SCRAP Diary – 04 / L’Amour Capital : richesse et misère des affects

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- Carte SCRAP N°6 - David Noir -

Je n’ai jamais pu survivre dans un couple avec une personne m’aimant de tout son amour. Il lui aurait fallu en garder bien davantage pour elle. Je n’ai jamais désiré qu’un pacte, aussi doux soit-il, me conduise à épouser le dogme d’un tel amour. Aussi n’ai-je pu que m’en tenir à de multiples distances toutes plus respectueuses les unes que les autres. Parce qu’autre chose m’appelait et me disait de ne pas porter tout ça ; de ne pas m’en charger et me laisser indolemment m’évanouir sous son poids. Parce que l’amour est aussi toujours l’affaire de quelqu’un d’autre que de soi-même. Parce qu’il n’existe nulle part d’endroit où vivre la même chose au même instant en commun. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai tellement aimé de gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Pour fuir ça. Pourtant, j’aime moi aussi et ressens ce que cela veut dire.

Aucune amertume dans mes propos. Bien au contraire, la joie d’apprendre un peu plus chaque jour à ce sujet. Quelle distance mettre entre l’amour et son propre travail pour ne pas se sentir sous pression au point de s’endormir sans plus voir le quotidien habillé de son regard à soi, au point de s’en faire péter les veines du derrière comme celles de l’œil ? Qui donc peut comprendre ça ? Pas ceux/celles qui encensent l’aveuglant « je t’aime » plutôt que la lucidité. La femme amoureuse ? Peu probable. L’homme méchant ? Mieux vaut les prochaines fois, l’éviter. Et c’est ainsi jusqu’en politique, où la passion de l’aveuglement, le désir de toujours nier son propre réel l’emporte sur l’écoute de soi. Mais peu importe ce qu’il adviendra de nous, s’il existe toujours quelque part des places où l’excitation de proférer n’importe quoi sur ce qu’on n’a pas vécu, est évincée au profit d’un sentiment créatif assez honnête pour fouiller le bas côté des sentiers battus.

J’aimerais que SCRAP, projet sans forme et peu disposé à en avoir, accueille un de ces petits endroits microfissurés où l’amour ne se prétend plus aussi pur, en se mélangeant à la liberté d’être et de penser, plutôt qu’uniquement se proposer de ressentir. L’émotion sans la réflexion, qu’est-ce donc ? Une plénitude à moindre coût si l’on se contente de vouloir situer son ancrage dans l’immédiateté de ce qui advient. Je peux pleurer sans honte ni réserve devant le plus bête des scripts télévisuels ou cinématographiques un peu efficace. Qu’est-ce que cela prouve ? Que la situation m’a ému ? Que j’y adhère ? Rien de tout cela, car ce serait oublier que l’émotion larmoyante n’a rien de commun avec celle qui provoque le rire. Mes larmes ne sont que des automatismes aussi ordinaires que celles abondamment obtenus par des accords mineurs bien sentis plaqués à bon escient sur une guitare ou un piano. Les larmes de tristesse d’un public ne font bien souvent que secouer leur préalable mélancolie de spasmes, tandis que le rire esclaffé provient tout entier de la stupeur, de l’audace sidérante, de la blague outrancière et choquante, de l’étonnement. Un tel phénomène est bien plus rare et rire, y compris et surtout, devant les démarches les plus heurtantes au yeux des révérencieux de l’amour, m’impressionne et me stimule bien plus que la foi compassée envers ce sentiment tout puissant. En tous cas, je le rêve ainsi ; y compris à l’acmé des plus véhémentes douleurs alimentées par les crises. Lutter contre ce banal et mensonger a priori de l’amour comme étant infailliblement « bon », me fait progresser et grandir. Car, à l’opposé de ce qui semble être dit, nous croulons sous l’Amour. Il se pavane à tous les coins de regard, bien plus « Big Brother » que n’importe quel système informatique de surveillance. Tant que l’on cultivera en soi une seule zone de non droit inattaquable, un seul de ces tabous incroyablement difficile à remettre en cause à force de confusion complaisamment entretenue, il ne sera pas difficile de nous mener par le bout du nez au nom de supposées grandes causes. Et quelle cause plus grande que l’Amour universel lui-même ? Pas directement lui bien évidemment - car combien de forme l’attachement peut-il prendre ? - mais l’image romantique mystique perpétuellement surévaluée qu’on se plait à donner de lui. Nous la portons pourtant comme un fardeau qui ruine nos vies. C’est bien lui le vrai Dow Jones, le mètre étalon du capital, indice référentiel indiscutable de tout ce qui se fait sur l’échelle qui va du bien au mal. Si tout était si simple entre nous et qu’il suffise à chacun/e de quêter et d’obtenir d’autrui ce bon sentiment pour se sentir comblé, je crois que ça ce saurait.

Justement, ça se sait, mais nous n’aimons pas tellement le savoir. Si nous souhaitons si avidement valoriser cette « vertu », c’est peut-être simplement parce que nous pensons si maladivement souffrir de son absence alors que nous ne souffrons que de l’Absence. Absence de tout, de richesse, de réponses à nos caprices, d’impuissance à s’évader des sentiments coupables …. Pas facile de vivre une vie de pauvre, démuni à l’infini de toute certitude. Une seul chose nous obsède dès lors : en trouver des éléments, quelque part, des preuves arrachées de force à la réalité par bribes, n’importe où et particulièrement chez les autres. Approbation, reconnaissance, applaudissements, témoignages de jouissances, sourires ravis … tout ceci nous fait un bien fou. Cet amour qu’encore et toujours, partout on nous vante, on nous chante, on nous filme, on nous représente de façon plus ou moins subtile, est donc bien la panacée, le soulagement à tous nos maux, le remède à notre existence d’errance et de difficultés.

Pourtant à mon sens, le jour où nous apprécierons le réel autrement qu’à l’aune de ce sentiment pur et attrayant comme l’or, les pensées racistes, fascistes, jalouses, propriétaires, totalitaires, homophobes et j’en passe, se frayeront moins aisément un passage vers nos cœurs pétris d’ambivalence. L’amour de l’Amour fait la part belle aux monstres tyranniques, qui naissent spontanément en sa périphérie par simple comparaison différentielle, tant le Mauvais ne peut se tenir debout sans le Bon. Non, un amour bénéfique, scrupuleusement dosé ne dit pas « moi, moi, moi ! » ; ne dit pas « vis pour moi ; sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi … de ma propre errance ». Nous savons toutes et tous qu’il en existe d’autres versions, non moins passionnées, mais au moins aussi passionnantes. Est-ce le cul pour le cul, est-ce un savant jeu de rôles, est-ce une composition aimable de nos tempérament comme le suggère au fond, un Marivaux malicieux et peu dupe, souvent visionnaire et sage ? Est-ce au contraire d’autres systèmes que le trop éprouvé duo ? La polygamie, la polyandrie, la solitude, l’amitié amoureuse ? Est-ce le mariage utopique des membres d’une communauté toute entière ? Les alternatives pourraient être légion. Mais non, valeur sûre, mille fois décriée, mais faute de mieux … il y a le couple autoproclamé dieu de l’amour fidèle.

Ma mère m’a détruit par amour, mon père par égoïsme. Ce fut durant ma petite enfance, je ne me suis pas méfié. Ce n’est pas de leur faute, puisque rien n’est jamais la faute de personne. Peu importe aujourd’hui. La seule valeur que j’ai retenu de toute cette comédie dramatique du couple uni, c’est que, tant qu’à « se donner en spectacle » - car il s’agit bien de cela ; se donner, mais dans quelle mesure et jusqu’où peut-on se donner ou se reprendre à l’autre lorsqu’il est réduit à l’état passif de spectateur ? – il faudrait alors que le spectacle d’une telle fusion de l’atome explose en plein vol et ouvre une brèche sur autre chose, par où la lumière et l’air pourraient surgir. Aussi, un spectacle n’a-t-il de sens pour moi que s’il se permet de tricoter ensemble ces deux notions, amour et liberté, entre leur deux pôles, afin que soient émis par la réaction chimique de ce rapprochement explosif, un peu de lucidité et quelques grammes d’oxygène. Il faudrait un jour bien en convenir, les deux matériaux de base sont trop purs pour être vécus concomitamment. Il nous faut hybrider ces sentiments d’être exaltants, afin de tempérer leurs effets sans qu’ils s’en trouvent par trop éteints.

Par delà les fantasmes, veut-on vivre la vie d’un Don Juan, qui dans le réel serait un abuseur et un violeur unanimement condamné ? Qu’à cela ne tienne, car c’est bien là l’incarnation d’une liberté qui fait fi de toute barrière. Souhaite-t-on plutôt un destin de pasionaria amoureuse comme celui d’une Médée qui se donne tout entière à sa cécité amoureuse, jusqu’à détruire dans le feu de son dépit, son entourage le plus proche et le plus adoré ? Pourquoi pas, mais il faut compter sur le fait que la vie véritable ne nous la présentera que comme une criminelle infanticide dont le monde ne regardera les résultas du déchaînement des passions, qu’avec dédain et dégoût. Où sera donc alors passé, dans ces deux cas, la fascination pour le sentiment pur que nous choyons tant ? C’est cette même adulation totalement onirique qui mène en réalité, à la destruction et je le répète, dans notre vie la plus concrète et donc sociale et politique, à l’admiration la plus stupide des positionnements apparemment « forts ». Quelque part, je le crois, comme pour toute divinité inaccessible à nos bras trop courts, l’adulation de l’Amour est le germe de la violence qui nous sépare les uns des autres. Une telle posture est aussi le ferment de l’hypocrisie qui nous pourrit de l’intérieur, résultant de si mal assumer notre échec commun et cuisant, notre paresse active à ne pas être nous-même.

Nous ne pouvons vivre nos vies au cœur de la fiction rêvée et la poésie profonde de notre espèce reste le point ultime et unique de cette promiscuité entretenue par le désir d’être un/e autre. C’est en son centre, à mes yeux, qu’il faut effectivement constamment se replacer pour que le réel nous apparaisse plus lucidement à chaque heure qui s’écoule. La vie vécue n’en sera qu’un compromis hybride, une version combinant le bonheur d’être pour soi et le bien-être de partager les chemins de celles et ceux qu’on admire, qu’on aime, qu’on apprécie. Contre toute lâcheté, contre tout mensonge, contre tout totalitarisme, fut-il de l’amour lui-même, il n’y a rien d’autre à vivre que d’arpenter ce chemin médian et peut-être médiocre, mais qui reste toujours à comprendre.

L’amour est semblable à un minerai enrichi. À l’état pur, il détruit l’être profond et la vie elle-même. Alors, non, la liberté qui nous fait le tenir à distance n’est pas l’égoïsme ou la peur, bien au contraire. Oui, il faut la cultiver sous cette forme par-dessus tout ou, dirais-je, presque par-dessus tout. Pas au-dessus de l’intelligence, qui reste la valeur suprême des humains, mais juste un degré en dessous. Le plateau, la scène publique devrait toujours être l’endroit de l’expression libre, qu’il faudrait mieux distinguer de l’endroit de la propagande politique ou sociale qui porte en son sein les pires chimères et n’offre aucune latitude de penser par soi-même. La scène est par essence carcérale. Quel meilleur endroit que ses quatre murs et ses frontières symboliques pour expérimenter la vie in vitro, plutôt que de (se) raconter des histoires qui font plaisir aux dormeurs ? Il ne s’agit pas de s’indigner par soubresauts jusqu’à en faire une mode, mais d’entretenir et déblayer sans cesse la voie du questionnement, sans répondre innocemment avec délices aux appels de ses envies et s’y vautrer comme si notre confort avait valeur suprême. Il existe un monde et nous en sommes responsable. C’est certainement très bien de changer son automobile au diesel pour un véhicule plus respectueux de l’environnement. Ce serait tout aussi bien et nécessaire, d’interroger avec régularité, nos grandes mythologies fondatrices pour en comprendre leurs sens manipulateurs et possiblement cachés, plutôt que de penser l’humain au prorata des valeurs de Walt Disney. La simplification à outrance et le rejet de la « prise de tête » font la part belle à l’imbécillité de nos comportements. Si on ajoute par-dessus ça, la vanité de vouloir exister avec importance, valorisée comme le vrai plus par la hiérarchie sociale, nous obtenons le grand vacarme duquel surgit perpétuellement notre longue plainte de ne jamais parvenir à nous en extraire. Affinons donc rapports et regards, écrits et relations, dussions-nous ne pas savoir où nous en sommes, si ce n’est par l’infra-résonance d’une vibration intime qui nous dirait muettement : « ça pourrait bien être aussi par là, dans ce petit coin de sentiment là sans importance, qu’il faut jeter les yeux. Va donc voir. »

Journal des Parques J-7

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"Nu comme un ver" avec Georges Milton, réalisé par Léon Mathot - 1933

Je vais bientôt savoir si cela a du sens d’aller au bout de ses forces. Mon cerveau est tellement brouillé par la quantité d’éléments qu’il a gérés chaque jour depuis des mois, que je rêve de choses, de personnes et de lieux, sans plus arriver à savoir si je les ai réellement faites, rencontrées ou vus. Je croyais avoir soutenu des rythmes infernaux à plusieurs étapes de la réalisation de La Toison dort, quand il fallait bâtir un épisode par mois en solo ou élaborer la dernière version, créée au Générateur sous une forme collective,  à l'origine des Parques. Aujourd’hui, ces divers moments me semblent le tout-venant de la création ordinaire.

Ce qui est indispensable, ce n’est pas tant que les choses soient faites ; c’est qu’elles soient sorties de votre tête parce qu’elles ont été faites. Dès lors, je n’ai pas trouvé d’autre issue que de les concrétiser. Ne pas les faire par lassitude ou les refuser, aboutit à laisser s’emmagasiner un véritable amas toxique de déchets non traités à l’intérieur de soi et tout particulièrement, entre ses connexions cérébrales. Cela va du plus petit détail, comme trouver tel accessoire au meilleur prix, le commander de façon à le recevoir dans le bon timing, entrer sur ordinateur une facture mise de côté, jusqu’à la fabrication de montage vidéo ou d’images. Le problème n’est pas dans ce qu’il y a à faire, mais dans la quantité incompressible et ininterrompue d’évènements à traiter. À moins de renoncer à des pans entiers de réalisation ou à me laisser aller à me mettre en grandes difficultés en faisant l’autruche, il n’y a pas d’autre alternative que de répondre le plus possible aux exigences de ce que j’ai moi-même créé.

Étrange effort dans le contexte duquel le temps de faire un café est réellement pris sur autre chose. Je ne me demanderai plus pourquoi des gens courent des marathons pour le « plaisir ». Jusqu’à ces textes quotidiens que je ne peux m’empêcher de produire et dont la rédaction est terriblement chronophage. Ce qui est devenu pour moi, vraiment intriguant, c’est de me demander « qu’est-ce qui » gouverne tout cela ? C’est probablement la question de fond qui m’habite et qui pose également celle de la distance. Sprinter en tête de peloton amène à se mettre hors de portée des autres. Quels autres ? Il ne s’agit pas d’une course où je dispute quoi que ce soit à des concurrents. Je suis seul avec moi-même dans cette épreuve et ne retrouverai la présence de l’équipe et des spectateurs, réellement que le jour J. Ce jour là, je n’aurai plus rien à faire, que me laisser porter. Car si je mets sur pied cet objet complexe et bizarre, c’est aussi pour me payer des vacances. Vacances de quoi ? De tout, je crois bien. De ma vie telle qu’elle se déroule. N’y pouvant désespérément rien changer, je mets en place un suicide agréable. Une alternative à la vie qui ne réclame pas matériellement de sacrifice à la mort. Un entre-deux dans un pays factice que je n’aurai plus qu’à visiter parce que, peuplé par mes partenaires et celles et ceux qui viendront, il sera devenu méconnaissable. Comme une lande abandonnée ou sauvage qui tout d’un coup, s’urbanise. C’est ce que, dans ma conception, un spectacle vivant doit être. Un souvenir dont on peut se remémorer tous les détails comme si on l’avait vécu et qui, le jour venu où il s’incarne de façon tangible, n’a plus du tout la silhouette familière qu’on s’était imaginé lui avoir connu. Là aussi, la distance imposée par l’évolution des formes vivantes joue à plein. Je ne me figure donc pas, le jour de notre première, donner enfin corps à une image fantasmée, mais au contraire, rencontrer des années plus tard, un ancien camarade vieilli et changé. Est-ce mon enfance toute entière qui se trouvera ainsi réhabilitée et remodelée par les ans et les visiteurs, passagers de sa mémoire ? Je ne le crois pas et n’en nourris pas l’espoir. À l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a rien de nostalgique dans ma démarche. Mon univers d’enfant est pour moi un matériau, rien de plus. C’est mettre ce bagage à l’épreuve de l’actualité qui m’intéresse. « Puis-je encore vivre aujourd’hui avec ce dont je suis fait ? » est une question à mes yeux plus pertinente et qui peut être reprise par n’importe qui, qui avance en âge. L’adaptation au monde qui court met encore en jeu la distance. Peut-on le rattraper, lui qui s’est mis soudainement à avancer à enjambées doubles ou triples de ce qu’on a connu ou eu la sensation de vivre ? Je tente le pari. Je ne veux pas vivre davantage retenu par le passé, par tous les passés quels qu’ils soient, même les plus récents. Il s’agit de tout faire éclater avant de ne plus en avoir la force ; de tout mettre sur le tapis et foncer dans ce tas pour qu’il se désintègre ; pour qu’il vole en éclats de toutes parts en un strike monumental. C’est mon plan. Je n’en ai pas d’autre. Aussi, dans ce but, ai-je embarqué la cargaison maximum, non pour survivre grâce à elle, mais pour tout flanquer par-dessus bord.

« Nu comme un ver » est le titre d’un film de 1933 (encore cette année obsédante qui engendra Hitler, King Kong et ma mère !) réalisé par Léon Mathot, avec en vedette, le comédien et chanteur fantaisiste Georges Milton, au style plus parigot encore que Chevalier et tout aussi connu à son époque. C’est lui l’interprète de la célèbre chanson bien de chez nous, qui contient dans son refrain « faire pisser Mirza, c’est pour mon papa, les dessous troublants c’est pour ma maman … » Plus connu encore est « La fille du bédouin », qui fait toujours, je suppose, les beaux jours des festivités en maison de repos. L’argument du film nous met en présence d’un homme d'affaires, très riche, qui relevant un défi, parie qu'il peut recommencer sa carrière à zéro. Il gravira ainsi à nouveau les échelons de la société et, une fois redevenu riche, rencontrera l’amour. Afin d’accomplir son exploit, je me souviens qu’il demande à être laissé, dépourvu de tout, sans vêtement, ni argent au beau milieu d’un champ. Je dois dire que c’est tout ce dont je me souviens du film, l’ensemble m’ayant paru assez pénible, notamment à cause du jeu outrancier de Milton, dont j’avais trouvé le personnage arrogant et peu sympathique. Le film a dû être diffusé au ciné-club de Claude-Jean Philippe, un vendredi soir. Comme bien souvent en ces occasions, je l’ai regardé en compagnie de mon père, sûrement ému de revoir un des longs métrages sortis durant sa jeunesse. Je me rappelle avoir été également frappé par la ressemblance de l’acteur principal avec Béla Lugosi, dont il avait la coupe de cheveux plaqués en arrière et la même rondeur de visage qui m’a toujours semblé difficile à faire cadrer avec l’image que je me faisais du comte Dracula, rôle qu’a tenu au cinéma le grand acteur hongrois à plusieurs reprises. Peu importe, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de décerner le premier prix du concours de l’acteur le plus grimaçant, mais de comprendre ce qui, malgré tout, m’avait quand même tenu en haleine jusqu’au bout de ce film peu enthousiasmant. Je crois bien que l’anecdote scénaristique de départ en était la seule et unique cause. Je ne veux pas dire que j’ai vu un homme nu à cette occasion - la réalisation ne se le serait pas permis dans un film destiné à être aussi populaire et avec une pareille vedette dans sa distribution. Non, je me souviens que les hautes herbes du champ étaient particulièrement bien fournies pour qu’on ne voit que le haut du torse potelé de Milton. Je crois d’ailleurs que le plan est juste assez long pour donner son sens à l’histoire et justifier son titre. C’est uniquement, l’idée d’être ainsi volontairement seul et totalement nu, livré à soi-même et à sa débrouillardise, à quelques kilomètres d’une ville que l’on s’apprête, non à fuir, mais à investir - voire dans ce cas, carrément à conquérir, qui m’a interpellé.

Si j’en croyais ce cinéma patriote, impossible n’était pas français. J’aurais pu m’en contenter, mais le plus important fut que ce script recelait une notion qui fit son chemin dans ma tête depuis : il y avait un plaisir à se lancer des défis et surtout, que la liberté n’était jamais acquise et même, qu’il était bénéfique et vivifiant de temps à autre, de l’annihiler de son chef, pour mieux la reconquérir, quitte à la retrouver identique. Le chemin parcouru en serait sa nouvelle richesse. Ainsi je compris la nécessité de faire voyager ses désirs, parfois aux antipodes d’un relatif confort ; de les contrecarrer même, pour leur donner plus encore de force à exister. Pour les consolider.

Je ne fais pas du tout l’apologie de la frustration, que j’ai en horreur - en témoignent certains de mes posts - en disant cela. Je parle du besoin d’aller voir au-delà de ses désirs pour ne pas se contenter d’en être satisfait. La différence est de taille. Les frustrations entravent l’individu contre son gré, alors que pousser ses aspirations les plus importantes dans leurs retranchements, leur fait en exprimer l’essence. J’ai opté, en guise d’embarcation pour ma vie, pour la scène et la mise en scène. Chaque nouvelle aventure dans ces contrées, renforce mon acuité à y voir plus clair, affûte mes capacités à en détailler les mécanismes physiques et les lois, m’apporte davantage de précision pour en discerner les contours. Distances et angles de vues permettent de visualiser une géographie en volume. Dans mon cas, j’ai délaissé celle, trop terre à terre à mon goût, se contentant de tracer et rendre visible placements et déplacements, furent-ils de sentiments et d’intrigues, au cœur de l’espace et du rythme d’un spectacle. J’ai bien davantage aujourd’hui la sensation de mettre en scène et de proposer une dramaturgie vivante, en décalquant les rouages de mon labyrinthe psychique à la pointe de mon crayon sec, puis en demandant à mes partenaires de repasser aux pastels gras, sous les couleurs variées de leurs interprétations, les volumes que d’instinct, ils en feront sortir. Je tente une transmission osmotique de mon cerveau et de mes humeurs créatives.

À vous qui me lisez, je propose aussi de partir de ce plan multi dimensionné, quoique flou et lointain pour ceux/celles qui ignorent tout de moi, afin néanmoins, de faire sortir les murs de terre, pour que bâtisses et fortins de cow-boys suivent l’inclinaison de vos propres fils à plomb, il faut bien le dire - comme chez tout le monde - rarement d’équerre avec le sol.

Aux Dieux et aux Parques, durant ces quelques jours, d’avoir la bienveillance de les lester le moins possible, au cas où quelques enfances et petites libertés perdues à reconquérir, voudraient se donner le loisir de germer à nouveau, en poussant cette fois, un peu plus haut que les grands blés serrés du champ où elles ont été égarées.

L’Ovule et le Narcisse

L'art est nié - David Noir - Photo Karine Lhémon

L'art est nié - David Noir - Photo Karine Lhémon

Je suis un ovule qui engendre des champs de narcisses stériles.

Je domine, m’a-t-on dit un jour. Whouaf wouaf ! La bonne blague.

Créer du spectacle ou du lien participe de la même chimie. S’il était vrai que je domine ce serait à travers le désir d’être fécondé, par appétit d’en apprendre plus, de m’amuser plus, d’échanger plus, de jouir plus. Les narcisses ne régénèrent qu’eux-mêmes, jouissent de ce petit dépassement de s’être entrevus dans la glace. Ça suffit à exciter leur émoi. Et moi, et moi, et moi. Un million trois cent cinquante sept mille citoyens chinois ; émoi ! La planète génère ceux qui se nourrissent d’elle. Tous l’exploitent ; on dit qu’ils la cultivent. Me cultive-t-on comme une bonne vieille terre nourricière ? Aigrie culture intensive. Comment se payer de retour ? On pompe mon cytoplasme davantage qu’on ne me féconde. On donne à voir, à boire et on reçoit du « encore ». Comment diable fait-on pour créer réellement, engendrer, enrichir son substrat sous les trompes avides d’appétits qui ne veulent que se satisfaire ? Pas moyen. On comprend mieux alors le regard froid et détaché du chercheur sur ses drosophiles. Pas d’état d’âme. Il collecte du matériel génétique sous l’apparence de faire proliférer l’espèce. Il faut se méfier de la transparence des bocaux et de leurs parois de verre tout comme de celles au sein desquelles émergent les relations. Qui produit sans souci de s’extirper du bocal, se retrouve lui-même dans sa propre cage. Il faut se dissocier de sa propre manne si on veut s’éviter d’être dévoré sans discernement avec. La consommation est pavée de bonnes intentions enthousiastes. « J’aime, j’adore, j’en veux encore. » On discute le prix ; on en redemande, mais on trouve ça trop cher. Il faudrait avoir tout pour rien et tant pis si on vide la grosse cellule de son contenu et qu’on laisse derrière soi la membrane inutile et inerte. Elle n’avait qu’à y penser avant ; ne rien produire de si attirant que d’autres ne savent pas faire. Bien fait pour elle après tout ; elle n’avait qu’à n’avoir rien à dire de plus que quiconque. Il y a de la vengeance en substance dans cet amour là. Peut-être pas adressée à qui de droit.

Créer ses richesses

orange rouge_scenevivante.com

Orange rouge - David Noir

J'ai mis l'image d'une demi-orange sur cette page - c'est une demi orange que j'ai scannée - une demi orange obtenue à partir d'une orange entière que j'ai achetée ; peut-être avec l'argent de mes assédics - comment savoir ?
L'argent dissout sa provenance quand il se mêle à d'autre argent venu d'autres sources -d'après la loi sur la propriété intellectuelle, je suis l'auteur de l'image de cette demi orange - elle m'appartient -quiconque n'a le droit de s'en servir que si je l'y autorise - c'est ça être un auteur aux yeux de la loi - j'ai créé l'image d'une demi orange et suis devenu auteur - je suis devenu propriétaire de cette image - j'ai créé une richesse - je la possède - je peux la vendre ou la prêter - le fait que chacun puisse faire une image identique, qui s'en inspire est sujet à débat - personne n'a le droit de plagier cette image de façon trop évidente sans en citer la source d'inspiration et son auteur -cette image est spontanément protégée de part son existence même - je peux la déposer à l'INPI comme le logo de ma marque - je peux attaquer quiconque outrepasse ces règles - je suis devenu propriétaire au moment même où je suis devenu créateur - de quoi se plaint - on?
Capital et oeuvre de l'esprit sont pour jamais soudés ; la richesse est à portée de main.
Y a plus qu'à. Le marché de l'art est un marché juteux, on le savait déjà.