Lady Commandement

Rien ne m’importe.

Il faut être là et c’est tout.

Le vivant, c’est là ou bien ça n'est pas ; et c’est tout.

Là, devant mes yeux et c'est tout.

Tout ce qui n’y est pas, n'est pas, n'existe pas.

Ceux qui ne s’y trouvent pas, dans ce « là », sont provisoirement effacés ou morts.

Ambiguïté du bon citoyen.

Comment se fait-il que l’autre ne me touche pas à tous coups ?

L’universalité n’est sans doute pas pour tout le monde.

L’image des douleurs du passé est plus belle que la permanence actuelle des violences, plus aisément poétique.

Le temps fait voile à rebours, jette un tulle de théâtre sur la vision détaillée des crimes anciens.

La beauté tragique de l’Histoire est plus conviviale que l’horreur imminente.

Il faudrait visiter ce qu’il reste des camps pour savoir.

On peut s'extasier secrètement de l'intensité symbolique d’une photo d’Auschwitz ; on ne voit que crasse et misère à Lampedusa ou ailleurs.

Photo contre photo. Champs contre Champs.

Élysée ouvert au repos pour qui a bien fait son travail.

La Shoah commence à prendre des couleurs au soleil des drames d’aujourd’hui.

L’empreinte n’est jamais qu’un souvenir.

Nous passons dans l'Histoire et les manuels s'illustrent des beaux desseins d'une humanité nouvellement colorisée, toute entière.

Séduisante carte postale, les morts vivants y deviennent émouvants et poétiques comme les petits chevaux de Lascaux.

Nous cesserons de nous battre au premier sang. C’est le duel des intellectuels héroïques. C’est leur conception de l’héroïsme. Pas celui qu’ils admirent chez les antiques, mais celui qu’ils pratiquent à la petite échelle du discours et de la discussion. Gentilshommes. Gentils hommes pas si gentils que ça puisqu'ils parlent depuis là où ça meurt. Tout est sujet à commentaires je crois.

Ah ! Quelle belle robe élégante à traîne lourde et damassée j'ai la sensation de porter quand je me mets ces mots en bouche !

Haine puissance haine ! Trop d’évidences sépulcrales sont dites pour ne pas me vêtir voluptueusement de mon exponentielle incohérence. Quoi d’autre ?

Ai-je du style ? Non, vraiment je ne crois pas ; je ne l'espère pas. Tant d'autres cherchent à se draper d'une forme flamboyante avant de disparaître.

Moi je me contenterai de peu. Du peu dont je suis - contente.

Plus important, mon isolement s’est liquéfié dans mes veines et sa liqueur goutte à goutte au centre exact de mon esprit clair.

Ça résonne sur mon sol rayonnant et je comprends soudain ce "Pourquoi ?".

Mais peut-être que personne ne vient jamais m’y chercher parce que personne n’en a la clef. De mon esprit, non pas du sol.

Parce qu’il n’y a pas de clef, parce qu’il n’y a pas d’entrée, pas plus qu’il n’y en a à un œuf. Parce qu'il n'y a pas de résonance sous la voûte si réduite d'un pareil habitacle.

Pas d’autre solution que de le briser pour mettre à jours son vitellus.

Mais je mourrais alors et alors, libre comme une coquille fendue, comme un mur lézardé sur le point de crouler, je m’épancherai tout vivant comme un liquide au dehors.

Pour l'instant, j’ai le cœur dans mon estomac et un sexe dardé à la place de la langue. Appétit de jouir ou bien faut-il manger ? Rien ne m'importe hors ma voracité. Sentimental hermaphrodite, je me suffirai à moi-même.

Je me survivrai même quand d'autres agoniseront, le petit peuple de leurs familles décaties, agglutiné en grappes, arrimé à leurs entrejambes. 

Comme ils auront vieilli quand, non mort, je sucerai encore le fruit de leur descendance.  

Quand j’arriverai au jaune mon œuf sera content, obscur et creux, de n'être plus qu'une coquille vide. Je l'envie.

Je dévore mon temps et la détresse des autres en attendant.

C'est exaltant de vivre aux portes des malheurs d'autrui.

Volupté d'être rempli, rien ne m'importe que d'être nourri.

Tant qu'il poussera des blés sur des terres labourées de mots, copieusement arrosées de sang,

Je m'assoupirai content.

 

suivre)

Lady Commandement – Extrait du texte progressif original « L'étable de la loi » 

3ème interprétation "La Goule"

Les Camps de l'Amor © David Noir 2015

 

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Journal des Parques J-13

Les dents de la mer
Roy Scheider prêt à faire exploser la bouteille d'oxygène dans la gueule du requin - "Les dents de la mer" (Jaws) - Réalisation Steven Spielberg - 1975 - Scène finale

Extirpés de la nuit animale, notre pire cauchemar est de redevenir une proie.

Je me souviens de Jaws. Rien que le titre que je ne comprenais pas, mais dont je voyais la calligraphie dans les revues, en petits caractères en dessous de la traduction française plutôt libre, « Les dents de la mer », en disait long tout en étant si court. Ce mot énigmatique était un de ces détails étranges et inquiétants à mes yeux, que j’allais prélever au cours de mes explorations, à la surface de la reproduction de l’affiche dont je disposais. Là où, nous utilisions cinq mots, l’anglais se suffisait terriblement efficacement d’un seul. Le prononcer à partir de la consonance DJ’ du "J", me donnait l’impression de simuler l’ouverture de la gueule béante du requin et tout à la fois, me faisait entendre par sa brièveté et sa finale en un « S » tranchant comme un Z, le claquement implacable de cette mâchoire si bien synthétisée par ces sonorités anglo-saxonnes ; sans même parler du « W », symbole littéral, s’il est besoin de le dire, des dents en rasoirs à lui tout seul. Restait le « A », unique voyelle, faux moelleux de la muqueuse interne de la bouche grande ouverte, qui donnait l’ampleur et prolongeait le son. 4 lettres pour 38 ans d’angoisse. Ainsi se noue irrémédiablement des particules de sens à l’imaginaire en formation. Redoutable constat d’une macule qu’aucun solvant de la mémoire ne pourrait plus jamais dissoudre. Unique solution, délaver ces tâches malades jusqu’à ce qu’elles passent de la surface à l’envers du tapis. Autant dire qu’à l’âge « avancé » que j’avais alors, le refoulement, piètre emplâtre des apparences, pis-aller de guérison, ne serait plus possible. Le titre, couleur sang rendait presque l’image terrifiante de l’affiche superflue. Scrutant avec dégoût et fascination la vignette sur le papier glacé, je me perdais dans ses détails, ayant été préparé et happé bien plus tôt encore par le titre français, la première fois que j’en entendis parler à l’école. Comme une relique maléfique, le poster miniature reproduit dans le magazine s’adressait à moi et je ne pouvais m’en défendre. Qu’est-ce que c’était donc que ces dents dessinées comme des poignards qu’on aurait rapidement découpés dans la tôle ? Combien de mètres pouvait bien mesurer le corps de ce monstre surgissant comme le pied vertical d’un T, à angle droit avec celui de sa victime qui nageait sans se douter de l’affreux sort qui l’attendait ? Impossible à dire. Des dizaines semblait-il. Graphiste et réalisateur avaient bien réussi leur coup. Le temps en suspend et l’événement qui allait advenir étaient capturés tous deux dans l’image. La regarder encore et encore ne cessait d’associer dans mon inconscient, celle d’un animal véritable - qui tout aussi dangereux qu’il fut, demeurait pour moi jusqu’alors, un prédateur au même titre qu’un lion ou un alligator – et la figure d’une chimère terrorisante, juste suffisamment éloignée du réel, pour que sa déformation suscite l’épouvante à la seule vue de son portrait sur une affiche. C’en était fait de mon sommeil pour les mois à venir, de mes joyeux étés à la mer et de mon regard d’enfant passionné de zoologie, sur les créatures marines. L’impact fut décuplé quand, durant la semaine précédant sa sortie, un exemplaire original de bonne taille, placardé sur une planche soutenue par un pied de tréteau devant le cinéma pour annoncer l’arrivée prochaine du film, ne cessa plus à son tour, d’accrocher nos regards et de hanter nos pensées. Moi et plusieurs autres garçons et filles entre 12 et 13 ans, nous y arrêtions chaque fois que nous revenions de cours. Après un bouche à oreille nourri qui avait dû surgir bien avant, dans le champ de notre cinéphilie en herbe, l’addiction fut totale pour nous toutes et tous dès le premier jour où nous vîmes l’image en taille réelle. Tout dans cette illustration la rendait iconique. On l’aurait pu croire sainte pour qu’elle nous fascine autant ; tout en elle était diabolique et nous enchaînait plus sûrement que n’importe quelle promesse de paradis. La prescience d’une terreur nous avait captivés par avance ; en quelques jours, la peur fantasmatique d’un réel annoncé fit de nous des zombis. Devenus monstres à notre tour, nous n’avions plus qu’une hâte, que les bobines soient enfin projetées dans la salle et déroulent pour nous la lente agonie de notre insouciance. La semaine passa comme une fraction de seconde autant qu’une éternité. Nous n’en pouvions plus d’attendre. Nous n’en pouvions plus de craindre ce qui n’était toujours pas là. Arriva le grand jour du baptême satanique. À 14 heures pétantes, nous étions en possession de nos tickets d’entrée. Quelques minutes plus tard, nous occupions un rang entier dans une salle bondée de jeunes gens de notre âge ou à peine plus vieux. Un spectateur non averti aurait pu croire s’être trompé de salle et repartir, pensant qu’on aller y projeter un Disney. Il n’aurait pas été si loin du compte ; en fait d’animation, nous allions être mis face à du jamais vu. Du factice grandeur nature, du démon à la hauteur de nos espérances, de l’horreur comme on ne l’aurait jamais imaginée.

Le pire bien sûr, était que nous savions tout cela par avance. Nous étions là pour vérifier notre intuition. Nous n’allions pas être déçus.

« Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? » Je ne connaissais pas encore Molière, mais une réplique approximativement du même tonneau, traversa mon esprit une fois que je que je me trouvai pris en sandwich entre mes deux copines préférées de l’époque. Elles s’étaient assises de part et d’autre du petit gars fluet que j’étais, comptant sans doute se raccrocher à moi quand les scènes seraient par trop insoutenables et déjà, quand le générique fit suite à l’inconséquente légèreté des pubs, leurs ongles se mirent à me labourer la chair des avant-bras. Nous étions en juin de l’année 75. La chaleur était déjà forte dans le Var et le cinéma ne possédait pas de climatisation. Avant même que la séance ne commença, j’étais déjà en eau, les bras nus et rougis par la poigne des filles, freinant pourtant autant qu’elles le pouvaient leur hystérie naissante. Je sus alors que je venais de m’embarquer pour vivre de sales quarts d’heure en perspective. Je ne décrirai évidemment pas le film, dont le succès fulgurant dévora une génération entière de tous nouveaux spectateurs. Rien ne vint démentir mon sentiment aisément prémonitoire. Du début à la fin, de la première attaque, qui ne constitua pas un soulagement de la tension, bien au contraire, à la dernière note de musique, la séance fut atroce. Je sortis chancelant de la salle avec mes semblables, après deux heures de torture digne de celle infligée par le traitement Ludovico à Alex dans "Orange Mécanique", à l’affiche trois ans plus tôt dans la même salle, mais que, trop jeune, je n’avais bien sûr pas encore découvert.

Nous ne disions rien ou presque sur le chemin du retour. Certains, modérément hâbleurs, ponctuaient le silence de quelques blagues morbides. Pas de quoi faire esclaffer de rire notre petit groupe sous le choc. Nous nous quittâmes sur des sourires maladroits, chacun/e repartant chez lui/elle, chargé/e comme moi, je suppose, d’une boule à l’estomac qui se résorba en un secret honteux quand il fallu dire deux mots du film à nos parents respectifs qui, bienheureux, s’en contentèrent. Assis sur mon lit, seul dans ma chambre, je pus enfin souffler. Me détendre serait un trop grand mot. Je n’étais pas sportif et n’avait aucun dérivatif physique par lequel l’épuisement aurait pu me laver un peu de l’empreinte de la morsure du squale infernal. Une fatigue moins saine m’assaillit. Je restai ainsi en légère catalepsie de la fin d’après-midi jusqu’à l’heure du dîner où, heureusement, le sujet ne refit pas surface. Il n’en était pas moins là, comme un poison actif et lent, faisant des tours de manège dans mon corps et mon esprit. Je ne tardais pas à aller me coucher. La nuit ne fut pas agitée. Mon corps, qui me semblait peser une tonne, s’enfonça dans l’épaisseur du matelas et le sommeil s’empara de moi d’un seul coup. Levé tôt pour repartir en classe, mon premier réflexe fut de jeter un coup d’œil à ma revue pour m’infliger une dose de ces images terribles, parmi lesquelles deux ou trois photogrammes du film. La revue en question se voulant magazine de vulgarisation scientifique faisant corps avec l’actualité, le reste des photos représentaient des requins bien réels, dont naturellement le fameux grand blanc, héros malgré lui, qui arborait sa denture très spéciale et si spectaculaire sur plusieurs clichés. Inévitablement, une impressionnante pleine page faisait la part belle au résultat d’une célèbre attaque, montrant un homme dont le flanc offrait une blessure béante incroyablement nette, comme tranchée au couteau. Le reste du torse, l’épaule et un de ses bras, étaient eux aussi largement perforés à distance régulière, en un monstrueux pointillé de puits coniques ouvrant sur la chair sanglante, comme si un équarisseur avait scrupuleusement suivi le tracé d’un dessin préalable. Le fait d’avoir vu la fiction peu de temps avant, redoubla l’impact déjà très vif de cette image, capture de la réalité, en lui donnant une force surnaturelle supplémentaire. La bête de cinéma existait bien dans la vraie vie. L’homme s’appelait Rodney Fox. L’attaque dont il fut la victime finalement « chanceuse », survint en 1963, année de ma naissance. Cette coïncidence me frappa, me demandant alors, à travers mon esprit romantique propre à s’infliger d’insolubles questions tragiques, si je devais, par des prières adressées au destin, le supplier de s’enrouler à rebours douze années en arrière, pour que cela n’arriva pas et que je pus échanger ma venue au monde contre l’effacement de l’accident traumatisant de cet homme. L’identification, fruit du cinéma d’Hollywood fonctionnait à merveille, m’insufflant des idées telles que je souhaitais ne pas être né pour que jamais une telle horreur ne m’advienne. Pourvu d’un sang froid incroyable, Rodney Fox, après un corps à corps acharné avec un animal sûrement trois fois plus grand que lui, avait réussi à échapper aux mâchoires prêtes à le déchiqueter. Un reportage me le fit plus profondément découvrir des années plus tard, montrant un homme tout entier dévoué à la cause du sauvetage des requins et en particulier, de l’espèce de celui qui avait failli le dévorer. Rédemption extraordinaire de son ancienne vie de chasseur sous-marin ; si miracle il y avait, au-delà de l’issue de son aventure unique, c’était bien dans ce revirement total, dans cette prise de conscience imprévisible lui intimant de cesser d’être un tueur pour entrer dans les ordres sous la bannière de la protection de ces majestueux prédateurs marins. Malgré cela et la compréhension intellectuelle que je peux en avoir, quelque chose en moi de sans doute trop faible ou inabouti, continue de me laisser sans voix devant le spectacle d’une pareille évolution au cours d’une vie. Sans doute est-ce dû à la faiblesse de ma foi qui ne peut s’attacher à aucun objet de croyance hormis la certitude de la mort. Pas si simple, venant de là et frappé de stupeur face à l’inéluctable depuis mon plus jeune âge, de se convertir à des religions marquées par davantage d’espérance. Je n’en veux pas vraiment, du coup, aux intégristes dont je perçois l’impasse autant qu’elle m’inspire de rejet. Il reste en effet peu de voies, hors un athéisme sans espoir. Le panthéisme qui aurait pu m’attirer, a fait, par son jusqu'au-boutisme, que la vie d’un Christopher McCandless tourne court ; d'un autre côté, les religions monothéistes me semblent fourguer du Dieu en kit en faisant passer la pilule comme une extasie merveilleuse, par la vente sur plan d’un hypothétique Au-delà. Hélas, rétif aux doctrines politiques, mêmes revêtues du voile de la ferveur religieuse, je ne suis pas client. Autrement plus fantaisistes, les polythéismes antiques - il faut dire que je ne connais rien à l’hindouisme actuel, ni ancien -  offrent un peu plus de souplesse. Malgré cela, je me vois assez mal faire des offrandes à Zeus. La famille comme un temple, même laïc, n’a jamais été un horizon véritablement tentant à mes yeux et le libertinage, ancienne version du consumérisme matérialiste, même si j’en défends les valeurs de liberté, n’est pas mon aventure quotidienne. L’art quant à lui, ne m’impressionne plus qu’à de rares occasions. Finalement, sans que cela constitue réellement une croyance, seule la nature mystique du héros, dont je n’ai aucun attribut, ne laisse pas de me fasciner. C’est le seul être tangible, qui à travers de rares cas, d’une certaine manière, fiche une bonne raclée à la mort, dans ses manifestations intempestives et trop pressées d’advenir. De ce point de vue, autant le long métrage de Spielberg, que je ne remercie pas, se complaisait dans des fantasmes horrifiques, autant l’histoire de Rodney Fox - même si nous serions, je pense, bien peu nombreux/ses à faire preuve d’une telle combativité dans une situation identique - nous transporte dans les hautes sphères des combats symboliques. Tout n’est donc pas perdu d’avance face à des puissances dont le déploiement nous dépasse infiniment. Saint Georges, bien que n’ayant pas existé, se joint aux luttes bien réelles des résistants/tes ayant surmonté l’épreuve de la confrontation au mal. Je doute que, comme le plongeur courageux, ils/elles aient été pris de compassion pour leurs bourreaux une fois sorti/es de l’enfer, mais - c’est là où heureusement, une entrave salvatrice est possible à opposer au délire qu’entraîne la peur fantasmatique – ils/elles surent trouver sûrement assez de force en eux pour ramener l’image du tortionnaire, mise en scène pour susciter l’épouvante et la perte de contrôle, à celle plus réaliste d’une bête humaine ayant ses limites autant que le puissant requin.

La force réside donc en nous-mêmes et le courage est l’opération qui consiste à la faire surgir malgré la terreur qui, nous saisissant une fois remis en situation de proie, se tient là, toujours prête à nous terrasser. C’est deux ans après la sortie des « Des dents de la mer » qu’un nouveau genre, venu de l’univers ludique des maquettes et non plus des créatures grandeur nature héritières de King Kong, apparût pour venir, à travers un épisode pionnier, nous rappeler cette formule magique. Cette optique fringante et adolescente arrivait pour nous offrir quelques outils aptes à faire fermer sa grande bouche à Jaws. Avec pas mal d’efforts et quelques combats à coup d’épée laser, la force serait avec nous. La question n’était plus de survivre, mais, se défiant du côté obscur, de pencher du côté du « bien », où, si on ne gagnait pas à tous coups, mourir débarrassé de la peur n’était désormais plus une utopie. Nous entrerions joyeusement bientôt dans la décennie 80, parenthèse en forme de jouet avant les conflits internationaux de la fin du siècle, où incroyablement, les visions de Georges Lucas s’avéreraient particulièrement représentatives. Monde séparé entre bons et méchants, rais de lumières vertes zébrant le ciel des combats, « Star Wars » semblait inspirer la guerre du Golfe dans l’esthétique de ses images. Le grand public ne se doutait pas encore du virtuel et des images de synthèse ; pour l’heure il savourait la SF nouvelle génération et son humour droïde. Déjà loin derrière, échouées sur le banc de sable des années 70, les monstres de carton-pâte avaient fini leur carrière. Jaws s’en était sorti de justesse.

Bizarrement expédié du scénario sous la forme d’un gigantesque plat de sashimis éparpillé sur des centaines de mètres, la grande gueule et ses centaines de dents rangées en ordre de bataille, s’étaient désintégrées sous la déflagration de l’explosion, douteusement improbable, d’une bouteille d’oxygène balancée par un Roy Scheider en pleine forme, bien qu’à la limite de sombrer. L’invraisemblance de cette fin en queue de poisson (je n’ose dire en eau de boudin), laissa même Peter Benchley, l’auteur du livre, sur sa faim. Une certaine morale voulait être sauve pour ne pas laisser le public de grands spectacles à la traîne, dans le sillage des deux survivants - un des héros étant remonté à la surface après avoir réussi à se mettre à l’abri derrière un rocher du fond. Mais le happy end scénaristique a eu du mal à prendre pour les plus fragiles psychiquement et pour ma part, il ne m’est resté qu’une litanie de carnages devant laquelle le dénouement miraculeux n’a eu que peu de poids pour me sauver de l’angoisse persistante.

Ce sont les risques, parfois mal évalués, de la vie de spectateur. Des années plus tard, je découvris le jeu vidéo et quoi qu’on ait pu dire de la violence récurrente certaine des jeux de combats et autres beat them all, la latitude offerte par le medium vidéoludique à travers ses multiples genres, m’apportât et continue de m’apporter d’immenses plaisirs autant que de découvertes. Je ne renie pas pour autant les chefs-d’œuvre de mon panthéon personnel qui m’enchantèrent au cinéma et parmi lesquels figurent d’ailleurs nombre de films d’épouvante, mais je dois aux mouvements du joystick  - comme la traduction littérale de son nom suggestif (bâton de joie) l’indique - la découverte vivifiante de pouvoir parfois, selon les titres, m’évader complètement pour un temps hors de l’histoire imposée, comme c’est le cas dans certains RPG (Role Playing Game) et errer à plaisir en y découvrant des petits jeux mis en abyme au cœur du jeu lui-même, ainsi que d’autres quêtes annexes. Cette possibilité unique dans une fiction, hors sa propre rêverie, m’a d’emblée interpellé lorsque j’ai eu progressivement et sur le tard, l’occasion de découvrir ces univers. J’y ai retrouvé la familiarité de ce que permet la scène ou l’opportunité  d’errance propre au regard donné à la énième vision d’un film que l’on chérit et dont il n’est plus nécessaire de suivre pas à pas l’histoire. Ces ballades latérales, décriées dans les productions « sans maîtrise » scénaristique, ont fait pour moi le charme de nombre de visionnages de films déclarés ratés et sans attrait.

L’art du scénario est une discipline ambiguë dont l’enseignement me crispait déjà fortement à l’université de cinéma, quand la majorité des étudiants y trouvaient les clefs du talent narratif alors que je m’énervais contre les clichés et astuces du genre. Pour quelques Hitchcock, informaticiens du sens, combien de faiseurs aux ambitions de supermarchés ? Je vois encore aujourd’hui, dans ma résistance aux histoires, des similitudes avec un dégoût pour les éducations subjectives portées au rang de dogmes, eurent-elles l’incidence momentanée d’un film. Méfiance pour les contes à se réveiller la nuit ou à ne plus dormir du tout, car comme pour moi, dans le cas de Jaws, ce n’est pas le premier soir suivant l’impact qui fait foi, mais bien les décennies postérieures. Une grande exception est à mettre au crédit des mythes qui, à la différence des cultes, ont su prouver leur bénéfice au-delà du choc de la surprise, pour s’avérer des compagnons de route plus fréquemment protecteurs que néfastes, par la globalité objective qui permet à la libre interprétation d’être. Différence notoire entre totalitarisme des points de vue alignés sur un axe et latitudes périphériques autour d’un phénomène. Les deux formes de transmission se croisent, tant dans l’éducation des masses, que dans la culture du même ordre. Le héros que nous abritons est-il capable de se défaire de l’emprise carnassière des pressions populistes ? Les traces sanglantes encore fraîches de l’histoire récente, n’en donnent pas véritablement la preuve. Peut-être qu’un tour, de temps à autre, du côté des mythologies profondes et des fantaisies ludiques plutôt qu’une immersion dans l’éternelle production d’anecdotes dramatiques, nourrirait plus richement d’exemples de haute stature, nos quotidiens fragiles d’incertitudes ? Encore faut-il que leur traitement soit à la hauteur. Mais comme on dit, à chacun/e ses goûts, n’est-ce pas ? Tous ont leurs vertus s’ils parviennent à nous aider à nous définir.

Sortir vainqueur implique au moins de ne pas s’être trompé de combat.

Bacile de copte

David Noir - Innocence of musli

David Noir - Innocence of musli
Il n'y a que des bonnes choses dans la tradition

Inquiet, attristé, un peu dégoûté du type de réactions à l’affaire du film « L’innocence des musulmans » (Innocence of Muslims ) parcourues et entendues sur les médias et évidemment consterné par les conséquences et suites tragiques des événements.

Je n’ai entendu que Brice Couturier ce matin sur France Culture qui en parle comme j’aimerais d’avantage en entendre parler. Ce n’est pas pour polémiquer sur le « bon » ou « mauvais » Islam auquel je ne connais rien, pas plus qu’en quelque matière religieuse que ce soit. Je ne parle que de mon point de vue et de ce qui me choque dans le traitement fait par les médias et les commentaires lus ici ou là. Je mets de côté l’assassinat infect de l’ambassadeur des Etats-Unis ou de toute autre personne mortellement prise dans cette tourmente. Infect comme le sont tous les assassinats, qu’elle que soit la revendication de leur légitimité. Non, je veux parler ici d’une thématique qui m’est chère et concerne directement mes préoccupations artistiques.

La plupart des analyses et commentaires affligent le film d’une description dévalorisante basée sur l’a priori de son caractère néfaste puisque soit disant moche, provocateur et de mauvais goût. On argue alors que des acteurs pitoyables (c’est d’ailleurs faux) jouent sur des fonds verts, qu’il s’agit d’un navet sans fondement, bourré de trucages grossiers, tourné par un réalisateur dénué de talent …

Je n’aime pas ou plutôt j’abhorre ces jugements hâtifs, imbibés de mauvaise foi autant que de lâcheté et qui se réfugient derrière l’implicite et supposée nullité d’un film dont le seul objectif serait de provoquer ou de tourner en dérision le Sacré porté aux nues, dont on oublie que son adoration est à la source de bien des crimes. Quel lamentable reflet de l’esprit critique dont un pays libre se devrait d’être fier, renvoient ces pauvres plumes trempées dans le copié collé des clichés les plus bêtes et rampants qui soient !

Aux chiottes donc, le cinéma de John Waters, les Monthy Python et leur « Vie de Brian », les films de Sacha Baron Cohen … toutes alternatives oxygénantes à la stupidité consensuelle qu’on est bien content d’applaudir quand le temps n’est pas trop à l’orage.

Ce qui me dérange pour le moins, c’est que dans notre démocratie fière à juste titre de sa liberté d’expression, parodies et moqueries sont appréciées et même encensées au nom de l’esprit frondeur, à condition que leur conséquences soient cantonnées au cadre bien familial du « respect des limites ». Si par un malheureux hasard, elles font plus que « mouche », elles se transforment en actes politiques qui sont alors affaires de « grandes personnes ». Comprenez bien, que dans de pareils cas, clowns et enfants sont prier d’aller jouer ailleurs et de ne pas empiéter sur les sujets graves ; sans quoi c’est papa et maman qui devront arranger l’histoire et payer les pots cassés. Et la presse rampante de suivre, telle un bon serviteur du côté du manche, déguisé en justicier moralisateur, avec ses accroches toutes faîtes, ses chapeaux bienséant et ses articles tendancieux sous couvert de l’objectivité de monsieur et madame Toutlemonde.  La norme, l’immonde animal, toujours lui est toujours à la mode.

C’est très bien et tellement dans l’air, d’être indigné, révolté, de s’afficher prenant parti avec une identité bien à soi et tellement à tout le monde. Quelque part cette histoire, qui en recèle tellement d’autres, me rappelle l’argumentation perverse qui m’avait tant heurté à l’époque de la sortie du film « Ed Wood » de Tim Burton, narrant la vie du réalisateur du même nom. Toutes et tous avaient crié au génie, valorisant sans équivoque comme il était attendu, je suppose, par le cinéaste hollywoodien, le brio de Tim face à la médiocrité de Ed. On en riait et c’était bien normal, puisque le génial Tim possédait ce que le malheureux Ed n’avait jamais exprimé : le talent. Et les braves internautes cinéphiles, des années plus tard, tout comme la presse d’alors, de colporter sans réfléchir d’avantage le constat de ce formidable exposé de savoir faire au dépend de la pauvreté filmique qui l’inspira. Pour ma part, je ne boudai pas le film pour le plaisir qu’il m’apporta en révélant la merveilleuse fantaisie du cher Ed Wood, mais n’en pensai pas moins. Depuis sa découverte ainsi provoquée, je crois qu’un certain nombre de critiques et de spectateurs éclairés ont su voir chez Ed Wood, ce qu’il espérait tant qu’on lui reconnaisse de son vivant : un univers véritable et profond dont la maladresse de facture des réalisations contribuaient totalement à la qualité du propos contenu dans ses films, dont l’unique sujet fut le droit à la différence.

Alors peut-être qu’aujourd’hui, histoire de ne pas avoir l’air trop bête plus tard, il serait bon, de la part de quiconque prétend avoir une culture artistique, d’être prudent en matière de regard de mépris sur des productions aux allures bancales ; de ne pas puiser ses arguments critiques dans l’utilisation d’effets cheap ou de fonds verts faciles à conspuer, sous peine de ne savoir reconnaître l’art que dans la qualité 100% bien ficelée. La bonne foi pousserait à s’abstenir d’une analyse à l’emporte pièce et l’intelligence viserait à jeter un coup d’œil du côté, que sais-je … de Pierre Kast,  Jesús Franco ou n’importe quel autre qui ne limite pas la poésie à ce qui est acceptable. Pour ma part, je ne sais pas faire de distinguo entre Jerry Lewis, Molière ou Godzilla ; je les aime bien tous les trois.

J’aurais beaucoup à dire tant le sujet m’exaspère et m’irrite pour avoir souvent également fait les frais de la stupidité convaincue et du manque d’audace.

Pour en revenir à ce film, prétexte à faire couler plus de sang que d’encre, je n’en ai vu que les montages circulant sur Internet. Il est vrai que, pour corroborer les dires des interprètes, pétris de peur - on les comprend - et jouant les indignés abusés afin de se protéger, quelques passages semblent post-synchronisés sans ambages, dans le but sans doute, de leur faire dire d’autres mots que ceux qu’ils ont prononcés lors des scènes. Le processus est amusant bien qu’un peu cavalier. Mais en veut-on à Fellini d’avoir fait parfois doubler ses acteurs ?

Le sujet n’est évidemment pas là. Le sujet, il est tout simple : il ne s’agit pas du concept subjectif de « beau » ou « laid », du « mauvais » ou du « bon » sollicité pour faire écran au problème, ni d’une méritocratie du « talent » qui justifierait que certains sont plus autorisés que d’autres à jouer de la satyre. Il ne s’agit même pas à mon sens, de la seule liberté d’expression, pas plus que de la religion islamique.

Non, le sujet est dans la responsabilité intellectuelle de peser correctement et honnêtement ses mots face à un chantage à la peur qui s’abat sur les libertés de dire et de représenter.

Car la liberté de rire, de critiquer, de se moquer, de créer, voir d’insulter … c’est simplement la liberté tout court. A partir de là, la loi est là pour régler les litiges et non le lance-roquettes ou la terreur planante comme une menace insupportable. Je sais bien qu’en avançant cela, je ne résous rien - ça serait trop simple - du problème de ceux qui se sentent insultés et qu’il ne faut pas mettre de côté puisqu’il nous faut vivre ensemble. Néanmoins, c’est l’affaire de ceux et celles qui prennent la parole sur les ondes, Internet ou à la télévision - et c’est à elles et eux que je m’adresse - d’identifier clairement ce qu’ils et elles, défendent en la matière.

 Ça ne peut être fait à moitié, ni en laissant supposer qu’on pourrait condamner sur des règles scénaristiques ou esthétiques, l’objet du débat qui deviendrait alors « relatif ». Il n’y a pas de relativité à la liberté de représentation ou d’énonciation. Doit-on rappeler des bases aussi fondamentales de nos acquis ? C’est de la responsabilité de tout intervenant public, qu’il soit politique, journaliste, pédagogue, artiste ou internaute de toute provenance, de ne pas fragiliser cet inébranlable impératif à la démocratie par un discours ambigu qui pourrait laisser entendre que certaines formes d’expression ont moins droit de cité que d’autres. Une réplique de film, une phrase d’un livre n’est pas un acte, mais une pensée mise en forme. Peu importe qu’elle soit stupide ou brillante. En aucun cas, elle ne mérite des actes de répression entraînant la mort et ne doit pas être bannie ne serait-ce que pour cette seule raison. Libre à chacun de l’aimer ou la trouver détestable, mais si on la rejette sur des principes fallacieux, alors balançons toute la poésie produite au monde avec. Et c’est bien aussi de cette guerre là qu’il semble être question. Les mouvances fondées sur l’intolérance ne souhaitent qu’une chose, l’anéantissement du culturel au profit du cultuel, qu’il soit politique, dogmatique ou religieux. Il ne s’agit aucunement ici de franchir les limites données par la loi en terme d’incitation au racisme ou autre. Ce n’est, en l’occurrence, pas le cas. Un film, bon ou mauvais, idiot ou clairvoyant, reste une œuvre ; il ne faut rien lui prêter d’autre. Et dieu sait si on nous en gave des plus crétines tous les jours que le télévisuel fait. Il est très important et même vital, de tenir le cap de cette vision selon moi. La représentation, j’en sais quelque chose puisque m’adonnant à la mise en scène, est une des clefs de voûte de notre bien être commun. Elle est la traduction des points de vues d’un individu dans une langue accessible - parfois douloureusement - aux autres. C’est un lien. Il peut-être absolument nocif – la preuve en est des agressantes publicité sur nos murs - mais il est, par la mise en mots, en sons, en images … la seule alternative à la solitude de groupe. Se représenter, c’est parler ; c’est dire qui on est.

Je ne connais pas le réalisateur du film incriminé. On le taxe de réalisateur porno (là aussi, la belle affaire !) et il répond au curieux pseudonyme de Sam Bacile. Si ses déclarations exprimant sa peur d’être tué sont vraies, il me semble dangereusement naïf, car quiconque suit l’actualité, depuis la mise à prix de la tête de Salman Rushdie, l’affaires des caricatures du prophète et l’assassinat de Theo van Gogh, doit savoir qu’il est notoirement risqué de dénigrer ouvertement l’Islam. Pour imprudent ou audacieux qu’il fut et quelque soit son talent, là encore, je ne pense pas qu’il doive être regardé dédaigneusement par la presse ; pas plus que la jeune fille s’habillant « trop » court ne mérite d’être méprisée ou condamnée pour avoir excité la violence machiste.

La violence physique reste à mes yeux, grave et sans excuse. Elle n’a besoin d’aucun autre prétexte qu’elle-même pour se justifier.

Malgré la tristesse que m’inspire notre humanité et ses douloureuses évolutions, mon esprit avide de jeu de mots ne peut s’empêcher au milieu de cette fureur haineuse de toute part, d’être sensible à l’étonnante et incongrue homonymie existant entre le pasteur Terry Jones, anti-musulman convaincu, brutal et n’inspirant guère la sympathie, ayant apparemment quelque intérêt dans le film et le réalisateur-acteur du même nom, créateur entre autre, de « La vie de Brian » avec les Monty Python, cité plus haut. C’est une coïncidence pour le coup, aussi triste que drolatique.

Aussi impardonnable et dangereusement provocateur que puisse paraître le film objet de ce conflit, il a pourtant bien fallu aller le chercher pour qu’il sorte de son anonymat et déclanche la fureur à laquelle nous assistons. Comme tout un chacun, je me doute des nauséabondes manipulations effectuées à dessein, tant pour enclencher le chaos d’un côté que d’y répondre, de l’autre.

C’est pourquoi, je n’aurai abordé ici que cet aspect des choses qui m’est cher ; le seul sur lequel je puisse très modestement influer auprès de celles et ceux qui me liront : plaider pour la liberté de représentation en toutes circonstances et quelle qu’en soit l’esthétique, la pensée et la qualité, car c’est en matière d’art, un principe supérieur à celui de la valeur du contenu apparent. Ce n’est pas moi qui le dis ; l’histoire des pratiques artistiques en est le simple constat. Ne l’oublions pas par intermittence et selon les événements.

Plus encore que dans le cas de l’art, bien assez grand pour se défendre, il n’y a, à mes yeux, rien de plus grave au monde que de menacer l’humour d’extinction par une exécution sommaire, sous prétexte de son mauvais goût ou de sa faible portée. Et d’autant plus s’il est potache, infantile ou taxé de l’imbécillité la plus probante. Peu importe que nous l’apprécions, son existence est vitale car plus largement, nous savons tous qu’une grande part de l’humour véritable crisse aux oreilles, retourne l’estomac et touche à des sujets scabreux.

L’intolérance, je sais bien ce que c’est puisque 90% des choses que je vois ou entends m’insupporte ; dans la vie, le métro, sur les ondes, à l’écran, dans les journaux, sur scène … partout où il y a de la production humaine. Et pourtant, je les tolère quand même. Et pourtant, elles m’agressent plus que je ne pourrais le dire. Néanmoins, je n’égorge pas les publicitaires qui me font tous les jours plus de mal que n’importe quelle philosophie ou religion, ni les responsables de la RATP qui mériteraient le pilori pour me faire payer une seconde fois, en plus du prix de mon ticket, par l’abêtissement de mes neurones et le monstrueux effort de résistance que je dois exercer pour ne pas faire de place aux injonctions débiles que mes yeux ne peuvent éviter sur les murs. L’imposition de cette bêtise mercantile étalée ne mérite-t-elle pas elle aussi la mort pour la pollution qu’elle génère en chacun/e de nous ? Oui, j’ai, ancrée au plus profond de moi, cette intolérance à l’ineptie et à la démagogie ; au sens le plus pur du terme, celui d’une intolérance physique aux composés les plus toxiques. Et pourtant, comme la plupart d’entre nous, je ne tue aucun de ces responsables de la dégradation de mon paysage mental. Qu’y a-t-il pourtant de plus grave pour un homme que d’endommager son cerveau ? Est-ce que je dispose d’une seconde vie pour laisser celle-ci être gâchée par le parasitage de l’imbécillité d’autrui ? Assurément non. Seulement, l’effort est le maître mot de nos civilisations. Cet effort, je le fais voilà tout. Pour être un être humain, pour continuer à vivre, je tolère. C’est peu glamour il est vrai, mais il n’y a pas d’autre solution à ma connaissance, en dehors de l’oppression psychique ou du sang versé, pour vivre au sein de la multitude des avis, des éducations et des comportements qui peuvent me sembler hostile. Cet effort oui, je l’accepte, mais pas au prix de l’abdication de ce qui fait ma force et ma pertinence.

De la même façon que nous devons être nombreux à souhaiter que, au moins dans son fort intérieur, chaque individu admette que l’autre est tout simplement autre et que c’est ainsi, je souhaite à mon tour, expliquer ce qui constitue ma limite. Cette limite est qu’on ne m’impose pas de respecter des symboles que je n’ai pas choisis. J’avais déjà réagi au décret - oh combien moins retentissant que cette dramatique affaire actuelle - légiférant sur l’outrage au drapeau et voté discrètement l’été dernier. (Lire ici.) Quelque part les mêmes ingrédients s’y retrouvent. Et il me vient, chemin faisant au cours de ma petite réflexion, de me demander qui, des instances étatiques ou religieuses du monde, ont le souci de respecter les icônes de mon athéisme à moi et en toute matière, que sont : le mutisme de la revendication des croyances et la table rase des éléments sonores liturgiques que dispensent toutes les églises de l’univers.

Ce sera en effet bien un autre monde quand ne tinteront plus à mes oreilles les cloches du dimanche que je n’ai jamais désiré entendre. C’est donc bien ainsi que cela se passe et le choix ne nous est pas permis. C’est bien sur le tas de l’Histoire que la culture se fabrique ; tant par ses déchets que par ses joyaux. La culture est affaire de compost ; tout ce qui est produit se doit d’y fermenter, sans distinction. Les pantalonnades burlesques comme les histoires les plus sublimes. Il s’agit juste de ne pas oublier de regarder avant d'en juger qui,  en cet instant, a le doigt sur la gâchette.

En retard, en retard ; les défenseurs du sérieux, seront toujours en retard … d’une guerre ou deux.