Journal des Parques J-19

Sexe de David Noir - Moulage sur le vif, puis coulé en chocolat plein
Sexe de David Noir - Moulage sur le vif, puis coulé en chocolat plein

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 4

2 phases pour le deuxième groupe de dates 

  • 23 avril : LES CENT CIELS D’UN MONDE VIVABLE 2

J’ai indiqué sur le site:

Marelle - Terre, enfer, ciel  

 
pseudo solo par David Noir & Co
 
Tout seul ou presque, je cherche le chemin du retour. Elle semble inaccessible cette zone là de ma tête ? Et si je passais par la tienne ? Tu me regardes comme un chevreuil lors d’une chasse à courre. Sois gentil, cette fois, ne tire pas.
 

Comprendre ce que l’on fait est une limite indépassable.

Ces pseudo solos sont pour moi une belle occasion de surtout ne pas tenter de le faire. Il aurait été facile que je me produise seul, comme je l’ai fait auparavant lors de la création des premiers épisodes de La Toison dort. Non que je n’aimerais pas reproduire l’expérience dans d’autres circonstances, mais « réduire » à une simple prestation spectaculaire bien encadrée, l’opportunité qui m’est donnée d’habiter pour quelques temps un espace comme Le Générateur, m’aurait semblé une erreur de fond, pour ne pas dire une stupidité. Il n’y a pas que son immensité qui est en jeu et la difficulté de « l’occuper » en solitaire (j’exclus ici toute idée de reproduire au cœur d’un tel espace une fausse scène de théâtre ; n’importe quel hangar ferait l’affaire en ce cas). Bien au-delà de ses murs, (j’ai déjà eu à plusieurs reprises l’occasion d’en parler dans ce blog), c’est sa vocation à destination de la performance et de la création contemporaine, telle que voulue par sa conceptrice, qui impose d’y réfléchir à deux fois sans s’y précipiter la tête en avant. Le Générateur offre naturellement des défis à qui veut s’en emparer. Libre à ceux ou celles qui s’y produisent de ne pas s’en soucier. Pour ma part, quand j’ai la chance d’être nez à nez avec un sphinx, je compte bien au minimum, tenter de faire le tour de l’énigme qu’il pose. À quoi bon s’intéresser aux arts vivants, si c’est pour trimballer sa création misérable comme un camelot, de foire en foire, sans jamais être effleuré par l’idée de reconsidérer sa conception autrement que pour la faire entrer dans les contraintes de la boîte. Il faut se souvenir que le théâtre, quelle qu’en soit la forme, c’est d’abord un bâtiment. La scène est une affaire physique où le concret des matériaux, du sol au plafond, joue un rôle à équivalence avec tous les autres qui vont évoluer sous son influence. Ne pas se pencher sur cet aspect des choses en priorité, me semble aujourd’hui une raison suffisante de demander aux metteurs/ses en scène de tout poil qui ont l’ambition de penser le rapport au public sans considération pour le problème, d’aller repasser leur bac de créateurs/trices. Est-ce une façon de l’aborder, ce fameux public, en lui demandant encore et toujours de fermer ses écoutilles vis-à-vis de l’environnement dans lequel il va entrer en perception des choses ? Ah la célèbre magie de la boîte noire et des pendrions ramasse-poussière !

En ce qui me concerne, je n’ai pas 5 ans et demi, et quand je suis quelque part je regarde ce qui se passe autour. Pas besoin d’être Ulysse pour échapper aux chants des sirènes de la ringardise n’ayant de cesse de nous hululer « Ouh ouh ! Par ici, laisse-toi enivrer par la beauté mystérieuse du décor qu’on t’a confectionné ! Ouh ouh ! Sens-tu l’émotion déferler dans ton cœur d’enfant devant cette loupiotte de 650 watts braquée sur ce visage grave et concerné ? Ouh ouh ! Fascination, fascination ! Par ici, par ici … Comment, tu regardes en l’air ?! Tu fouilles, agacé, le nez dans ton sac pendant le rituel du spectacle ?! N’as-tu donc aucune sensibilité à la poésie qui se divulgue devant tes yeux qui devraient s’émerveiller de bonheur , qui sonne à tes oreilles baignées de la profondeur des mots ? »

Eh ben, non ; sans doute pas. Désolé madame, je reviendrai p’t êt’ une aut’ fois. « Merde, alors » me dit la fée Mise en scène. « T’es drôlement gonflé. On se met en quatre pour te faire retrouver ton âme d’enfant, pour te faire réfléchir à travers les labyrinthes mystiques de la nature humaine, pour mettre du baume sur tes douleurs de mal aimé ; et toi …  mon cul ! T’es un peu difficile, mon p’tit père !»

Oui, oui ; ça doit êt’ ça. L’ennui, la plupart du temps, est que ce qu’ils ont à me dire, les braves artistes, je le sais déjà ; j’y ai déjà été par mes propres moyens. Claudiquant, perdant mes bagages, m’y retrouvant finalement ; j’ai déjà visité la région. Y'a comme un air de déjà vu. Prétention sans fondement ? Libre à quiconque de le penser. C’est ainsi que ça m’arrive, voilà tout. Je n’aurai donc en tête, lors de cette deuxième phase de pseudo solo, que d’échapper à la compréhension de ma motivation à être là sous vos yeux - sans doute loin de vos yeux, à fuir le prédateur spectateur avide de bonnes histoires construites, pour m’échapper dans la tourmente d’une incessante marelle menant de la terre au ciel et du ciel à l’enfer.

Fuir, fuir, fuir, la nuit du chasseur, la quête du bon samaritain se voulant mon prochain. Expérimenter la présence à distance d’autrui. Se cacher tout en étant bien là, me glisser dans les murs. Faire corps avec un espace qui clame haut sa force de parvenir à être, sans nul besoin que rien n’y advienne. C’est ce que je ressens dans l’enceinte du Générateur, qui porte son nom comme un blason à gloire de l’autosuffisance bien vécue. Rien n’est besoin qu’il s’y passe pour que son mystère existe. « Viens donc me prendre », dit-il.

Nous essaierons, ensemble peut-être, de ne rien gâcher de ce qui émane de cette église sans religion, par nos agissements de fourmis.

C’est aujourd’hui, à la fois lundi de Pâques et le 1er avril. Ni poisson, ni blague, ni lapin, mon sexe en chocolat s’affiche sur cette page comme un symbole totémique de la présence que je désire incarner dans ce lieu, déjà sanctuaire mythique à mes yeux d’interprète. Une douceur virile et sucrée, évocatrice dans ses formes et hautement calorique pour le sens et les sens ; un témoin du contact des replis de ma peau que vous pourrez glisser sous vos langues. Modeste idole de cacao, je la donne en réponse à l’énigme du sphinx, comme on place un cierge allumé, droit devant son autel.

Fort et doux pour pénétrer ton antre, je n'ai pas d'arrogance à m'avancer ainsi, mon offrande sacrée à la main pour honorer ton rituel, Ô dieu Générateur. J’écris avec ma bite et signe mon passage en ton ventre fécond d’une entourloupe gustative qui vaut bien toutes les représentations de l’Odéon ou du Rond-Point où, petit doigt en l’air, on soupire d’aise devant les spectacles, comme en ingurgitant une goulée sirupeuse du bon chocolat pour pédés et vieilles dames de chez Angelina. « Ah la spiritualité du théâtre ! » me susurre d’aise la bonne fée Mise en scène. « Tu ne sais pas ce que tu rates. »

Sans doute, sais-je ce que je gagne à me répliquer en clones phalliques, réclamant la dévoration plutôt que l’adoration. Aussi, ami/e cannibale spectateur/trice, je t’en prie, mange-moi, je suis là pour ça à 95% et sans matière grasse ou presque ; mais jouissant, je l’espère, de la liqueur douce-amère que je fais couler dans ta gorge, n’achève pas le banquet par un rot et en t’applaudissant toi-même d’avoir été si inspiré/e de venir déguster de la culture dans cette cathédrale conviviale.

Elle réclame, de toi également, mieux que ça et je suis curieux de découvrir, quelle sera la petite statuette vaudou, divinité totémique de ton for intérieur, que tu lui confieras de toi.

Journal des Parques J-24

bus_Christopher Johnson McCandless.jpg
Le bus où se sont achevées l'aventure et la vie de Christopher McCandless en 1992, portées à l'écran dans le film "Into the wild" par Sean Penn en 2007.

 Into the mind

Il y a, je crois, deux conditions principales dont il faut connaître les natures, qui sont susceptibles d’influencer le succès d’une entreprise, quelle qu'elle soit : soit vous voyez précisément les contours de ce que vous produisez ou visez d’obtenir, action, création, comportement … soit « l’objet » créé est trop vaste pour que votre vision l’englobe ou encore son dessin est flou ou indéterminé.

À mon sens, les deux options ont la faculté de permettre d’atteindre un objectif de façon tout aussi déterminante l’une que l’autre. Cela dépend cependant de la manière dont on y répond. Il faut bien comprendre ou du moins m’accorder, avant d’aller plus avant, que mon travail actuel est comparable aux préparatifs d’un voyage vers la lune. Ou peut-être vaut-il mieux laisser notre satellite à Cyrano qui l’a déjà atteint, pour aller voir ailleurs et ambitionner un astre moins connu comme symbole d’une terre nouvelle où poser le pied. À vrai dire, peu m’importe la destination ou le nom qu’on lui donne ; ce qui ne signifie pas pour autant que je cultive le fantasme de « partir » sans jamais aucun souci de décoller. Il ne s’agit ni de partir pour partir, ni d’une quelconque quête initiatique, genre trop mystique pour lequel je ne me suis jamais senti de dispositions. Non ; quoique mystérieuse par certains aspects, l’aventure poétique est l’Aventure elle-même par essence et sa trajectoire n’est pas totalement à réinventer de ce fait. Quelque forme qu’elle prenne, il n’est pas possible de n’en complètement rien savoir. Il existe des « cartes », des pérégrinations du passé qui nous sont relatées, jusqu’à récemment et se produisent chaque jour quelque part certainement ; toutes sortes d’expériences et d’expérimentations dans tous les domaines possibles qui viennent enrichir le bagage des préparatifs. Je ne vais pas vers l’insondable. Je ne souhaite néanmoins pas alourdir trop mon paquetage déjà bien conséquent. Je sais ce que je cherche en m’aventurant dans la nature que j’explore. Le voici résumé en quelques mots : le texte ou objet « livre » ne m’a jamais satisfait en tant que tel. Là où certain/es se pâment sur la littérature, j’ai eu beau en lire de toutes sortes, je n’y ai vu finalement, aussi élaboré qu’en soit l’agencement, qu’une somme d’informations, parfois bien sûr, exprimées avec un brio impressionnant. Ce qui me laisse insatisfait depuis pas mal de temps maintenant (j’en étais déjà travaillé avant l’apparition des nouvelles technologies) c’est la linéarité physique du récit, quelque forme poétique qu’il choisisse d’avoir. C’est d’ailleurs la même chose au cinéma, malgré l’invention, tôt dans son histoire, du montage alterné tel que nous y sommes habitué depuis. Bien sûr, la forme peut être complexe, la pensée passionnante, empruntant des chemins de traverse étonnants, ou nous perdant en route ; mon goût de la simultanéité des évènements n’y est pourtant que rarement comblé. Si je compare les œuvres d’art à mon observation du « réel », une fois le choc émotionnel de la découverte passée, je suis déçu d’être si peu sollicité. On dit que nous ne nous servons que de façon infime de nos capacités cérébrales, j’aimerais, pour ma part, être déjà appelé à diversifier en un même instant mes sources d’intérêt, pour ressentir les multiples et variées aptitudes sensitives de mon psychisme. Je veux signifier par là que, bien sûr les informations tant sonores que visuelles, sont multiples et simultanées ne serait-ce que dans n’importe quel film ou œuvre musicale, mais elles sont véhiculées par un seul et même conduit jusqu’à moi : l’éternelle fiction ou ligne d’écriture. Malgré des émerveillements encore intacts depuis leur apparition et simples à retrouver, face à toutes sortes d’œuvres que j’ai rencontrées depuis que j’existe, je ne trouve pas vraiment matière à être « rénové », « renouvelé », « rejouvencé » - je ne saurais comment le dire - par ce que je lis, vois, entends. Pour en avoir parfois discuté avec des gens de ma génération, je sais ne pas être seul dans ce cas et il est facile d’incriminer l’âge et le trop « déjà vu », pour se lamenter sur l’usure de notre potentiel à être bouleversé ou au moins entraîné quelque part, hors de « chez soi ». L’argument mettant en avant l’accentuation de la frilosité à « aller voir », à prendre des « risques », qui serait une espèce de dégénérescence commune et incontournable de la curiosité déclinante ne me convainc pas du tout. Je me sens en effet tout prêt à saisir, attraper, chevaucher, capter, sentir et découvrir enfin tout ce qui viendra à ma connaissance ; peut-être même davantage qu’auparavant. Le problème n’est pas une affaire d’énergie, même si la fatigue physique devient parfois dure à combattre, mais d’exigence et d’importance accordée aux détails. Maniaquerie diront les plus critiques détracteurs de ma personne. On ne songerait pourtant pas à en accuser des scientifiques tentant d’approcher leurs objectifs en s’appuyant sur des calculs et conditions d’expériences toujours plus rigoureux. Or il y a un scientifique somnolant en chaque poète ou inventeur. La seule odeur de la poussière soulevée dans l‘air par ses propres pas, suffit à le réveiller pour qu’il indique non la voie, mais la méthode à suivre. Il en est donc de l’art comme de quoi que ce soit de sérieusement mené ; une part technique non négligeable en est l’essence même. Pas de peinture sans pigments, pas de rock’n roll sans l’invention de la guitare électrique et de sa descendance monumentalement amplifiée etc.

Nul besoin de donner des détails similaires, naturellement, concernant la photographie ou le cinéma, inexistants sans leur mécanique implicitement associée à l’art qu’ils engendrent. Il en va de même pour la diffusion et donc le potentiel succès de cet art, également lié à l’invention d’une ou plusieurs techniques très concrètes : imprimerie et reprographie de tous types pour les ouvrages illustrés ou simplement écrits, pluralité des supports au fur et à mesure de l’évolution des enregistrements sonores … Là aussi la liste n’en finirait plus si on voulait exprimer de façon exhaustive la symbiose parfaite entre sujets, styles et technologies qui, dans chaque cas, a concouru à l’élaboration, aux progrès et à la diversification d’un art.

Qu’en est-il du parent pauvre entre tous à mes yeux de ce point de vue, qu’est le théâtre et de ses petits avatars du spectacle vivant et autres performances en direct ?

Son point fort : le vivant, le moment unique. Ça se passe là, à cet instant et pas ailleurs. Ceux et celles qui n’auront pas été présent/es ne sauront jamais rien de ce qui s’est passé réellement.

Nous fonctionnons ici dans le ressenti réel et non différé. Chaque seconde compte ; ce qui le différencie nettement de l’exposition, événement vivant également, mais où la vie est exclusivement apportée par les visiteurs/teuses. Ni les sculptures, ni les tableaux aux murs ne font rien d’eux-mêmes, que d’être là où on les a posés. Même chose dans le cas d’une installation vidéo ou même du cinéma vu en salle de la façon la plus traditionnelle qui soit. Ce n’est pas son animation mécanique et répétitive qui crée la sensation de l’instant qui s’écoule. Pour qu’il y ait « sensation », il faut qu’il y ait présence humaine. Dés lors, toutes les formes d’art n’appartiennent-elles pas à la catégorie du « spectacle vivant » ? Le livre n’est pas lu en soi, il se donne à lire ; tout comme la musique « se fait » entendre lorsqu’elle n’est qu’enregistrée.

On sent bien que, comme dans une gravure de M. C. Escher, un tel raisonnement aboutit à une construction impossible. Le serpent ne se mord même plus la queue, il est lui-même sa queue autant que sa propre gueule qui l’avalerait. Le serpent n’est d’ailleurs pas un serpent ; il n’a ni queue, ni tête ; il est le mouvement du serpent, continu, infini, qui passerait et repasserait sans cesse devant la caméra en gros plan fixe d’un observateur. Seul le regard compte. Et dans le regard, il faut bien sûr inclure, l’écoute, le toucher … les perceptions fournies par tous nos sens. Ce qui signifie que seule l’interprétation, au sens le plus primitif que l’on peut donner au résultat de l’analyse que fait notre cerveau d’une perception, compte. Si donc, seule notre interprétation des informations que nous recueillons ou qui nous parviennent malgré nous, est à l’origine de notre réactivité aux choses, il serait intéressant de se demander quel outil technologique reste à inventer qui serait susceptible de capturer le vivant de la scène pour en rendre la myriade d’événements qui s’y produisent et en font toute la qualité.

Au spectacle, nous sommes devant un monde en soi. Nous en faisons intégralement partie ; nous en sommes, bien d’avantage qu’au cinéma, une composante décisive car nous y respirons au même titre que les acteurs. Qu’il soit explorateur venu découvrir de nouveaux rivages ou vacancier de retour en un lieu de détente bien connu, le spectateur peut être considéré aussi comme une pollution apportée de l’extérieur à la virginité du spectacle ambiant qui lui, contrairement aux objets inanimés, n’a pas besoin d’être vu pour vivre. Le spectateur serait-il lui-même l’outil technique recherché et incontrôlable qui divulgue et retransmet au mieux l’information auprès de ses semblables ? Oui et non, car le fameux « bouche à oreille » est un bruit dont l’amplification contribue grandement à la réussite d’un certain aspect de l’œuvre, mais ce n’est ni une notation, ni une reproduction fidèle et exacte de ce qui est advenu. La mémoire que chacun/e conservera de l’événement peut, en revanche, être considérée comme un outil poétiquement fiable pour soi-même. Mais la représentation vivante que nous percevons existe-t-elle réellement pour quelqu’un d’autre que soi-même ? Il n’y aura eu qu’un spectacle pour un seul spectateur et néanmoins il en aura existé cinquante ou cent autres.

J’interroge donc cette planète. J’analyse tous les jours son atmosphère. C’est mon travail depuis quelques années. Je le poursuis afin de savoir, sur cet astre qu’il me tente d’habiter à temps plein, quelle peut être véritablement ma place et comment je puis m’y forger un habitat pour de bon. J’y ai fait mille voyages, mais suis toujours revenu à mon port d’attache pour y disséquer les spécimens capturés alors. Cette fois, c’est mon laboratoire que je déplace en entier. Cela veut-il dire pour autant que j’emménage ? Je n’en sais rien réellement. Ce que je sais, c’est que c’est « en pays spectateurs » que je me rends avec mon équipage. Ce ne sont pas eux qui viendront quoiqu’il y paraisse. C’est leur état de spectateur que nous allons visiter à bord de nos vaisseaux. Ce ne sont pas pour moi, de vains mots ou de simples métaphores pour exprimer l’idée de ce qui m’habite à travers ce projet. Il y a réellement déplacement à faire vers celui ou celle qui passe. Ils ne sont pas conviés à un bon dîner comme c’est toujours le cas au théâtre. Non. Ils ne sont invités qu’à peupler le vide de ce qu’ils et elles sont, afin que nous nous déplacions au sein de leurs molécules. Ils sont la matière. C’est pourquoi nous n’avons rien à leur communiquer. Nous n'avons qu’à être, à travers ce que je propose puisque je suis l’initiateur du voyage et que c’est l’habitacle que je nous ai construit pour survivre durant 5 jours en pays public. Comment nous regarderons-nous et surtout, à travers, quel prisme, quelle lentille, inévitable traductrice de nos comportements, mots et gestes ? Impossible à savoir complètement à l’avance. Nous n’aurons de cesse de tenter les choses. Cinq jours d’expédition, c’est peu pour ramener les éléments primordiaux d’un monde. Mais c’est adéquat pour tenir le rythme des expériences à mener et des analyses à faire. Là est la véritable définition de l’improvisation pour moi et donc par extension, de l’art de la scène car tout y est constante improvisation, du fait même de la nature imprévisible de la vie en train d’advenir. Un acteur peut bafouiller, un spectateur peut mourir ; ou l’inverse. Aussi pour moi, l’improvisation ou simplement, le jeu, est le précipité obtenu par la mise en présence d’éléments inconnus, mais dont la préparation des conditions d’expériences a été soigneusement étudiée et le plus possible, éprouvée.

J’ai vu par hasard, hier soir à la télé, selon mon habitude décrite dans un post précédent, pour me détendre et me rincer l’esprit tout en dînant après mes heures de cours, les dernières séquences d’un film. En l’occurrence, il s’agissait de « Into the wild », réalisé par Sean Penn en 2007, d’après l’aventure tragique d’un jeune homme, Christopher McCandless, parti vivre l’expérience panthéiste de la vie sauvage, solitaire et sans assistance en Alaska. A-t-on voulu me préparer à une fin similaire, en m’ayant confié un jour avoir pensé à moi en découvrant ce garçon à travers le scénario romancé du film ? Ce serait à la fois exceptionnel et peu glorieux, mais n’est-il pas ainsi de toutes les morts ? Je n’ai pas son courage, ni sa témérité, mais suis capable de comprendre son entêtement à aller vers le choix qu’il a fait, sans songer à y renoncer.

« Le bonheur ne vaut que s'il est partagé » aurait-il écrit, si l’on en croit le film, en guise de conclusion à sa propre expérience d’une vie trop brève. Oui, bien sûr. Le partage semble davantage la question que « le bonheur », qui n’est qu’une idée abstraite. Il n’existe pas en soi et n’est pas obligatoirement dépendant des conditions de vie idyllique qu’on y accole. Il n’est même parfois que la couleur de quelques instants, qui dans certains cas, semblent suffire à teinter une vie entière. Le partage d’une quête, ou d’une névrose selon comment on voudra bien voir le phénomène, nécessite-t-il une aptitude à un bonheur moins « ordinaire » que celui dénommé parfois pour désigner la tranquillité d’être ? Ou bien la poursuite d’un but exigeant condamne-t-il à la solitude ? Ou bien encore, ce but et cette exigence ne sont-ils là que comme des leurres, pour faire écrans à cette naturelle solitude qu’on ressent plus qu’il n’est supportable ? Ou finalement, encore, est-ce ce fameux succès si aléatoire, cet adoubement momentané et partial offert par le collectif, qui décide de la crédibilité d’un but individuel au bénéfice soudainement porté au crédit de tous : la célèbre œuvre qui parle à l’inconscient collectif universel et, estimée en ce sens, supérieure à toute autre plus singulière ? Peut-être aussi le grand public, mais pas que lui, vit-il l’art et les chemins artistiques, encore à l’aune de l’esprit colonial éternellement en quête d’universalisme ?

Applaudir à tout rompre en chœur est encore un témoignage très en vogue de notre tribalité. Il est humain de devoir sans cesse être rassuré sur son appartenance à une communauté, sur l’état relatif de sa condition de solitude.

Une autre phrase clôturant l’article qui lui est consacré sur Wikipédia exprime la chose de façon intéressante et sans doute plus profonde que le film : « Il recherchait la difficulté, mais il s'est finalement heurté à son manque de préparation. Une carte topographique de la région l'aurait probablement sauvé, mais ne correspondait pas à l'aventure qu'il voulait vivre. »

Bien que les risques semblent incomparablement moindres, abstraction faite de l’échelle du temps, je tenterai d’éviter l’erreur de me penser trop bien préparé à la violence possible de la confrontation à venir. Visiter le monde de « l’autre » n’est jamais chose aisée. Quant à la carte de la région … ne met-on pas sur pied des expéditions dans le but, justement aussi, de tracer une représentation possible et vraisemblable des contrées traversées ?

Journal des Parques J-28

David Noir _ bouche et torse
Fragment - Autoportrait

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 2

Ce que je cherche, la vraie énergie des choses ; elle en moi ; pas ailleurs. Ça commence ici.
Un paragraphe d’introduction au projet « La Toison dort », rédigé pour le programme de ma première date de création solo de JaZon à La Guillotine et daté du 22 mai 2007, commençait ainsi :

Ça commence par un homme seul, préparé depuis l'enfance à la conquête du pouvoir et marchant à la rencontre du « plus grand nombre ». On l'appellera Jason. S'ouvre ainsi l'ère de la lâcheté des hommes face à la détermination d'un seul.

Ce qui importe aujourd’hui, au J-28 de cette quête, c’est ce que je ressens là. Ce n’est pas une exaltation éphémère. Ce n’est pas une exaltation du tout. Ce n’est pas lié au passé. Ce n’est pas une projection dans l’avenir. C’est une somme de décisions aussi mûrement réfléchies que j’en suis capable et finalement prises. Enfin, écrire me sert à quelque chose.

Décisions prises ; réponses en partie trouvées sur la place « d’être ». En partie seulement, car dans cette affaire, il faudra que vous soyez là et elles/eux aussi, mes partenaires. Moi je serai en face, ailleurs ; en tous cas, pas mêlé. Pas emmêlé. Juste à ma place, à distance pour bien opérer. Je suis loin d’être un être distant, mais c’est là que je suis, à distance car c’est là qu’on m’a mis et je n’ai finalement pas le choix d’autre chose. Alors, inutile de s’épuiser à agiter les bras en moulinets de panique comme le petit bonhomme perdu et effrayé de mon blason. Cette place, je la tiens désormais. C’est une place forte, comme on le dit d’un endroit stratégique et bien défendu.

Un des objectifs est accompli. Je suis maître de ma vie. Seul. Seul maître à bord de ma vie.

Débarrassé des odeurs du passé, de pépé et du théâtre d’avant-garde …   Les 100 ciels d’un monde vivable 1

Quoiqu’il m’en ait coûté, c’est ce qu’il fallait faire. Les derniers efforts sont en vue, comme les rivages dentelés d’un Eldo-radeau qui ne serait rien d’autre que la vie dans soi, pour soi et non plus pour les autres. J’y perds mes derniers ducats dans les ultimes coups de rames qui amènent ma chaloupe à en accoster la rive et finalement me permettent d’y poser le pied.

Fin de ma vie, fin d’une vie. Et aussi ça. J’adore.   (OR DONNÉ - Les Parques d’attraction – La foire aux consciences )

 

2 phases pour le deuxième groupe de dates 

  • 21 avril : LES CENT CIELS D’UN MONDE VIVABLE 1

J’ai indiqué sur le site:

Jeu de l’oie - Pont, puits, prison  
pseudo solo par David Noir & Co
Tout seul ou presque, je respire au creux de mes limbes, libre de tout face à face. Regarde-moi de loin ou suis-moi si tu veux. 
 

Poursuite, suite et fin et de la quête de mon individualité.

Condamné aux dépens ? S’en fout la mort ! Enfin jeté de son propre chef dans le cachot du bien être d’être soi. Que demander d’autre pour se sentir disponible à la vie ?

Dans l’expérience, je suis mon propre cobaye. Libre à toi d’y choisir une place similaire. Toutes sont envisageables. Déesse aztèque ou animal de laboratoire, mon existence sera celle que je m’offrirai à l’exclusion de tout regard extérieur. Juché dans ma navette, calfeutré dans mon terrier d’or … toutes les capsules me conviennent dés lors que j’échappe à ton jugement. Je ne me représente plus pour toi.

Le piano est une tour de contrôle avec tous les instruments de bord qui s’y rattachent, de près, de loin. Christophe fait le lien, empêche que ça chavire, guide la manœuvre, évite ou fonce dans l’incohérence des récifs. Moi je suis sur mon île. Robinson n’appelle pas à l’aide ; ne demande pas à être sauvé ; bien heureux, il l’est déjà, ainsi libéré des autres, de leurs mondes, de leurs règles et de leurs lois. Mieux vaut vivre libre au zoo, à la vue de toutes et tous, avec la mince épaisseur de la vitre, du barreau, parfois la largeur du fossé, qui nous sépare, que dans une liberté de pacotille.

Enfermement volontaire, constitué prisonnier ; j’ai mon passe, j’ai mon double et toutes les nuits, je sors. On échappe royalement à vos jugements, confiné dans l’abri de soi. Car pour ce qui en est du jugement, il est sans appel et depuis longtemps prononcé. Qu’y répondre ? Rien, sinon rigoler sous cape de la bêtise des juges et de la lâcheté des témoins. Je suis content ; mon corps se relaxe ; mes muscles se détendent à la pensée de l’horizon prometteur de jouir de ma vérité sans en rendre nul compte à personne. Seuls les vrais prisonniers/ères ont droit de me rejoindre ! Seul/es les fous/folles qui ne transigent pas. Il suffit de gravir les marches et les échelons jusqu’au sommet du rocher des singes, pyramide et mastaba. Avons-nous des trésors secrets à échanger ? Nous serons nos Monte Cristo/abbé Faria mutuels. Viens, je t’invite dans mon château d’If, you please.

Pour financer ma vengeance, comme le ferait un Edmond Dantès, je me contenterai peut-être des fruits de la quête, car nous avons chacun les nôtres, opérée par des guerriers Amish- chemin entre vous et moi. Tournicotant comme les Zébulons d’un kiosque à musique, astres changeants au gré des révolutions, voilà bien les acteurs. Les voici qui chantent, haranguent et agitent leurs clochettes comme une armée, bien polie, qui salue au passage. Leur allure empatho-sympathique pousse à rejoindre leurs rangs joyeux, mais méfiance : Le Nouveau Testicule, évangile chantant les louanges d’une gonade sacrée, est leur missel abritant quelques sentences à la Mein Kampf. Entre eux et moi, faites votre choix. Les jeux sont faits ; rien ne va plus. Plus rien.

Le religieux prend le pas ; la fête a changé de teneur et de coloris. En tous les cas, pour cette journée de dimanche où nos Parques paraissent bien avoir été vidées de leur attraction première. C’est jour off pour la mouvance des corps. Les familles sont revenues en force. Dommage, mes montagnes russes n’offrent à chacun/e qu’une place individuelle.

Il faudra revenir lundi pour se replonger dans le sauna bouillant des corps s’ouvrant, courant après d’autres solitudes errantes.

Pour l’heure, il faut se contenter des tournages (Comment participer ?). Rapides, vifs, culottés ou l’inverse, ils sont les seuls de mes manèges à être en fonction aujourd’hui. Allez-y, prenez vos billets, c'est gratuit pour les hardi/es volontaires. Enclenchez les sécurités et c’est parti pour un tour. On y va, on y va.

Attrapez la queue du Mickey !

(à suivre ... ) 

 

Journal des Parques J-30

David Noir - Main et maint vagins

Lac amniotique - David Noir
Lac amniotique - David Noir

Préambule à la création

Langue exécrée. Poésie intègre. J’aurais aimé n’avoir jamais lu une ligne, n’avoir jamais tenu un corps, mais aujourd’hui je jouis d’être débarrassé de tout regret. La vie véritable est à venir. Elle est même déjà là ; elle s’épanche de ma tête ; elle m’impose son rythme et son phrasé.

La lecture d’une pensée prétendument structurée m’appauvrit d’avantage dans ces instants de refonte, que si je devais réinventer moi-même la rondeur des contours de l’œuf. Ainsi je respire à chaque impulsion d’oubli et m’enfouis à nouveau, régénéré sous ma terre.

L’enterrement plutôt que l’envol. Non, l’homme ne peut pas voler. Pauvres machines, substituts utilitaires mais dépourvus de sens. Cependant, il sait creuser la terre et la ressentir sous ses ongles et du bout de ses mains. Homme fouisseur. Homme enfouisseur.

L’homme nu tel qu’en lui-même, sans accessoire, sans aile factice, sans bouteille de plongée, sans équipement mécanique, ni même celui de la mémoire forcée par l’apprentissage grossier, que peut-il ? Sur quelle liberté d’action compte-t-il une fois dépourvu de ces artifices ?

Le corps tant qu’il n’est pas biomécanique, si cela peut arriver un jour, n’est encore que lui-même, nu et vulnérable dans sa chair. Se former, s’informer est un risque. Celui de se voir foulé au pied, dénaturé par la volonté d’autrui, par la simple existence de son histoire même. Celui d’être pollué d’influences dont la traçabillité nous échappe. C’est ça une éducation, le viol d’une terre sauvage. Il convient de choisir savamment qui peut entrer dans sa tête tant elle est malléable et privée, sous peine d’être formaté à l’aune commune. Car le mouvement globalisant vise à tout faire s’équivaloir à partir de sources distinctes. Aussi se corriger est-il une insulte à soi-même et un enchaînement trop sûr au monde qui ne veut que ça.

Rester sauvage ! Trop tard ? Non, il n’est pas trop tard. Il s’agit de récupérer son insoumission comme un distillat pur, en se concentrant au meilleur endroit de soi-même.

La littérature est une langue vomissante poubelle dont les auteurs sont les crachats. Ils hantent les murs de ma pensée comme autant de vermisseaux, de placards mercantiles rongeant mon mental, pollué comme l’espace aérien et terrestre des témoignages de leur ego. Qu’importe, je serai moi-même littérateur pour lutter contre la déferlante ou quoique ce soit d’autre qui n’a pas de nom. J’écrirai à contre sens, même de ma propre tendance. Quelle importance d’être compris ? On le sera bien un jour ; recyclé à défaut d’être oublié ; on servira d’illustration. Le monde tellement vorace ne demande que ça, te comprendre, pour alimenter sa forge goulue et t’en revendre le fruit emballé.

L’instant d’écrire n’est pas celui de proférer les mots. Pour l’heure, seul, j’existe à mes yeux mais n’y accorde pourtant pas plus d’essentialité qu’à ce monceau d’ordures suffisantes qu’est la culture. Je suis moi-même culture et en hérite mon statut misérable. Je ne veux observer et envisager que le cheminement dont je suis l’auteur, comme un rat hésitant à chaque bifurcation d’un terrier de laboratoire, crée le dessin de son propre devenir en action. Seuls les chemins pris comptent.

Quête d’un vide

L’abstraction scénique seule m’attire. Quand il ne reste à mes sens que la trace fugace comme une brise, profonde comme une entaille. C’est tout ce que je retiens d’un spectacle … ou d’un homme. Le reliquat d’une présence désemparée, en perte de vitesse à force de renoncer à résister. Un homme comme un spectacle, n’avance que vers sa fin. C’est là la source de l’invention de cet homme écrivant sur un plateau vide. Son inspiration, comme on dit. Au bout du compte, il s’avancera vers vous pour postillonner les bulles de son esprit venues moucheter l’espace et les murs environnants.

Durant les minutes de la nuit, on peut parfois, rares instants, décider qui on est.

Je veux tout réunir pour tout pouvoir dissoudre, comme le compact pain de glaise se délite entièrement dans l’eau. Je n’admire enfin que la boue et tous les visages s’effacent. Ma mémoire est vierge à nouveau comme une pâte à papier s’égouttant neuve, sur le tamis.

Enfin, je ne t’entends plus ; quel bonheur.

Nous atteignons les rives du grand vide où le plaisir et
la solitude ne suffisent plus à laisser passer la vie.
Les enfants c’est déjà la mort en marche, mais c’est
quand même un peu l’illusion du contraire de la mort
Alors on plante dans le grain invisible de leur peau,
dans leur fraîcheur, dans leurs jeux, des crocs de
vampires assoiffés de baisers qui n’en finiront plus.
Moi qui l’aimais tant, je le trouvais … just a friend of mine
PIÈCE NOIRE, FORET NOIRE ET FELLATION AU BORD D’UN LAC - Les 100 ciels d’un monde vivable 2 - David Noir 2013

Journal des Parques J-40

poignéesPetit article court pour informer que cette nuit, j’ai été cambriolé … en rêve. Amusante sensation au réveil car dénuée de sentiment dramatique. Non, plutôt, la vie comme j’aimerais être capable de la vivre, mais tout n’est pas encore perdu. Je profite de ce blog pour remplacer ma séance d’analyse qui saute pendant les vacances (lol).

Oui, j’ai ressenti le rêve comme sympathique en en sortant, car son décor était emprunt d’un sentiment de liberté calme sans être atone. Mon appartement était un rez-de-chaussée clair, relativement vaste, composé principalement d’un salon d’une trentaine de mètres carrés dont la caractéristique était de disposer de grandes porte-fenêtres en vitres à petits carreaux et croisillons de bois. Une d’elles donnait sur une minuscule courette dallée adossée à un talus trop haut pour donner accès au moindre vis-à-vis. Une vieille table de jardin en bois, blanche à l’origine et deux chaises un peu bancales l’occupaient. Quelques plantes, qu’on définirait plutôt comme mauvaises herbes, y poussaient entre les dalles et s’échappaient presque à l’horizontal, du talus. L’autre porte-fenêtre était en fait la porte d’entrée. Les carreaux en étaient obscurcis par une sorte de revêtement métallisé cuivré qui devait donner un effet miroir vu du hall d’entrée, un peu comme il arrive qu’il y en ait aux portes des loges de gardien d’immeubles haussmanniens à Paris. Ce revêtement était considérablement écaillé et laissait apparaître le verre transparent en maints endroits. Je ne sais pas si, à l’origine, il était conçu pour être une glace sans tain permettant de voir les visiteurs passer ou se présenter à la porte, mais je ne l’espère pas car je trouverais ça hautement angoissant d’assister au défilé des passants traversant le hall ou empruntant l’escalier à longueur de temps. Toujours est-il, et c’est certainement là l’origine du cambriolage, que cette maigre séparation n’offrait pas une grande sûreté vis à vis d’une intrusion extérieure. Une simple poignée, trop de fois repeinte et tournant mal, actionnait une barre d’acier légèrement tordue, censée pénétrer plafond et sol pour constituer une fermeture trois points à la mode du 19ème  siècle. Une troisième fenêtre, de hauteur normale cette fois, était visible derrière le comptoir qui fermait à demi un coin cuisine à l’américaine, de ce fait lumineux aussi comme le reste de l’appartement, mis à part, curieusement, la cour. En fait d’appartement, je crois bien avoir décrit tout l’espace constituant mon lieu de vie dans ce rêve, hormis, une petite salle d’eau sur laquelle je n’ai pas d’information visuelle, mais que j’imagine modeste, suffisamment lumineuse, d’un bleu délavé, sans grand confort, mis à part un ancien radiateur de chauffage central trop de fois repeint lui aussi, du même bleu layette passé que les murs. La douche en inox, fixée à un coin de mur carrelé, ne doit pas, malgré un large pommeau, délivrer un débit bien puissant. Mais là j’extrapole après coup et commence à faire du roman. Ce n’est pas mon but. Revenons donc aux données du rêve à proprement parler. J’en termine avec la description de ce lieu, car pour achever de se figurer ce qu’il convient d’appeler finalement un grand studio, il faut s’imaginer l’ensemble complètement défraîchi. Au sol court une moquette gris vert, tirant sur le jaune aux endroits où, en été, de façon régulière, frappe le soleil. Il est à noté que paradoxalement et malgré la sensation plutôt lumineuse de l’espace, la seul véritable source de lumière extérieure serait la fenêtre du coin cuisine, dont le jour qu’elle diffuse est en partie arrêté par le bar en brique et bois formant la séparation d’avec le salon. Les porte-fenêtres donnant respectivement, je le rappelle, l’une sur une courette sans soleil, l’autre sur un vaste hall d’immeuble uniquement et faiblement éclairé comme ils le sont presque tous, à l’électricité. La moquette vert passé est sale et largement tâchée par endroit ; il est même possible qu’elle soit marquée d’un grand pli sur un côté où, l’imaginant à peine fixée sur un ancien parquet, elle n’aurait cessé de glisser à chaque passage, dans un sens ou d’ans l’autre, sur une très faible largeur, mais suffisante pour marquer ce pli devenu ineffaçable. Au centre, un imposant, vieux mais confortable canapé en tissus, aujourd’hui de couleur vieux rose, mais sans doute rouge ou bordeaux à l’origine ; c’est dire son ancienneté. Il cache un sommier métallique à ressorts, donnant accès, une fois déployé, à un lit très honnête, bien que couinant un peu en réponse aux mouvements trop brusques. Une lampe, quelques meubles, tous décatis à l’image de ce décor, un cendrier débordant de mégots, un verre utilisé la veille, traînant encore sur une table basse plutôt moche, voilà  pour parachever mon tableau. J’en viens enfin à la situation.

Lorsque j’arrive, les battants des portes-fenêtres sont largement ouverts et claquent incroyablement au vent comme si nous étions en pleine mer. Pour bien se le figurer, il faut s’imaginer plus précisément ces bourrasques de printemps, quand il fait encore frais, déboulant d’on ne sait où et faisant se fermer avec brutalité portes et fenêtres, surprenant tout le monde, comme si quelqu’un les avait volontairement claquées par un mouvement violent. Ce genre de micros événements suffisent, quand la vie parait douce, à créer l’émoi dans les repas de famille et faire se lever maître ou maîtresse de maison, afin de clôturer l’incident, que l’on fait mousser ensuite quelques instants encore pour s’illusionner de concert, avec une jouissance du moment présent partagée mais non formulée, sur une vie dont les seuls dangers se résumeraient à quelques coups de semonce donnés par le vent et que l’on résoudrait d’une main ferme après avoir eu bien peur ensemble. Voilà pour ma phrase proustienne.

Il faut dire que la porte de l’immeuble, par laquelle je me vois arriver, est également grande ouverte, favorisant logiquement les courants d’air. La sensation d’entrer chez soi de plain-pied, d’une seule traite, sans avoir aucun obstacle à pousser est proprement féerique. Elle est l’incarnation physique de la libre circulation, des idées, des mots, des corps dans un agréable mouvement d’air ambiant. Tout semble possible et le travail, dans sa mauvaise acceptation, c'est-à-dire contraint, n’existe pas. Tout porte à croire d’ailleurs et cette sensation d’autant plus, que mon cambriolage revêt des allures de déménagement, voir d’emménagement dans ce lieu effectivement familier, comme tous les lieux que l’on investi avec plaisir sans pour autant y avoir vécu. On s’y projette, détendu et prêt y vivre une vie formidable malgré les inévitables périodes sombres à venir, dont on sait qu’elles trouveront consolation dans cet espace de vie là. Je suis finalement naturellement conforté dans l’idée de l’emménagement par le fait qu’il y a même un diable abandonné dans le hall d’entrée, pauvre diable, et deux types assez ronds mais plutôt bien charpentés, en salopettes bleues, que je surprends juste au moment où ils font atterrir en douceur mon vieux canapé, qui pèse bien son poids, et que ses quatre petits pieds courtauds prennent place, si ce n’est pour l’éternité, du moins pour un paquet de temps, sur la maigre peau de cette malheureuse moquette usagée que décidemment j’aime bien et ne changerai pour rien au monde. Je remercie les deux hommes, leur sers à chacun un verre d’orangeade versé d’une brique de carton que j’ai dans un sac plastique tenu à la main. Ils boivent d’un trait, non sans m’avoir gratifié d’un « c’est pas d’ refus » tout en épongeant leurs faces rougeaudes et humides de sueur. On dirait bien que ce sont des clones. Ils s’en vont.

Je ne ferme pas les porte-fenêtres, balance mon blouson et mon sac par terre sur la sympathique moquette dont la crasse ancienne ne me veut aucun mal et jette dans un mouvement similaire mon corps en travers du canapé, instantanément devenu mon Ayers Rock à moi, centre rouge de mon continent nouveau et pourtant tellement immémorial. Là, je suis à la fois content et heureux. Content de l’instant et heureux de l’avenir, dirais-je, quel qu’il soit. Je ne veux pas signifier qu’ainsi, je serais indifférent à un drame ou un malheur et que le simple fait d’être là, me conférerait un sentiment d’imperméabilité au monde, surtout pas. Je ne serais aucunement heureux de ne rien ressentir, y compris mes douleurs. Aussi désagréables soient-elles, leur gestion me constitue ; elles sont une part de moi. Non, ce que je veux dire, c’est qu’à cet instant j’ai la satisfaction d’être dans une bonne posture ; d’avoir une belle fenêtre sur le monde depuis ma tanière désuète, mais tellement bien aérée. J’ai l’âge que j’ai, voyez vous, mais me sens éternellement trente ans, à globe-trotter dans ma tête et quand même un peu aussi à l’extérieur. Extérieur d’autant plus formidable que je l’écoute et le ressens à travers ma fenêtre qui pour autant ne m’en laisse quasiment rien voir. Je suis dans la posture du travail.

Peu importe alors que mon informatique ait disparu, qu’il y ait bien peu de livres sur mes étagères et que mon bagage entier tienne en quelques cartons. Je trouverais toujours assez de moyens pour que deux types sympas acceptent d’épargner mes lombaires en portant pour moi la seule charge archaïque et lithique de tous mes biens réunis, ce fameux canapé, à la fois couche et observatoire, finalement tapis volant véhiculant mes pensées, accueillant mes observations dans les bulles d’air de sa vieille mousse perforée. Le lieu où je m’assieds et dors est le lieu où je pense. Il peut-être partout car c’est la posture que j’emporte. Réflexion et repos suffisent presque, à quelques verres d’orangeade près, à mon bien être. Le reste est un génial, mais parfois grotesque et douloureux superflu. Le lien, pour moi, n’est pas du tout à la source du bonheur ; bien souvent plutôt, l’inverse, synonyme de tracas et d’oppression. La conscience d’autres existences, elle, l’est. C’est l’amour de la diversité et le rassurant sentiment de n’être pas l’unique créature existant au monde. C’est en tous cas, ainsi que ça se passe pour moi. C’est la raison pour laquelle, je vais à la rencontre des autres, non sans apporter ma chambre et rester aux commandes de mon lit, oserai-je dire, si comme des enfants, il en est parmi vous qui me suivent dans cette métaphore intergalactique. Je ne suis pas aussi nu que j’apparais et ne vis le contact d’autrui que par le truchement premier de la façon dont l’appréhende la région de ma tête la plus primitive. Certains diraient, d’instinct. Mot qu’en l’occurrence je réfuterais tant l’homme m’en semble au trois quarts, aujourd’hui malheureusement dénué. Je parlerais plutôt de faculté d’analyse instantanée, de scanner sensitif et mental. Pareil à un escargot ou une tortue, je ne suis donc jamais vraiment sans ma bio-cyber machine, ni hors de chez moi. Je ne suis pas pour autant, comme le divin Marcel, que je n’ai jamais fini de lire car il faut bien le temps de faire son œuvre à soi, cloué en robe de chambre, à gratter du papier assis sur mon grand lit. Pas assez ou inconsidérément écrivain, refusant néanmoins de tout y sacrifier, je me ballade encore hors des impératifs de ma pure création, entretenant par exemple, ce blog par défi et amusement, dans un temps où j’aurais mille choses plus urgentes à faire pour rendre efficace mon projet, dont se rapproche mon esquif à grande vitesse, comme le glacier du Titanic ; à moins d’ailleurs que ce ne fut l’inverse ou bien un concours des deux. Peut-être une attraction irrépressible entre le navire et l’iceberg, entre le pilote et la cible pour ne définitivement pas échapper cette fois, à la collision, voir à la collusion avec l’autre. Fusionnera-t-on ? Se rejettera-t-on l’un l’autre sans même le choisir, en un recul arrière irrépressible digne d’un trajet de balle de flipper au contact de l’amortisseur de caoutchouc ? Nous l’ignorons. J’espère simplement que je ne serais jamais assez prêt pour l’anticiper ou le prévoir. Vu le temps que m’absorbe ce blog, il n’y a que peu de danger à mon sens, à moins qu’il n’y participe au contraire pleinement, ce que je crois au moins sur un aspect des choses : c’est que le cœur d’un bon spectacle, loin d’être réduit à ce qui s’y passe, est principalement fait, tout comme nous le sommes des 90% d’eau que nous ne voyons pas, du trajet qu’il aura fallu accomplir en soi-même pour parvenir à lui. C’est là le véritable défi qu’on se lance à travers quelque œuvre que ce soit, qui consiste toujours à se dévoiler nouvellement sous un jour intérieur. Une infime probabilité voudrait que moi qui l’écris et vous qui l’auriez lu, tant partenaires que spectateurs inconnus, nous nous comprenions si bien et fassions qu’il n’y ait plus de spectacle, plus rien à faire, ni à montrer, ni à voir. Ce serait fantastique. Ne rêvons pas. D’autres cas, s’avèrent plus probables.  Peut-être ne vous sentirez-vous pas concernés ou pétris d’anxiété, vous tiendrez-vous à distance respectable, recréant ainsi le fatal espace scénique ? Peut-être emporterez-vous tous mes jouets sans que je puisse rien y faire ? Quelque chose en moi se réjouit secrètement de cette option, qui attend le retour à la vie « pauvre » et à l’importance de l’instant. Je ne parle pas de la misère, mais de la vie modeste et pauvre en projets d’avenir. La vie qui consiste à vivre et jongler avec ses pensées jusqu’à ce que … plus rien. Je ne suis pourtant pas si loin de mon rêve. J’ai passé ma maison entière, seul bien conséquent à mon échelle, que j’eus jamais dans une campagne boueuse, dans le financement de projets scéniques. Le moindre colombage a trouvé sa réincarnation en pied de micro ou barre bretonne pour soulager les petits creux des tournages. Tout est consommé.

Quand je n’aurai plus rien, je serai riche car chaque moyen mis en œuvre sera le fruit de la nécessité. C’est ainsi que j’aime concevoir les rapports, sous l’éclairage d’une prostitution consentie, équitable et partagée. Tu me donnes contre ce que je te donne. Nous ne nous figurons pas ainsi que quoique ce soit aille de soi, face à l’usage d’un des seuls biens qui comptent et qui nous soit donné au départ, le temps. Il s’écoule certes inexorablement, mais comme un flux d’eau se retirant, il laisse derrière lui, sous les pas du flâneur, son limon de richesses, d’expériences en tous genres. Méfions nous de la gratuité, elle n’est qu’en apparence et coûte souvent très cher, à moins d’être obtenue de la vraie volonté de donner, chose que je crois rarissime, mais dont j’ai la chance de connaître quelques sources intarissables. Pour le reste, une bonne rasade de jus d’orange en remerciement et quelques billets pour l’effort me semblent le plus sûr moyen que la vie reste courtoise et belle entre nous. Il devrait en être couramment de même pour le sexe, l’amitié ordinaire et les amours de passage.