SCRAP Diary – 04 / L’Amour Capital : richesse et misère des affects

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- Carte SCRAP N°6 - David Noir -

Je n’ai jamais pu survivre dans un couple avec une personne m’aimant de tout son amour. Il lui aurait fallu en garder bien davantage pour elle. Je n’ai jamais désiré qu’un pacte, aussi doux soit-il, me conduise à épouser le dogme d’un tel amour. Aussi n’ai-je pu que m’en tenir à de multiples distances toutes plus respectueuses les unes que les autres. Parce qu’autre chose m’appelait et me disait de ne pas porter tout ça ; de ne pas m’en charger et me laisser indolemment m’évanouir sous son poids. Parce que l’amour est aussi toujours l’affaire de quelqu’un d’autre que de soi-même. Parce qu’il n’existe nulle part d’endroit où vivre la même chose au même instant en commun. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai tellement aimé de gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Pour fuir ça. Pourtant, j’aime moi aussi et ressens ce que cela veut dire.

Aucune amertume dans mes propos. Bien au contraire, la joie d’apprendre un peu plus chaque jour à ce sujet. Quelle distance mettre entre l’amour et son propre travail pour ne pas se sentir sous pression au point de s’endormir sans plus voir le quotidien habillé de son regard à soi, au point de s’en faire péter les veines du derrière comme celles de l’œil ? Qui donc peut comprendre ça ? Pas ceux/celles qui encensent l’aveuglant « je t’aime » plutôt que la lucidité. La femme amoureuse ? Peu probable. L’homme méchant ? Mieux vaut les prochaines fois, l’éviter. Et c’est ainsi jusqu’en politique, où la passion de l’aveuglement, le désir de toujours nier son propre réel l’emporte sur l’écoute de soi. Mais peu importe ce qu’il adviendra de nous, s’il existe toujours quelque part des places où l’excitation de proférer n’importe quoi sur ce qu’on n’a pas vécu, est évincée au profit d’un sentiment créatif assez honnête pour fouiller le bas côté des sentiers battus.

J’aimerais que SCRAP, projet sans forme et peu disposé à en avoir, accueille un de ces petits endroits microfissurés où l’amour ne se prétend plus aussi pur, en se mélangeant à la liberté d’être et de penser, plutôt qu’uniquement se proposer de ressentir. L’émotion sans la réflexion, qu’est-ce donc ? Une plénitude à moindre coût si l’on se contente de vouloir situer son ancrage dans l’immédiateté de ce qui advient. Je peux pleurer sans honte ni réserve devant le plus bête des scripts télévisuels ou cinématographiques un peu efficace. Qu’est-ce que cela prouve ? Que la situation m’a ému ? Que j’y adhère ? Rien de tout cela, car ce serait oublier que l’émotion larmoyante n’a rien de commun avec celle qui provoque le rire. Mes larmes ne sont que des automatismes aussi ordinaires que celles abondamment obtenus par des accords mineurs bien sentis plaqués à bon escient sur une guitare ou un piano. Les larmes de tristesse d’un public ne font bien souvent que secouer leur préalable mélancolie de spasmes, tandis que le rire esclaffé provient tout entier de la stupeur, de l’audace sidérante, de la blague outrancière et choquante, de l’étonnement. Un tel phénomène est bien plus rare et rire, y compris et surtout, devant les démarches les plus heurtantes au yeux des révérencieux de l’amour, m’impressionne et me stimule bien plus que la foi compassée envers ce sentiment tout puissant. En tous cas, je le rêve ainsi ; y compris à l’acmé des plus véhémentes douleurs alimentées par les crises. Lutter contre ce banal et mensonger a priori de l’amour comme étant infailliblement « bon », me fait progresser et grandir. Car, à l’opposé de ce qui semble être dit, nous croulons sous l’Amour. Il se pavane à tous les coins de regard, bien plus « Big Brother » que n’importe quel système informatique de surveillance. Tant que l’on cultivera en soi une seule zone de non droit inattaquable, un seul de ces tabous incroyablement difficile à remettre en cause à force de confusion complaisamment entretenue, il ne sera pas difficile de nous mener par le bout du nez au nom de supposées grandes causes. Et quelle cause plus grande que l’Amour universel lui-même ? Pas directement lui bien évidemment - car combien de forme l’attachement peut-il prendre ? - mais l’image romantique mystique perpétuellement surévaluée qu’on se plait à donner de lui. Nous la portons pourtant comme un fardeau qui ruine nos vies. C’est bien lui le vrai Dow Jones, le mètre étalon du capital, indice référentiel indiscutable de tout ce qui se fait sur l’échelle qui va du bien au mal. Si tout était si simple entre nous et qu’il suffise à chacun/e de quêter et d’obtenir d’autrui ce bon sentiment pour se sentir comblé, je crois que ça ce saurait.

Justement, ça se sait, mais nous n’aimons pas tellement le savoir. Si nous souhaitons si avidement valoriser cette « vertu », c’est peut-être simplement parce que nous pensons si maladivement souffrir de son absence alors que nous ne souffrons que de l’Absence. Absence de tout, de richesse, de réponses à nos caprices, d’impuissance à s’évader des sentiments coupables …. Pas facile de vivre une vie de pauvre, démuni à l’infini de toute certitude. Une seul chose nous obsède dès lors : en trouver des éléments, quelque part, des preuves arrachées de force à la réalité par bribes, n’importe où et particulièrement chez les autres. Approbation, reconnaissance, applaudissements, témoignages de jouissances, sourires ravis … tout ceci nous fait un bien fou. Cet amour qu’encore et toujours, partout on nous vante, on nous chante, on nous filme, on nous représente de façon plus ou moins subtile, est donc bien la panacée, le soulagement à tous nos maux, le remède à notre existence d’errance et de difficultés.

Pourtant à mon sens, le jour où nous apprécierons le réel autrement qu’à l’aune de ce sentiment pur et attrayant comme l’or, les pensées racistes, fascistes, jalouses, propriétaires, totalitaires, homophobes et j’en passe, se frayeront moins aisément un passage vers nos cœurs pétris d’ambivalence. L’amour de l’Amour fait la part belle aux monstres tyranniques, qui naissent spontanément en sa périphérie par simple comparaison différentielle, tant le Mauvais ne peut se tenir debout sans le Bon. Non, un amour bénéfique, scrupuleusement dosé ne dit pas « moi, moi, moi ! » ; ne dit pas « vis pour moi ; sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi … de ma propre errance ». Nous savons toutes et tous qu’il en existe d’autres versions, non moins passionnées, mais au moins aussi passionnantes. Est-ce le cul pour le cul, est-ce un savant jeu de rôles, est-ce une composition aimable de nos tempérament comme le suggère au fond, un Marivaux malicieux et peu dupe, souvent visionnaire et sage ? Est-ce au contraire d’autres systèmes que le trop éprouvé duo ? La polygamie, la polyandrie, la solitude, l’amitié amoureuse ? Est-ce le mariage utopique des membres d’une communauté toute entière ? Les alternatives pourraient être légion. Mais non, valeur sûre, mille fois décriée, mais faute de mieux … il y a le couple autoproclamé dieu de l’amour fidèle.

Ma mère m’a détruit par amour, mon père par égoïsme. Ce fut durant ma petite enfance, je ne me suis pas méfié. Ce n’est pas de leur faute, puisque rien n’est jamais la faute de personne. Peu importe aujourd’hui. La seule valeur que j’ai retenu de toute cette comédie dramatique du couple uni, c’est que, tant qu’à « se donner en spectacle » - car il s’agit bien de cela ; se donner, mais dans quelle mesure et jusqu’où peut-on se donner ou se reprendre à l’autre lorsqu’il est réduit à l’état passif de spectateur ? – il faudrait alors que le spectacle d’une telle fusion de l’atome explose en plein vol et ouvre une brèche sur autre chose, par où la lumière et l’air pourraient surgir. Aussi, un spectacle n’a-t-il de sens pour moi que s’il se permet de tricoter ensemble ces deux notions, amour et liberté, entre leur deux pôles, afin que soient émis par la réaction chimique de ce rapprochement explosif, un peu de lucidité et quelques grammes d’oxygène. Il faudrait un jour bien en convenir, les deux matériaux de base sont trop purs pour être vécus concomitamment. Il nous faut hybrider ces sentiments d’être exaltants, afin de tempérer leurs effets sans qu’ils s’en trouvent par trop éteints.

Par delà les fantasmes, veut-on vivre la vie d’un Don Juan, qui dans le réel serait un abuseur et un violeur unanimement condamné ? Qu’à cela ne tienne, car c’est bien là l’incarnation d’une liberté qui fait fi de toute barrière. Souhaite-t-on plutôt un destin de pasionaria amoureuse comme celui d’une Médée qui se donne tout entière à sa cécité amoureuse, jusqu’à détruire dans le feu de son dépit, son entourage le plus proche et le plus adoré ? Pourquoi pas, mais il faut compter sur le fait que la vie véritable ne nous la présentera que comme une criminelle infanticide dont le monde ne regardera les résultas du déchaînement des passions, qu’avec dédain et dégoût. Où sera donc alors passé, dans ces deux cas, la fascination pour le sentiment pur que nous choyons tant ? C’est cette même adulation totalement onirique qui mène en réalité, à la destruction et je le répète, dans notre vie la plus concrète et donc sociale et politique, à l’admiration la plus stupide des positionnements apparemment « forts ». Quelque part, je le crois, comme pour toute divinité inaccessible à nos bras trop courts, l’adulation de l’Amour est le germe de la violence qui nous sépare les uns des autres. Une telle posture est aussi le ferment de l’hypocrisie qui nous pourrit de l’intérieur, résultant de si mal assumer notre échec commun et cuisant, notre paresse active à ne pas être nous-même.

Nous ne pouvons vivre nos vies au cœur de la fiction rêvée et la poésie profonde de notre espèce reste le point ultime et unique de cette promiscuité entretenue par le désir d’être un/e autre. C’est en son centre, à mes yeux, qu’il faut effectivement constamment se replacer pour que le réel nous apparaisse plus lucidement à chaque heure qui s’écoule. La vie vécue n’en sera qu’un compromis hybride, une version combinant le bonheur d’être pour soi et le bien-être de partager les chemins de celles et ceux qu’on admire, qu’on aime, qu’on apprécie. Contre toute lâcheté, contre tout mensonge, contre tout totalitarisme, fut-il de l’amour lui-même, il n’y a rien d’autre à vivre que d’arpenter ce chemin médian et peut-être médiocre, mais qui reste toujours à comprendre.

L’amour est semblable à un minerai enrichi. À l’état pur, il détruit l’être profond et la vie elle-même. Alors, non, la liberté qui nous fait le tenir à distance n’est pas l’égoïsme ou la peur, bien au contraire. Oui, il faut la cultiver sous cette forme par-dessus tout ou, dirais-je, presque par-dessus tout. Pas au-dessus de l’intelligence, qui reste la valeur suprême des humains, mais juste un degré en dessous. Le plateau, la scène publique devrait toujours être l’endroit de l’expression libre, qu’il faudrait mieux distinguer de l’endroit de la propagande politique ou sociale qui porte en son sein les pires chimères et n’offre aucune latitude de penser par soi-même. La scène est par essence carcérale. Quel meilleur endroit que ses quatre murs et ses frontières symboliques pour expérimenter la vie in vitro, plutôt que de (se) raconter des histoires qui font plaisir aux dormeurs ? Il ne s’agit pas de s’indigner par soubresauts jusqu’à en faire une mode, mais d’entretenir et déblayer sans cesse la voie du questionnement, sans répondre innocemment avec délices aux appels de ses envies et s’y vautrer comme si notre confort avait valeur suprême. Il existe un monde et nous en sommes responsable. C’est certainement très bien de changer son automobile au diesel pour un véhicule plus respectueux de l’environnement. Ce serait tout aussi bien et nécessaire, d’interroger avec régularité, nos grandes mythologies fondatrices pour en comprendre leurs sens manipulateurs et possiblement cachés, plutôt que de penser l’humain au prorata des valeurs de Walt Disney. La simplification à outrance et le rejet de la « prise de tête » font la part belle à l’imbécillité de nos comportements. Si on ajoute par-dessus ça, la vanité de vouloir exister avec importance, valorisée comme le vrai plus par la hiérarchie sociale, nous obtenons le grand vacarme duquel surgit perpétuellement notre longue plainte de ne jamais parvenir à nous en extraire. Affinons donc rapports et regards, écrits et relations, dussions-nous ne pas savoir où nous en sommes, si ce n’est par l’infra-résonance d’une vibration intime qui nous dirait muettement : « ça pourrait bien être aussi par là, dans ce petit coin de sentiment là sans importance, qu’il faut jeter les yeux. Va donc voir. »

Journal des Parques J-17

Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 5

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 24 avril : LA FOIRE AUX CONSCIENCES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes résolutions, résultats, ni réussites ni échecs, prendre une voie, ne rien regretter

Bon, on a bien chanté, baisé, bu, rigolé. On s’est bien démasqué. Bof ! Tu t’en vas ? Et la constance alors ? Demain tu seras qui quand tu me croiseras dans la vraie vie ? 

Dérive des continents

L’apparence existe, je l’ai rencontrée. À toute heure, en tous lieux, à toutes époques de ma vie. Ami/es, amant/es, partenaires, connaissances, famille... l’apparence est un masque fin et translucide qui se glisse entre la peau et l’âme afin de brouiller les pistes identitaires et désorienter les radars des interlocuteurs/trices de passage. Une vraie microchirurgie opérée avec soin et habileté dont le résultat est proprement bluffant. Là, nous sommes dans les hautes sphères de la mascarade, loin des grossiers liftings. Ce n’est plus l’épiderme qui est retendu, c’est un bouclier invisible qui déploie ses ailettes en un parapluie convexe et hermétique à toute velléité de communication trop intrusive. Indétectable de prime abord, c’est l’arme défensive absolue qui protège une personnalité d’être trop disséquée, mise en cause, découverte, soupçonnée de malversations affectives ou même simplement, touchée au cœur.

Je ne lui connais aucune parade efficace. C’est s’époumoner en vain que de hurler à la vérité, que de se répandre en supplications pour que s’ouvre, ne serait-ce qu’une minuscule entrée, à la sincérité de l’autre. Pas de faille. Quand il se met en ordre de marche, le mécanisme du déni d’amour est imparable. Sa surface est dure alors comme le roc. On a beau s’être cru aimé, au moins apprécié pour ce qu’on était ; avoir été persuadé de se sentir en phase, en accord sur des points de vue, tout ce qui a fait le lien supposé est balayé par la clôture sans retour en arrière possible, des parois du masque de l’apparence. Le verrouillage est instantané et l’on comprend alors qu'il a été programmé de longue date. L’accès au corps, le toucher, l’échange profond, la proximité des vues, la complicité de cœur … tout l’arsenal de la relation est déclaré non grata à l’instant même. Anéanti, désespéré, on se perd alors en conjectures sans parvenir à saisir l’extrémité du fil qui, si l’on tirait dessus, déclencherait le retour à l’instant d’avant appelé à grands cris. Le processus s’avère tellement rôdé que la colère, peut-être légitime, ou l’expression émotionnelle de l’événement qui expliquerait ou donnerait les clefs d’un tel revirement, n’y ont pas leur place. Tout se fait en « douceur ». Le moment de panique une fois vécu, on s’aperçoit, penaud et désarmé que la lutte est perdue, qu’il faut ravaler à jamais son espoir de toute réconciliation de fond. Une cause logique à cette rupture malheureuse : on s’était trompé sur toute la ligne depuis le commencement.

Bien sûr, on est fautif. De telles choses ne se produisent pas d’elles-mêmes, sans raison. Ego flatté, espérances auto-nourries, erreurs manifestes d’aiguillage, auto-persuasion impardonnable, on n’avait qu’à être vigilant ; qu’à ne pas désirer croire à ce point à l’inconditionnalité de l’amitié, de l’amour, des affects quels qu’ils soient, sur la simple supposition d’une sympathie mutuelle. C’est que l’on avait omis de pleinement considérer une condition s’avérant souvent fatale à tous liens : le contexte. Rares sont les échanges qui résistent à ce facteur décisif, contre vents et marées. Le contexte contient le code génétique de la rencontre ; il peut être mortel de l’oublier. Game over.

Sentant le sentiment d’injustice et la rage enfantine de la désespérance monter, on nous rabrouera gentiment, dans un geste de chaleur, au mieux, paternaliste, au pire, condescendant. On nous remémorera qu’il ne fallait pas tant s’emballer ; qu’il faut prendre en compte la nature mobile des sentiments qui est à l’œuvre dans la séduction d’un moment et qu’après tout, la vie n’est que le fruit de ces moments successifs. Aucune argumentation, la plus sincère soit-elle, ne résiste à l’invocation de la fragmentation temporelle. Cette petite divinité de poche, bien pratique, permet de dire tout et son contraire, assure de pouvoir revenir sur son engagement sans ecchymose. L’apparence est là, huilant sa mécanique en sourdine, prête à s’incarner en remplacement du visage avenant dont on portait l’image en son cœur.

Malheur au coupable naïf qui dépose avec insouciance le petit paquet de sa confiance en autrui dans le même panier que celui qui contient son avenir. Personne n’est l’avenir de personne, contrairement à ce que quelque poète connard et suffisant a pu dire pour faire mousser l’égocentrisme de ses vers. Le seul devenir d’un individu tient tout entier dans la garde de son épée et la poigne qu’il développe pour la tenir. Il ne s’agit pas pour autant de renier la force de la vison, la pertinence des projets qui guident le cheminement de chacun/e. Il est juste utile de se souvenir que leur croisement avec ceux des autres n’est que fortuit et éphémère. Et si leur communauté itinérante progresse joyeusement quelque temps, la prudence réclame de prendre régulièrement de la hauteur pour mieux anticiper les bifurcations qui s’annoncent à venir. Les routes droites et méticuleusement goudronnées n’existent pas dans la nature et pas davantage dans la nature humaine. Il n’y a pas d’autoroutes tracées d’un trait franc et limpide, reliant les cœurs des hommes. Sommes-nous tous/toutes fourbes pour autant ? Au risque d’écorcher une certaine idée du sacré, je crois qu’il faut répondre « oui ». La peur, l’arrangement avec sa propre conscience, sa morale flexible, ses accès d’aigreur font de l’être humain un animal sans constance, imprévisible et dangereux du fait de cette imprévisibilité même. Le mensonge a sa fonction et son utilité pour s’épargner l’usure qu’engendreraient des luttes trop quotidiennes, surgissant au détour de chaque propos honnête qui se trouve confronté à un autre. Trop fatiguant, trop exigeant ; sans doute ne peut-on nous en demander tant à nous-mêmes, en plus de la préoccupation de sa survie matérielle. Les traîtres n’en existent-ils pas pour autant ?

La justice prend bien souvent des années pour juger des criminels de guerre dont le sort serait bien vite expédié si on les laissait à la vindicte populaire. Des années pour comprendre le fameux contexte dans lequel les événements sont advenus. On voudrait rassurer l’espèce sur elle-même en mettant à jour des raisons autres qu’innées, que seraient la faiblesse, l’inconséquence, la haine gratuite et la violence bestiale. Au fond, la justice du monde aimerait tellement n’avoir à faire qu’à des innocents. Mais n’est gratuit que ce que l’on décide un jour de ne plus contrôler. On lâche les chiens de sa propre vengeance. En amour comme dans les faits divers ou les grands conflits de ce monde, on ne peut en vouloir aux traîtres, aux assassins de se venger, car il y a toujours en nous, quelque part, quelque chose qui subsiste des déceptions fondatrices de l’enfance ou plus tard, de la vie s’accomplissant de travers. Les procès, de ce fait, excitent, comme le sang ameute les requins. Nous tous et toutes sentons venir de loin, la fébrilité froide ou hystérique de ceux/celles qui ont « craqué » et laissé libre cours à leurs démons internes. Lors, l’apparence n’est plus. Le masque éclate. On veut voir ce qu’il y a derrière. On redoute d’y découvrir le banal visage d’une femme ou d’un homme du commun. On craint naturellement de trop s’y reconnaître. Alors c’est tant mieux si le monstre se plait dans son rôle, s’il continue à agiter sa marionnette fantoche revendiquant tous les vices. Ouf ! Tant mieux, tous étaient regroupés là. Un bon coup de filet dans la nasse aux horreurs. On n’y croit guère car l’on sait toutes et tous, que ni la haine, ni la violence ne s’attrapent comme un virus. Pardonner pour autant ? Non. Les crimes sont trop atroces pour qu’il soit supportable de les effacer d’un revers magnanime. Qu’en serait-il du devenir de la morale si l’on se mettait à dire : « Vous avez violé, massacré, trahi ;  tant pis. Ce que vous avez commis est affreux, irréparable. Oui, c’est bien l’irréparable que vous avez perpétré et de ce fait même, nous n’y pouvons plus rien. Excusez-vous. Repentez-vous du tréfonds de votre être. Rentrez chez vous. Ne recommencez pas » ?

Les victimes, le corps social, toutes et tous crieraient vengeance. Que justice soit faite ! signifie Que la vengeance s’applique ! La punition ne crée pas la prise de conscience et la volonté de faire prendre conscience est en soi une erreur tactique. Il existe certes, des facteurs biochimiques, des maladies mentales - pour le dire vite - qui favorisent comme on dit, sans toujours en entendre la profondeur du sens de l’expression,  le passage à l’acte.

Ce sont des cas extrêmes et la violence des rapports n’a pas besoin d’en appeler à ces exemples terrifiants pour montrer qu’elle existe. Profondeur car ce simple article « le » mis à la place d’un « un » devant passage à l’acte, cette dénomination fatidique proférée par le langage courant, nous enseigne que l’acte est tout prêt, chez tout un chacun/e, à potentiellement exister. Il ne s’agit pas de le remettre en cause. C’est un œuf que la civilisation a appris à ne pas laisser éclore, à ne pas laisser venir à terme et que s’en libère sa créature hideuse, méconnaissable à nous-mêmes qui l’abritons. Oui, l’acte, la mise à mort,  la dégradation plus bas que terre, on le sait, s’opèrent quotidiennement. Le secret de sa composition moléculaire est indéniablement pour moi, à peine caché dans la texture de cette fine seconde peau qui compose notre maquillage de jour. L’apparence, hypocrisie banale qui s’applique à même le corps le matin, fait pénétrer son petit sérum dans nos fibres, prêtes à se gonfler d’un coup au moindre signe d’une agression légère. Car si le masque sait se rendre hermétique à toute tentative de pénétration extérieure, il offre une porosité extrême à son revers. À l’aide d’une simple pichenette, inflexion, vexation, micro douleur narcissique, nous activons l’interrupteur et la cybernétique humaine est prête à prendre le relais des mouvements du cœur, de la tendresse naturelle, de l’intelligence émotionnelle. Les traîtres sont en ordre de bataille et Métropolis est lancé. La journée va être belle. Peut-être même qu’on va rencontrer quelqu’un ! Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui tu protèges le mieux ?

Je ne m’attends pas, dans cette Foire aux consciences, à ce que les Parques remettent, ne serait-ce que pour quelques heures passées ensemble, le tissage sans accrocs de nos vies à plus tard. Rien ne rompra le cours du déroulement des fuseaux selon la norme de nos rapports policés. Le spectacle, aux ambitions les plus profondes soit-il, ne peut être rien d’autre qu’une distraction. Mais se distraire a sa valeur, car, bien mis en condition, il est possible que nous échappions, par omission de vigilance, à la défiance apeurée que nous inspire au fond le reflet dans la glace sans tain de nos semblables. Il ne s’agira pas de singer l’enfant ou de croire facticement à une naïveté stupide, qui sont autant d’impasse où se fourvoient les mauvais acteurs. Bien jouer n’est pas faire semblant de façon plus ou moins crédible. C’est au sens de la partie d’échec avec soi-même qu’il faut d’abord l’entendre, avant d’aborder la rencontre et l’affrontement pour rire, qu’il se révèle avoir les apparences de la sincérité ou de la théâtralité du grand guignol.

La partie ne sera à coup sûr, ni gagnée, ni perdue car nous reprendrons nos vies à sa suite et n’en reproduirons pas l’enjeu. Mais il est possible que naisse, sans que nous y prêtions tout à fait garde, une humeur s’évaporant de l’ensemble. Allers et venues des visiteurs/teuses n’auront de cesse de faire évoluer température et forme. Si nous parvenons sans volontarisme outrancier, à maintenir échafaudé le ciel de cette atmosphère nouvelle au-dessus de nos têtes et la laisser descendre jusqu’à y baigner tout à fait, se créera possiblement un aquarium d’espèces différentes, dont la prédation ne sera plus l’unique fer de lance. Dans ces abysses, je souhaite que l’obscurité progressivement se fasse afin que, devenus aveugles à nos atavismes de toutes natures, nous puissions nous mouvoir par le battement de nageoires soudainement apparues. Que ne s’efface alors surtout pas l’individu, sous peine de nous réduire d’un bloc à un banc de maquereaux. Dans le grand ventre de la baleine Générateur, nous verrons bien alors, peu à peu accoutumé/es à évoluer à la lumière d’autres lueurs, si nos destinées de Pinocchio sont aptes à autre chose que de rechercher leurs vieux parents avec leur bagage de valeurs, échoués sur un morceau d’épave. Pardon, mais qu’ils y restent seuls encore un peu. J’ai mieux à faire pour cesser de mentir à ma vie, que de porter assistance à mes éternels souvenirs, ancrés comme des rafiots dans les abîmes de ma chair.

L’estomac du grand cétacé se visite à son aise, une fois débarrassé de ses a priori, vêtements trop lourds pour ne pas entraver la marche. Grandir encore ? Non, merci ; ça je l’ai déjà fait. La pleine intelligence, celle qui noue en une même pelote de synapses, corps, sensitivité, esprits et comportements, requiert un stade qui n’est plus affaire de croissance, mais de désincarnation de ce que l'on pense être « soi-même ». Quitter son poste de garde ne doit pas se confondre avec un voyage astral auquel je ne crois guère. Simplement autant que difficultueusement, l’objectif proposé invite à oublier un temps l’importance qu’on s’accorde, en ayant bien soin de ne rien abandonner de sa personne au vestiaire. Ni reniement, ni oubli débridé du réel, c’est aux antipodes de tels concepts qu’il faudrait se situer pour entreprendre une plongée sans accident de parcours. L’invisible se fait jour, mais nos corps ne doivent pas s’effacer derrière cette entité nouvelle. À quoi bon, en ce cas, tant d’efforts à calmer le rythme  de nos inspirations d’air. Des branchies ? Pourquoi pas si la mutation se révèle si profondément organique. C’est jour de fête et les forains n’auront pas encore alors, remballé leur attirail. Sympathique attribut de la scène : en quelques coup de palmes, un océan existe. À nous de faire qu’il ne se pollue pas, à peine apparu, de mièvreries de surface.

Je n’ai jeté, depuis toutes ces années, dans les flots saumâtres affluant dans ma rade, les morceaux putréfiés de la dépouille pantelante de ma propre histoire, que pour qu’ils nous servent un jour dans cette performance, de radeaux. Si le dégoût ne vous saisit pas de haut-le-cœur à leur contact, agrippez-vous-y pour rejoindre le large. Je ne peux vous promettre d’y croiser, baladé au gré des errances, un bois flotté, dont la forme étrange et poétique à nos yeux comme sont celles des nuages, vous concerne. Aux plus téméraires d’aller voir.

À travers l’exécution de cette symphonie chaotique à dizaines de mains, je crois juste qu’il est possible de réécrire et faire entendre durant ces heures, une morale un peu différente, pour clore à notre idée, finalement, les contes, de fait.

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV