là. Et ça attaque le premier des refoulements. C’est comme les gens qui disent « l’homosexualité, on en a assez parlé », mais on en parle toujours moins que 98% du reste !

E.C.T.: Dans votre pièce, à chaque déclamation, les acteurs prennent un carnet. Symbole ou aide-mémoire ?

D.N.: Le carnet est complètement à lire. Je ne demande pas d’apprendre le texte, parce que je n’aime pas non plus les rôles appris. On finit par entrer dans le rôle, donc dans la fabrication ou dans la contre fabrication. Donc, pourquoi passer par tout ça ? Moi, je n’ai pas le temps, parce qu’on ne gagne pas d’argent la plupart du temps, on est souvent dans des conditions assez difficiles. Ce carnet est physiquement important, tout comme les musiciens ont une partition dans certains concerts classiques.

E.C.T.: Comment se passe le processus d’écriture ? Sous influence « illicite » ?

D.N.: Non, sous mon influence. Je suis allergique aux drogues ! C’est dommage, d’ailleurs ! C’est peut-être dans l’air du temps, dans les seventies je l’aurais été volontiers.. Ma meilleure drogue c’est la haine, j’ai une profonde haine de beaucoup de choses et ça, ça dope énormément ! Mais j’ai aussi un certain amour, et ,je pense que c’est un journaliste qui a dit ça sur « les Justes », la haine rend plus de services à l’amour que la complaisance. L’écriture, c’est très simple: j’écrit tout le temps, du matin au soir. C’est comme une défécation et après, il y a un recul. C’est le principe de la poésie, mais aujourd’hui la poésie n’a plus sa place dans notre société, on pense que c’est aller dire du Brassens dans le métro. Pour moi, ce n’est pas ça; c’est extrêmement actif, c’est concret et mes textes ont la cohérence de la poésie. C’est bizarre d’ailleurs qu’on se pose encore la question de la cohérence parce que, René Char, ça ne date pas d’aujourd’hui !

E.C.T.: vous pouvez comprendre que des gens du public utilisent le mot pervers pour qualifier votre pièce ?

D.N.: C’est une débilité profonde ! Je pense que personne ne pourrait le supporter. Ceci dit, tant mieux ou tant pis pour eux, parce que ça veut dire que ça leur renvoie quelque chose. Notre force à nous et ce que je cultive le plus, en dehors de tout esthétisme, c’est l’exposition du corps dans ce qu’il a de plus simple, de plus ludique et de plus enfantin et ça parle aussi du rapport homme-femme, dans le fait qu’on n’est pas dans ce rapport que je déteste et qui est le rapport des gens de la Nouvelle Vague, c’est-à-dire mettre l’amour sur un piédestal et puis me l’écrabouiller ! C’est un rapport d’une autre forme de sexualité, une autre forme de désir où on peut se faire tirer la bite parce que c’est aussi un jouet. Les filles, c’est plus délicat parce qu’il y a une intimité médicale, mais ça m’amuserait d’en faire un truc à « slot », à pièce de monnaie pour avoir une bouteille d’Heineken derrière. Le fait qu’on s’en foute, c’est le grand fruit du travail ! C’est amusant de jouer avec son corps, mais si quelqu’un taxe ça de pervers, c’est qu’il a une sexualité très arriérée et qu’il est très dangereux pour nous.

E.C.T.: C’est votre objectif de remettre en question la sexualité du public ? Vous avez conscience que les gens du public regardent principalement les gens du sexe opposé ?

D.N.: Il y a une statistique qui dit qu’il y a un cinquième de la population qui est homosexuelle. Les gens font ce qu’ils veulent, ce qui m’intéresse c’est de me définir, moi. Ce que doit faire un auteur et c’est pour ça qu’il ne gagne pas sa vie par ailleurs. Parce que, tout le temps que je passe là, c’est du temps que je passe à ne pas bouffer ! Et ce qui est important pour moi, c’est de revendiquer ma bisexualité. Il faut savoir qu’il y a beaucoup moins d’hétérosexualité qu’on ne le pense, mais c’est une affaire de norme et je l’ai en horreur parce qu’elle n’existe pas en réalité. La seule norme qui existe pour moi c’est de savoir qu’il y a des gens qui font un bon travail et d’autres qui font un travail de merde ! Ceux qui ont une aura puante et ceux qui sont honnêtes…ça, ça a du sens.

E.C.T.: à un moment, dans votre pièce, on a droit à une belle fellation et une éjaculation faciale sur écran géant, quel est l’intérêt dans le spectacle ?

D.N.: C’est un moment de zapping de texte, et cette image de la pornographie, elle est très apaisante. Et, sur scène, on est dans un contexte d’enfant puis on apprend à être adulte, et ce grand nu de la fin, c’est un final en continu. Et cette sexualité qu’on n’a pas sur le plateau, c’est bien qu’elle soit représentée. Parce que c’est dur de bander sur le plateau et on n’a pas forcément envie de baiser ensemble ! Le problème du théâtre, c’est de ne pas vouloir représenter la pornographie et la pornographie, c’est le gros plan. Et c’est une des choses les plus intéressantes ! ça parle du « rise and fall », de l’excitation et de la rétention, donc du dégoût aussi. On est double dans l’excitation sexuelle et cette dualité m’intéresse beaucoup. Il faut bien qu’il y ait un moment de sexualité et nous, on ne peut pas le faire parce qu’il ne sera jamais en gros plan. Même si on le filmait, ce n’est pas le théâtre qui le rendrait en gros plan. C’est pour ça qu’on a mis cette fellation.

E.C.T.: On a souvent l’impression que vous avez eu recours à une forme d’écriture surréaliste pour écrire « Les Innocents ». Des passages comme « Dieu est un film porno » par exemple..

D.N.: ça ne va pas vous faire plaisir parce que c’est une moquerie du surréalisme. C’est très vieux pour moi. Je sais que le belges sont très attachés au surréalisme et ça le rend très sympathique. Mais Breton et compagnie, je ne peux pas… Par rapport aux personnes, pas au travail. Par rapport au travail non plus quand il s’agit de Magritte: pour moi, c’est étouffant, ça ne décolle pas. C’est une petite représentation des choses. ça ne vaudra jamais Dubuffet ! Donc, par rapport à la scène, j’ai demandé à une comédienne de dire « Dieu est un film porno, la vie est juste une question d’IVG » et elle le dit avec un ton un peu institutionnel. C’est de la moquerie. Par contre « la vie est juste une question d’IVG », c’est mon point de vue !

E.C.T.: Pourquoi parler d’orangs-outans et de koalas dans la description de votre pièce ?

D.N.: Le koala, c’est un animal qui me fascine. Il a cette espèce de douceur apparente. D’abord, il a ce nez de clown qui me fait penser à Albert Fratellini, avec ce nez noir qu’il a inventé, il y a des photos où on dirait qu’ils s’enculent tous, mais avec un regard qu’on peut toujours interpréter. C’est comme les primates ! Ils sont essentiels, on a beaucoup travaillé là-dessus parce que c’est la limite de la conscience des choses. Le singe évoque beaucoup plus qu’il ne pense.

Jonathan Lenaert et Marco Bourgaux
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Bien haïr en son temps

Le concile d'amour - Anna Brun - No-Naime Cie
Le concile d'amour - Anna Brun - No-Naime Cie

Le concile d’amour d’Oskar Panizza – Anna Brun – No-Naime Cie

Fin de la lecture de Archimondain joli punk de Camille de Toledo

avec sa couverture de Kermit aux seins nus

offert par Sonia Codhant.

Comme quoi les Muppets ont encore leur mot à dire. Aussi triste et mélancolique qu’étrangement rafraîchissant ; la résistance au monstre fluide, empathique et pandémique de la mondialisation depuis les années 80. Donne envie de lire Taz. Une pensée pour Tarkovski et la zone de Stalker. Je me sens encore une fois en retard ; comment se fait-il que rien ne m’ait éclairé à la parution du livre de Hakim Bey en 1985, ni depuis. Lire la suite

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Le Figaro étudiant

Le Figaro étudiant
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"Les Puritains" vu par Le Figaro étudiant
Le Figaro étudiant

« David Noir lave plus blanc »

par Nicolas Rey

LE FIGARO étudiant

MARDI 23 MAI 2000 (N° 17 349)

LE LAVOIR MODERNE Les Puritains

David Noir lave plus blanc

Il existe à Paris un lieu où cette vieille chose qu’on appelle le théâtre est encore capable de vie, de péril, de sueur et de violence, d’indélicatesse magnifique. Je ne connais pas David Noir. Ni son âge ni son passé, mais s’il vous vient la folie de faire un détour par le Lavoir Moderne, vous rencontrerez cet enfant terrible et sa drôle de troupe, Combien sont-ils, au total, à nous faire face dans leur costard impeccable? On ne sait plus. On a perdu le dossier de presse dans le vertige de l’aventure. On se souvient juste que les fées « c’est austères et rigoureux. Ça vient avant qu’on s’endorme et ça récompense le lendemain, mais jamais ce qu’on veut, Ça ne couche pas, on ne peut pas les manger ni les boire ; on ne peut pas les tuer non plus. Autrement dit, ça ne sert à rien »,
Voilà pour le texte. Et encore avec Noir au micro: les paupières basses et le phrasé d’un Gainsbourg à qui l’on aurait fourni la beauté sombre d’un visage improbable. La compagnie se nomme: La Vie est courte. Raison de plus pour la faire déraper là où l’on n’osait plus l’attendre.

 

Du côté de la révolte perpétuelle, de l’indécence, de la pudeur lorsqu’elle baisse son pantalon, Oui, la chanson de variété est une chanson encore plus triste que les autres ; oui, derrière le blazer existe des corps que l’on remplit dans des caves obscures. Voilà. Les Puritains sont le plus beau coup de pied que l’on pouvait donner au théâtre version Télérama.

Plus qu’une simple pièce, c’est une cuite phénoménale, une grenade dégoupillée, une audace sans limite, un doigt lyrique et fièrement levé contre l’ordre des choses.

Impossible d’oublier ces comédiens, tous époustouflants de cœur et de corps, se jetant la tête la première dans cette œuvre d’adolescence en déséquilibre permanent. Impossible de ne pas vendre son âme au diable pour revoir un jour Sonia Codhant, unique comédienne de cette troupe, et n’importe où fera bien l’affaire.
David Noir est un braqueur génial et ses complices, des princes de l’avoir suivi dans cette sale histoire. Et si vraiment vous voulez tout savoir, sachez qu’il n’y a pas d’amour, ni de fée et encore moins de liberté. Juste des puritains que nous sommes, encastrés sur scène pour un dernier tableau.
L’un d’eux pleure.
Et du chaos va naître la beauté.

Nicolas Rey