SCRAP Diary – 05 / À quoi sert la guerre ?

David Noir_Scrap

À quoi sert la guerre ?

Je parle ici de la guerre quasi ethnique, culturelle, passionnelle et pulsionnelle ; la guerre raciale pourrait-on dire, au sens de l’affront fait par la race que représente « l’autre ». Le pan plus terre à terre de la guerre, celui du calcul trivial visant à s’accaparer les biens d’autrui, devant être plutôt considéré, par ses motivations, comme un prétexte à l’expansion de son propre clan et non comme le fruit unique de l’impulsion belliqueuse.

Que retire donc effectivement l’homme de ce qui peut être regardé comme un comportement social parmi d’autres, tant il est répandu à toutes échelles et dans toutes les cultures ?

Une fois les sentiments et les corps ravagés, épuisés, las, mutilés, on se retrouve, tristes. On n’est jamais heureux, plein, d’avoir agressé, méprisé, conspué ; je n’imagine pas, « tué ».  Comme dans le sexe ou lors d’une compétition, on ressent une poussée d’adrénaline dans le conflit. Quelque chose d’animal nous pousse « hors de nous ». Il nous semble que l’autre agresse en premier lieu, par sa façon d’être, ses propos stupides, « à l’emporte-pièce » ou désobligeants. Tout son être est un repoussoir qu’il faut anéantir ; une insulte à notre propre existence, à nos points de vue. Il est une entrave à notre expression, pire encore, à notre développement. Et ce serait une erreur, un déni de la réalité de ce que l’on ressent, que de vouloir étouffer ce sentiment bien tangible. C’est plus fort que soi. L’autre et tout son comportement social avec lui, sont devenus l’incarnation, le symbole et la chair de tout ce que l’on déteste. Sa personnalité supposée cristallise notre ressentiment à échouer dans nos tentatives d’émancipation du réel. Car nous sommes limités et ces limites prennent soudainement le visage de l’ennemi. Il est une entrave.

La haine fonctionne comme l’amour en prenant pour objet arbitraire celui ou celle qui porte sur sa figure, en son corps et sa gestuelle, dans ses mots, la trace de quelque chose de connu, de « trop » connu qui nous appelle. Le détail nous fait signe, cligne de l’œil à notre intention pour nous dire : « tu me reconnais ? » Dès lors, la machine est lancée. L’engrenage et ses rouages se mettent en branle ; difficile alors d’enrayer le processus. Ces exaspérations, ces fantasmes d’attaques ou, a contrario, ces effluves de désir et de séduction, semblent avoir un fondement bien réel, parfaitement concret. Soit la provocation est ouvertement effective, soit elle est induite par le geste, qu’il soit acte, regard, parole ou même omission de manifestation. Dans tous les cas, quelque chose est déclenché. Et s’« il » est déclenché, c’est bien qu’il a été enclenché auparavant, parfois depuis des lustres. Quelque chose qui était retenu trouve sa libération dans une soudaine autorisation à être. Amour et haine sont des sentiments exaltants car ils autorisent à faire un pas fulgurant comme un mouvement de ressort, vers une impression de liberté qui ne réclame que l’accroissement de son étendue d’expression. C’est du moins le sentiment que nous en avons sur l’instant, dans ces moments qui précèdent et sont à la source du déclenchements des hostilités ou du désir. Pourtant, bien souvent, la résolution nous livre une sensation inverse. Celle de nous être dupés nous-mêmes, d’avoir cédé à une impulsion qui a pris le pas sur notre intellect. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » est souvent la question qui succède à la démarche aventureuse de la guerre ou de l’amour.

Il y a pourtant parfois des amours qui semblent aboutir à une plénitude, soit que notre inconscience « épaisse » diffère l’avènement de la lucidité à venir, soit que l’histoire débouche réellement sur un nouveau chemin dont la perspective est la promesse d’une évolution pleine d’avenir. Qu’en est-il de la « guerre utile » alors ? Y aurait-il des échauffourées sanglantes qui constituent un progrès ou un avantage pour l’un ou l’autre des belligérants ? On nous enseigne que « oui » à travers l’histoire des révolutions. En y regardant de plus près, on trouve souvent un personnage intéressant par son rôle récurrent et prépondérant à l’issue des conflits : le bouc émissaire. Figure rendue peu sympathique quand son sort amène le dénouement, comme c’est le cas pour les tyrans destitués ou exécutés, elle se nomme « martyr » lorsqu’elle est à la source des soulèvements. En ce sens, beaucoup considèrent que la révolution n’est pas la guerre. Comme dans les disputes d’enfants, déterminer le coupable originel revient à désigner « officiellement » celui qui a commencé. C’est bien sûr vrai dans la plupart, si ce n’est dans tous les cas de domination, quelque forme qu’ils prennent. Néanmoins, le recul du temps nous renseigne sur la réelle utilité de l’élimination ou de la punition sévère du dominant : opérer pour l’individu ou la société un changement d’état du sensible qui, sans l’étêtage de la pyramide hiérarchique, ne parviendrait pas à se renouveler. Peu importe que ce dominant se soit avéré faible ou fort dans l’exécution de son pouvoir. Là aussi, la relativité de son action n’entre finalement que peu en compte, hormis pour en écrire la légende. Seul critère efficient pour passer à l’acte : le dépassement de notre seuil de tolérance à l’insupportable. Au bout, que trouve-t-on ? Une dépouille pantelante dont le sang noirâtre vient ternir la gloire du trophée.

Mais qu’est-ce donc que « l’insupportable » juste avant qu’il ne devienne « l’intolérable » ? Dans le cas de l’amour, c’est la limite irritante de l’attirance non exprimée ; pour le simple désir, qu’il soit criminel, envieux ou passionné, c’est le non assouvissement vécu comme un manque ; pour l’envie de batailler, ce pourrait être le débordement de l’insulte faite à nos valeurs, le dépassement en deçà des restrictions du niveau matériel indispensable à un confort relatif de vie ou la réduction imposée de notre capacité à nous projeter dans l’imagerie d’un bien-être futur. Dans ce cas précis, en découdre avec l’oppresseur, c’est se donner une opportunité de rétablir à ses propres yeux un horizon acceptable, qu’il soit tangible ou fictif.

Une occasion de s’éviter des querelles graves ou bénignes et par là même, de vivre plus sereinement en réservant ses forces à d’autres causes, serait de connaître mieux la nature de la menace avant d’entreprendre toute action difficilement réversible. Dans notre civilisation humaine, on appelle cela « réfléchir ».

La réflexion a eu parfois ses beaux jours au cours de l’histoire des peuples dans des périodes où il était de bon ton - « sexy » dirions-nous aujourd’hui – de faire montre d’élaboration intellectuelle. Ce fut parfois l’inverse, quand l’action spontanée plus que sa justification, eut le vent en poupe. Mais, quelques soient les époques, la question reste la même : que valent nos aptitudes mentales face à l’excitation frénétique des corps ?

Nul besoin d’attendre la naissance de situations dramatiques pour détecter la tendance du moment. La confirmation de la venue d’une crise sociale peut se lire dans « l’état d’esprit » d’une population sur une plage de temps donnée. Le désir de consommation au-delà de ses besoins, y compris des denrées culturelles, me paraît être un indicateur judicieux de l’état de dépendance et donc, d’irascibilité des individus. Voir, entendre, consommer, s’informer, lire … ne devrait pas systématiquement être pris pour une soif de découverte. C’est, en ce qui concerne les temps occidentaux présents ou, pour me circonscrire à ce que je connais, le cas des milieux parisiens ou de ceux d’autres grandes villes assimilées, la marque selon moi, d’une dérive euphorique de ce que l’on appelle volontiers « l’appétit de culture ».

Je n’ai pas l’intention à travers ces lignes de faire l’apologie de l’ignorance et, pas plus que d’habitude dans ces pages, je ne prétends me placer en historien ou sociologue que je ne suis certes pas. Ce billet comme tous les autres, ne témoigne que d’une réflexion personnelle et surtout d’un sentiment intime qui fait naturellement surface à travers les préoccupations dans lesquelles m’aspirent mes rêveries de création, en butte à ma vie concrète. J’écris donc « d’instinct », mû par le déroulement de mon processus actuel, en tentant de ne rien « vouloir » raccorder de force entre les mailles de mes filets lancés à la dérive. Je suis donc, plus que je ne provoque, le déroulement de ma pensée, car c’est le sens naturel de mon fonctionnement, à tort ou à raison, depuis que faire surgir des formes artistiques ou conceptuelles est au cœur de mon quotidien.  En ce sens et contre toute logique pécuniaire, réfléchir ou inventer à partir de mon simple vécu, est devenu curieusement plus nécessaire et intéressant pour moi que le spectacle de n’importe qu’elle autre actualité. Ce repli relatif, qui me semble ne disposer de jamais assez de temps pour me délivrer toute sa teneur, ne me coupe aucunement du « monde ». En tous cas, pas plus que ma vie un tantinet plus sociale d’avant, ne me le faisait découvrir. J’ai en charge un monde intérieur « suffisant » pour l’arpenter, sans finir d’en connaître tous les détours et anfractuosités durant ma vie restante. Ce monde n’est pas autarcique. Ses frontières sont poreuses à tel point, qu’elles ne cessent d’y laisser entrer des particules de mondes environnants directement ou par osmose. Fruits de l’enthousiasme ou du désagrément, rien ne se perd.

Mon exaspération de ce que je considère être « la bêtise » n’a pas pour autant diminuée. Je me demande aujourd’hui simplement, dans quelle mesure il est nécessaire de l’exprimer brutalement en dehors d’une mise en forme réfléchie et adaptée. Le risque majeur, bien entendu, d’opter pour une posture le plus fréquemment mutique ou absente du « débat » est d’en arriver à accumuler un tel degré de colère que l’issue n’en puisse être que la frustration à défaut de l’explosion. Mais quelle explosion m’éviterais-je puisque je n’ai pas l’intention de couper la tête des roitelets du voisinage ? Au mieux je ne pourrais que m’imposer une joute inutile dans la mesure où il est un peu tard pour me lancer dans la carrière politique. Quant à la satisfaction de briller de quelques minutes à quelques heures si je parvenais à mes fins ? Je n’en recueillerais que la lourdeur de devoir gérer la controverse et les amitiés partisanes subitement apparues, qui ne seraient qu’encombrements inutiles puisque je n’aurais pas le désir de les faire fructifier. Vaincre ou convaincre idéologiquement m’importe donc peu. Quant à la frustration de ne pas exister sur le terrain social, j’en tirerais plutôt la fierté de ne pas avoir la vanité de considérer ma contribution, pas plus que celle de quiconque, comme importante. Et pourtant, mon animalité me taraude de temps à autres. Heureusement, la scène et sa fameuse catharsis sont là pour amplement répondre à mon besoin de violence bestiale.

Sur cette base, la récupération médiatique de la parole scénique, aussi consternante ou brillante soit-elle, pour en faire un emblème d’agitation politique, me semble certainement l’acte social le plus irresponsable et imbécile qui soit. De même, empêcher ou contraindre la catharsis est le plus sûr moyen d’ouvrir un jour à deux battants, la porte aux violences civiles. Il est évidement indispensable, de ce fait, de laisser une liberté totale à l’expression publique, en particulier dans le cadre de la représentation dite « artistique », au-delà de toute idéologie partisane, quelle qu’elle soit, à moins d’être suffisamment habile politique pour faire jouer les rouages administratifs qui feront naturellement taire la bête, mécanismes dont je serais bien surpris d’apprendre qu’il en manque dans la société française. C’est en effet la seule fonction réellement sociale de la scène que de permettre l’évacuation des tensions par identification. Au pire, on risque Les Beatles et les fauteuils de l’Olympia ; quelles proportions avec la Shoah ? On croirait pourtant ces derniers temps, à force de heurts et d’oppositions stériles, revenir à l’ancienne polémique qui faisait s’affronter le divertissement avec le spectacle ou le film « d’auteur » il y a encore trente ans et qui n’avait pas plus de raison d’être. Comme les poissons à l’embouchure des égouts, certains publics se nourrissent également dans la queue de la comète de la catharsis et trouvent leur compte dans les miettes que l’ego de l’interprète leur laisse. Spectateurs et créateurs transfèrent, chacun depuis leur place, leur besoin d’échapper aux limites du réel. Peu importe et tant pis pour eux, dirais-je, si certain/es se contentent d’une pitance bas de gamme et passent à côtés de mets plus raffinés. Si notre monde a bien une caractéristique, c’est de rendre la connaissance accessible. À chacun/e de faire le choix de ses exigences. Les chemins sont d’une variété infinie et peuvent être longs, mais qu’importe, nous avons notre vie entière pour en suivre les parcours. On ne peut contraindre personne à épouser une pente plus qu’une autre par l’interdiction, si l’individu a séjourné dans un bain culturel corrompu par des pensées malsaines ou intolérantes. Cela ne viendra que de son éveil à une autre ouverture d’esprit. C’est ainsi valable pour tout un chacun/e selon l’environnement qu’il a, bien souvent, subi et, plus rarement, à partir duquel il a pu se révéler à lui-même en profondeur. Car pas plus qu’on ne devient œnologue en se saoulant la gueule ou fin gourmet en bâfrant, on ne devient civilisé en dévorant du bouquet télévisuel, de l’abonnement de théâtre, du cinéma à outrance ou en s’enfilant des queues d’expositions et des programmes de festivals. Qu’on se le dise, la diversité ne se retrouve pas dans la fabrication de foules. Certains/es se félicitent de la fréquentation des grands théâtres comme d’un gage d’engouement culturel ou pire encore, du succès des cartes de cinéma ; pour ma part, je trouve qu’on remplit trop car on remplit mal. Quelle différence notoire cela fait de décider de pénétrer sans préméditation dans un musée méconnu parce que le moment s’y prête, plutôt que de s’enfourner à la suite de centaines d’autres, pour voir ce que d’autres encore, pensent qu’il faut avoir vu! Se cultiver n’est pas voir ou lire ce qui se fait alors, mais bien dessiner son cheminement propre et se forger ses outils sensibles en dehors de tout balisage.

Les nouveaux barbares d’aujourd’hui sont là, bien en vue, pour témoigner de l’inverse. On en trouve autant chez les parvenus du bien penser, en mal d’expression politique sur les réseaux sociaux, que chez les spectateurs voyeurs, s’improvisant fascistes d’un soir. Que les manifs furent soi-disant pour tous ou réellement contre chacun n’aurait réellement pas eu plus d’importance si on n’avait pas relayé indifféremment leurs passagères apparitions par des coups de théâtre rhétoriques autant que médiatiques. Même cas donc à mes yeux, que celui des humoristes douteux vis-à-vis desquels on ne devrait pas avoir à commenter l’application des lois quand, par coup de chance, ils les enfreignent stupidement par excès de confiance en soi. C’est ça aussi, agir à gauche. Étrange définition de l’actualité qui vient bourdonner comme la mouche du coche à l’oreille du législateur comme du particulier, quand il n’y aurait qu’à laisser faire pour que l’animal s’enfume et s’asphyxie de lui-même dans son terrier. Dans un cas comme dans l’autre, des lois sont votées ou appliquées ; il fallait réfléchir avant de déléguer ses pouvoirs si on n’était pas d’accord avec le principe ou bien se donner les moyens de renverser la république. Inutile donc de se doter des ailes d'un petits Saint Just quand on sait qu’on n’ira pas à l’échafaud. Nos aïeux révolutionnaires ou autres, après avoir déversé des ruisseaux de sang, nous ont finalement légué le statut de petits bourgeois, bon. Je ne nous vois pas actuellement, pour ce qui est du plus grand nombre, toutes tendances confondues, suivre exactement leurs pas sur le sentier des barricades, à grands coup de « like » cliqués sur Facebook. Qu’aurait-il fallu en dire de plus ?

Non, le mouvement social n’est pas, de loin pas, systématiquement le cœur de l’existence humaine, pas plus que le commentaire journalistique n’est à la source de la philosophie. L’agitation endosse les nippes de la conviction comme le désir excité le fait des frusques des sentiments. Pour moi, les uns valent bien les autres. Je ne vois pas spécialement de hiérarchie entre assouvir ses désirs avec un partenaire de passage et se sentir transporté d’amour pour son idole du moment, si ce n’est que l’un veut faire croire au bonheur. La seule véritable nouveauté serait de mettre un bémol à ses croyances. Notre monde social tout entier se résume toujours à des croyances, si étriqué et éternellement dérisoire qu’il est, à force de ne pas prendre en compte ce simple et triste postulat. Misérables croyances, avis et points de vue, que l’absence de recul autant qu’une curiosité carencée, empêche régulièrement d’analyser d’un œil critique. Rien ne me semble plus néfaste de ce fait, que la réaction passionnément bidon, donnée à chaud par des internautes faussement indignés puisque non réellement atteints dans leur environnement vital. Après un certain intérêt pour le phénomène des débuts, le reportage à sensations, caméscope au poing, le tweet d’humeur, la déclaration intempestive ou l’étalage courageux d’échanges impulsifs derrière son ordinateur via des plateformes sociales, ne me semblent vraiment pas aujourd’hui, favoriser ce que l’humain a des meilleur. Internet, malgré le génie de son fonctionnement, n’a, de ce fait là, rien à envier au café du commerce. Tout comme le petit blanc sec de 8h du matin pris sur le zinc assure d’ouvrir la journée par une belle brochette d’imbécillités populaires, l’ivresse de se sentir important/e à coup de micros réactions aux événements afin d’épater la galerie, garantit avec la même efficacité, de faire l’impasse sur sa propre profondeur chaque jour un peu plus et à chaque connexion. S’y pencher un tant soi peu avant de poster, permettrait pourtant de sonder le vide potentiellement abyssal que peut risquer de contenir notre enveloppe, à travers l’étude comparative à peine survolée de la navrante médiocrité des échanges. Connaissance : zéro ; pertinence : pas mieux.

Pourtant, un peu de vie intérieure, juste gardée pour soi et diffusée à sa seule et unique intention créerait autant de silence sympathique sur les ondes, dans les rues, sur le Web et bien sûr, à la télévision. Mais il ne faut pas trop en demander. Le fond de commerce est trop riche et réveille trop d’appétence. La démocratie, comporte sans nul doute la liberté d’expression, mais également celle de penser. En abuser un peu en son for intérieur ne lui nuirait pas davantage, plutôt que de la transformer en une icône braillarde et stupide. Mais il est vrai que pour réfléchir et rester chez soi, il faut déjà avoir le luxe d’un « chez soi ». Curieux que ce ne soit pas ceux/celles qui en sont dépourvus que l’on entende le plus. Tant qu’on gueule, c’est qu’on a la santé. J’imagine que l’humiliation d’être à la rue stimule moins les cordes vocales. Sans doute ne faut-il pas attendre cette extrémité pour revendiquer son « droit » à l’existence, me dirait-on du côté de la vraie gauche. Ce serait indubitablement juste si la vraie misère n’était silencieuse et que le paradoxe d’une société aussi cruelle et indifférente que la nôtre, ne permettait de donner de la voix qu’à ceux/celles qui en ont en réserve.

Oui, nous pourrions, les un/es comme les autres, rester un peu chez nous puisque nous en avons le bénéfice, pour réfléchir tout bas et que dans le relatif silence de nos voix, on entende le murmure de ceux qui auront l’agrément de ne pas oser trop la ramener encore. Vrais exclus plutôt que leurs médiateurs, vrais enfants plutôt que leurs parents, vraies victimes plutôt que leurs protecteurs. Oh il ne faudrait pas longtemps, certes, pour que ceux-là, ragaillardis du poil de la bête, ne reprennent à leur tour le flambeau de la bêtise vantarde publiquement énoncée, mais cela créerait assurément un joli moment de temps suspendu. Un temps, peut-être similaire à celui qui survient juste après la déflagration de la dernière bombe d’un conflit armé finissant, que j’imagine hypnotique pour ceux qui ne l’attendaient plus. Car il y a bien une fin à toute chose. Une forme d’expression intelligente serait parfois de la devancer.

Oui, si après cette courte retraite du mot proféré, on se rendait compte que l’on n’avait pas tant que ça à dire, on pourrait plus souvent se contenter de l’enceinte des théâtres pour venir y délivrer quelques assertions bizarres à ceux qui seuls, souhaiteraient les entendre.

Oui, c’est sûrement parce que je n’ai pas tant que ça à dire que je juge inutile de brailler ma haine et ma lassitude dans les rues, en dehors des plateaux. Tout comme il en est du minimalisme de mon monde intérieur, l’espace d’une scène m’est amplement suffisant pour y vivre et résoudre l’incohérence de mes contradictions.

Oui, contradictions, car si l’on souhaitait l’éradication d’un ennemi, il serait bien simple de lui couper la tête à la condition d’être prêt à plonger soi-même et son époque dans un bain de sang. Dans le cas contraire, mieux vaudrait s’abstenir du ridicule de la communication outrée et rentrer en soi-même plutôt que de prétendre faire valoir son opinion tout en craignant de se salir les mains.

La créativité a l’avantage d’allier la fantaisie débridée du fantasme à l’ivresse de la surpuissance ; et tout ça pour pas cher, hormis quelques nuits blanches et peu d’argent à la clef si on s’y adonne de façon un peu trop monacale. Il n’empêche que personne ne nous interdit de rendre notre monde moins clinquant, moins choquant, moins tapageur. Quand je dis notre monde, je parle bien de celui propre à chacun et non du monde qui n’est fait que de toutes ces étranges additions de singularités, parfois tellement banales qu’elles devraient simplement avoir l’intuition de se taire d’elles-mêmes.

Le silence dont je parle n’amène pas à baisser la tête ; il n’est pas celui de l’enfant mis au coin. Il est porteur de l’observation mutique qui laisse d’autant mieux sentir son pouvoir sur celui qui se sait observé. Non, le silence n’est pas la soumission. Il est le préambule à la parole à bon escient. Il est celui dont l’avènement menace les tribuns qui faisaient l’instant d’avant encore, piaffer les foules. Celui qui sonne le glas des meneurs de revues d’opérette adulés des suiveurs. Celui qui inaugurerait enfin la mise sous tutelle des « grands hommes » prétendant faire l’histoire. Il serait le calme sans la tempête. Il serait l’action décisive, adoptée et mise en œuvre le jour où l’heure nous semblerait venue d’exister paisiblement mais en éveil, bien loin, hors de la cohue de ceux qui « savent ».

Et SCRAP dans tout ça ?

SCRAP est ce projet dont je souhaite qu’il ne raconte rien, pour mieux dire « tout » ; en tous cas un certain « tout » ; le mien et peut-être celui de certain/es autres qui aiment à se repérer uniquement dans l’indicible.

SCRAP Diary – 02 / Particule d’existence

David Noir - Infimité
Infimité

Le sentiment de n’être rien, non pour soi ou ses proches, mais vis-à-vis de cette globalisation vulgaire qu’on nomme société, est, je le crois intimement, une perception largement répandue et pourtant peu exprimée par les individus. Ce n’est pas mon petit doigt qui me le dit car il assez peu expressif à mon endroit, mais plutôt une conviction profonde. Bien sûr, on connaît les syndicats de travailleurs, les mouvements de toutes sortes, les déclarations tapageuses des politiques …  je les considère tous à égalité comme du marketing ; de la publicité, plus ou moins bien brainstormée dans le but de faire valoir une identité de groupe. Mais pour moi, s’il y a bien quelque chose qui ne concerne pas le groupe, c’est l’identité.

Elle est affaire de personnes considérées au cas par cas, avec leur enfance, leur bagage, leur développement, leurs origines. Rien à voir avec une ethnie, un labeur ou un genre spécifique. L’identité, comme l’existence, nous est propre individuellement. Et cette individualité prend le pas sur toute autre étiquette plus englobante, car elle mourra seule, avec chacun et chacune d’entre nous.

Je me fiche donc pas mal, d’être bi, homme, artiste ou fils des mes aïeux. Je sais que tout cela peut contribuer à me définir, mais ça ne compte pas. La définition n’est pas l’identité. Je suis d’avantage une plante, un animal, un astéroïde ou une banquette de salon … Je suis tout ce que mon imagination peut faire de moi. De ce fait, je suis unique, bien plus que par mon code génétique.

Je ne suis pas ma vie, car elle n’est que misère par rapport à tout ce que j’imagine. Je ne peux vivre ni concrétiser tout ce qui se bouscule dans mon iconographie psychique. La pensée est sans limite, bien d’avantage que le raisonnement qui, lui, se heurte à la pauvre logique. C’est pourquoi je suis poète, comme on dit, parce que ma valeur est là, dans cet imbroglio de connexions synaptiques qui me font croire en mon état d’être. C’est pourquoi tout individu l’est également. Il lui suffit d’accorder sa valeur, son prix, sa croyance à cet univers sans borne qui rend l’esprit invulnérable. Et l’esprit, c’est la chair ; car même si la chair souffre, nous fait ressentir sa fragile consistance, c’est par l’imagination que nous l’aimons ou la haïssons ; que nous la désirons ou la trouvons repoussante. Elle n’est que le corps qui palpite, mais notre tête, elle, invente le monde là où le corps croit le ressentir. C’est pourquoi la sensation me semble infiniment pauvre au regard de la projection.

De nos jours, on ne vante souvent que la sensation, l’immédiateté des sens en éveil, le sport, la jouissance, le dépassement, le choc. Oui, c’est vrai, il n’y a que le choc qui vaille, car il est le fruit du heurt de nos limites physiques comme mentales, avec d’autres mondes réels. Mais ce choc ne l’est pleinement que s’il y a persistance de son impact, reliefs et cavités formés sous son coup. Et moi, j’oublie tellement de choses. J’oublie tout ce que mon imagination ne peut pas reproduire. Non qu’elle ne le puisse pas réellement, mais elle se refuse à retenir ce qui ne la modifie pas ou ne la confirme pas dans son essence. Je suis incapable de me souvenir des douleurs physiques que j’ai endurées ; sans doute n’étaient-elles pas suffisamment « marquantes » pour que j’en garde la trace. Pourtant, elles étaient bien brûlantes et même intolérables dans certaines circonstances. On dit alors que la douleur s’apaise. Moi, je dirais plus volontiers qu’elle s’absorbe dans la masse des évènements négligeables, jusqu’au jour où, l’un d’eux, plus saillant que les autres, déchire irrémédiablement la forme de mon esprit. On le nomme traumatisme alors. C’est le « bon » choc. Celui qui fait que rien ne sera plus pareil, en bien, comme en mal. Heureusement, du point de vue de l’imagination libre, bien et mal n’existent pas, ne se distinguent pas. Alors le heurt douloureux ou la passion dévorante, finalement, j’en fais mon affaire. Mon imagination les digère et les recrache en paysages. On peut se croire enfermé au sein de ces décors tant ils peuvent être réalistes. Ils ont même le pouvoir de faire oublier la forme de l’origine réelle du fantasme qui prend corps alors. C’est ça la poésie. C’est le processus qui mène à guérir du réel. C’est ce réel même remis en scène. C’est son empreinte en creux ; c’est un trompe-l’œil donnant l’illusion du volume par le jeu des profondeurs et de la lumière. Car il y a de la lumière dans nos têtes ; ça, chacun/e le sait. Il nous suffit de fermer les yeux pour la voir et même en ressentir la caresse. Oui, dans ma tête, comme je crois dans toutes les têtes, il y a un soleil et des planètes ; tout un système qui se tourne autour. Ça, je ne le rêve pas, je le vois, avec mes yeux d’en dedans. Telle est l’âme pour moi. Nul besoin de dieu pour qu’elle existe. Je suis l’âme et le corps et personne ne peut me détruire. Le jour où je disparaîtrai, ma conscience s’éteindra du même coup sans pouvoir me le dire. Je vis. J’existe plus que n’importe quoi au monde car le monde est dans mon regard et mes pupilles sont sous haute protection, bien à l’abri, à l’intérieur. Jamais elles ne pourront en sortir et c’est dans la prison de ma tête que je suis le mieux loti.

Pourquoi donc ne suis-je rien alors, dans cette globalisation vulgaire qu’on nomme société ? Pourquoi n’y ai-je accès à aucun poste, à aucune place qui me permettrait de mieux voir ce monde qui, soi-disant, m’entoure ? Parce que j’en suis une bribe, un morceau, un éclat. La parcelle ne peut voir le tout. J’en suis même la fraction essentielle sans laquelle ce monde, qui n’existe pas hors de mon regard, ne peut tenir.

Depuis que cette globalisation vulgaire qu’on nomme société s’est autoproclamée comme mètre étalon de nos perceptions existentielles, s’est érigée en socle de notre appartenance à l’univers, elle, l’entité sociale, qui est pourtant la dernière à exister réellement, s’échine à faire croire à l’individu qu’il vit en elle. C’est un mensonge gigantesque, une illusion comique et terrorisante bâtie de toutes pièces par sa propre volonté d’être suprême et au-dessus des hommes. Nous, peureux/ses que nous sommes, nous y croyons et lui donnons notre crédit. Dès lors il ne s’agit pas de lutter contre les fantômes et les ectoplasmes, si l’on choisit d’être. Il s’agit de l’effacer d’un coup, cette grosse baliverne qui nous réunirait toutes et tous dans un « paradis » artificiel qui se nommerait la vie. La vie existe-t-elle ? A-t-elle une identité discernable ? Non, il n’existe que des êtres vivants jusqu’à preuve du contraire. Alors la loi, pour les contenir dans leurs débordements qui sont pourtant leurs miracles, invente la forme sociale et donne en échange de leur silence, le groupe et la famille, comme récompenses à leur croyance dévote. La manœuvre, calquée sur le religieux ou l’inverse (qui de la foi ou de la loi, censées être antagonistes, a donc commencé la première cette mascarade ?) est, il faut le reconnaître, on ne peut plus habile, puisqu’elle vise et réussit, à persuader l’animal individu qu’il est partie prenante du grand ensemble en se définissant lui-même dans ces ersatz de société qu’il forme benoîtement à petite échelle.

Bien sûr, tous les jours, nous nous rencontrons et ce serait à chaque fois une expérience formidable, si la rencontre ne traînait derrière elle, comme un sac d’excréments lui pendant au derrière, la « fabuleuse aura » du groupe social. Quand nous rencontrerons-nous sereinement comme des individus hors du tout, sans peur de n’avoir plus d’assise ? Quand voudrons-nous nous regrouper, sans jugement de ce qui nous précède ? La peur de l’autre est le seul vrai ciment social et on peut dire qu’il est conçu pour résister à l’épreuve de la spontanéité naturelle.

J’admire les chiens, aliénés et méprisés, qui tirent vigoureusement sur leur laisse pour aller se renifler les fesses. Ceux qui, déjà tellement imprégnés de leurs maîtres, se défient mutuellement à distance, ont oubliés bourgeoisement à force de confort, combien ils pouvaient être errants et seuls. Il ne faut pas leur en vouloir, pas plus qu’aux espèces sauvages qui n’ont pour obsession que de défendre un territoire virtuel jusqu’à ce qu’un individu plus fort, vienne en redéfinir les frontières à son avantage. Ce sont peut-être les plus proches de nous, tant ils ignorent combien leur esprit suffirait à les sauver de l’angoisse dévorante du lendemain.

Alors oui, je me demande pourquoi dans ce monde fait pour nous, personne n’a de place ni de valeur pour lui-même. Pourquoi les êtres passent et sont considérés comme si remplaçables … sauf dans l’intimité de nos rêves, car c’est là que nous aimons le mieux.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, je choisis donc de faire ma vie comme quantité négligeable et non comme partie prenante du grand tout. Un copeau de bois résiduel de la marionnette d’un autre ; de celles qui seront mises sur les étagères. Nu toujours et dénué de tout, je serai encore ma parcelle ; celle que je protège et chéris car elle tomba du grand arbre bruyamment débité en un instant unique. Rapidement, elle pris sa courbure et me voilà moi, poussière de bois parmi les petits monticules de sciure, limaille d’acier arrachée aux vastes plaques laminées. Je suis ma courbure et ma densité. Je suis la masse de mon discours et j’ai les propriétés de ma matière. Mais je suis également une curiosité physique égarée, car les poètes, comme chacun sait, dans le monde des réalités quotidiennes, n’ont pas de poids.

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Les parques d'attraction_David Noir
Au coeur des Limbes - Les Parques d'Attraction - 2ème soir - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Le 25 avril, lendemain du dernier soir des Parques d'attraction, Didier Julius a écris sur sa page Facebook : « Hier, j'ai vu une création artistique engloutir son public. À moins que ce ne soit l'inverse. »

J’ai été frappé par l’élégance de la formule et la densité de son sens. C’est effectivement ce que j’ai vu aussi. À l’issue des cinq dates produites au Générateur, qui furent autant de métamorphoses évolutives de la forme, il ne fut plus possible pour un/e visiteur/euse étranger/ère de distinguer le public des performeurs/euses.

Après quelques jours de repos et mise à distance, je me remets progressivement à la rédaction de ce blog ; non plus sous la forme tendue du « Journal des Parques », mais au rythme des réminiscences et retour des images.

J’ai confié, depuis la fin, à plusieurs ami/es, que le sentiment premier que j’avais, était celui d’avoir fabriqué avec la contribution de chacun/e, une matrice autant qu’une sonde.

La matrice est la part organique et vivante de l’évènement qui s’extirpe du temps de son existence concrète, comme un poulpe ayant trouvé refuge dans une niche devenue trop étroite.

Pour moi, cette création, à la différence de toutes les précédentes, a la vertu de pouvoir poursuivre une vie virtuelle et autonome dans mon esprit. Je la ressens comme véritablement efficiente à travers son second aspect évoqué, la sonde.

L’illustration qui m’est venue est celle d’un robot, non futuriste mais tout à fait conforme à ceux déposés sur des planètes à l’étude. Son travail commence à peine.

À travers des connections psychiques encore mystérieuses mais dont je sais que le dispositif s’est mis en place en amont, notamment durant la rédaction du Journal, je me sens quotidiennement nourri de la myriade de micro évènements qui se sont produits durant le déploiement de ces Parques. L’image aquatique souvent invoquée durant ces préparatifs, me sert à nouveau de vecteur et confère à ces nuages d’informations, l’aspect « laiteux » de la semence des animaux marins se diluant dans l’eau, autant que celui des masses de plancton et de micro-organismes portés par les courants. Je me sens, depuis « l’expérience », soudain doté de fanons, propres à filtrer et trier les échantillons et les résultats d’analyses. L’image de la baleine, qui n’a cessé de m’accompagner, s’est inscrite dans mon cerveau jusqu’à y substituer son principe de fonctionnement nutritionnel à celui des réseaux de synapses.

Je vais désormais, nageant en surface autant qu’en profondeur, ma nouvelle tête hypertrophiée emplie de la connaissance de ce que j’ai vu autant que de tout ce qui a échappé à mes sens. Il suffit d’y avoir plongé pour ressentir le bénéfice du bain catalytique de la transformation - à condition bien sûr d’avoir accepté de s’y être ouvert corps et âme tout entier, ce qui reste l’affaire de chacun/e.

Il me reste à dire pour ce premier retour, que je ressens comme très important de donner du crédit à la réalité tangible du langage poétique qui se crée par cristallisations et agrégats suite à une telle traversée de soi. C’est tout le sens de mon propos dans ces pages et une part importante de ma démarche dans son ensemble. Je crois qu’un pas est fait pour moi et j’espère, peut-être différemment pour d’autres, vers la (ré)génération d’une forme de barrière de corail. Cela prendra peut-être mille ans, qu’importe dès lors que je sens mon ancrage dans un sédiment commun. Car, si j’ai initié les choses en grande part (l’autre vient de l’espace Générateur qui a appelé leur possible réalisation), le résultat premier, la riche masse protéique obtenue, est fruit de la dissolution des diverses individualités qui l’ont parcourue. Ainsi pour la première fois en présence de spectateurs, il y a eu fécondation entre moi, mon monde et les leurs. Il ne s’agit donc plus de dévoration d’une des deux parties par l’autre comme c’est, à mon sens, toujours le cas lors de la confrontation public/création. Phénomène qui, bien qu’ayant donné de splendides démonstrations de rituels sacrificiels consentis ou de fusions hystériques ou mystiques, de Woodstock à Oum Kalsoum, me paraît aujourd’hui révolu et symbole d’une parthénogenèse primitive.

Tout, entre public et représentation, parle constamment de la tentative de se reproduire et de s’accoupler par voie non sexuée - « sublimée » diront certains/es - par identification et processus rituel millénaire de l’adoration (l’élection) ou de son opposé, le bannissement. Le Spectacle parle habituellement de l’Union sous la sempiternelle forme du couple et de l’amour avec toutes les données que ces deux notions comportent.

Selon moi et peut-être d’autres dont je serai très intéressé de connaître le ressenti et les images résurgentes, Les Parques d’attraction ont su échapper à cette loi grâce à une intelligence collective qui, ne nécessitant pas d’adorer les mêmes dieux, a permis de poser le premier jalon d’une réflexion spectaculaire autour d’un mode de représentation mature, sexuée et indépendante d’un partage commun de valeurs sociales.

C’est donc une autre île, dont je fus le premier naufragé volontaire, que cette éruption a fait naître et dont la qualité principale revient à ce qu’elle a eu la capacité de me rendre, moi, géniteur des éléments chimiques déclencheurs de son apparition, aveugle à la totalité des aspects de son développement, sans pour autant - bien au contraire - me frustrer du pouvoir d’en jouir, car personne ne put avoir cette place. Je recueille donc, grâce à la non existence de ce trône interdit et à toutes celles et ceux qui composèrent la faune, la flore et le caractère minéral de l’île, de quoi me sustenter à long terme, sans nécessité d’avoir eu à dérober quoique ce soit à mes hôtes - chose assez rare dans le monde des représentations humaines pour que j’en fasse mention ici.

Le partage est bien souvent vécu, tant dans les couples que dans les échanges commerciaux, comme un arrangement mutuel dans lequel les grincements de la défiance tentent de faire oublier leurs couinements sous les vivats couronnant la transaction réalisée. À l’heure où une notion de civilisation aussi évidemment banale que le mariage pour tous excitent belliqueusement les esprits en souffrance, j’ai, solidement ancré en moi, le sentiment qu’il faut déjà aller bien au-delà quant à la notion d’Union. Il me semble urgent de comprendre que l’avenir des populations ne peut être radieux et paisible que soumis à l’acceptation d’une vision de l’amour, détachée de ses archétypes passionnels anciens et dans laquelle une part d’indifférence naturelle à l’existence particulière de l’Autre - mais non à sa souffrance - doit prendre une place raisonnée. L’iconographie, l’écriture et toutes les formes de représentations de l’esprit humain, tant à travers le corps qu'à travers la création d’objets artistiques, devraient, je le crois, s’orienter en direction du surgissement d’images mentales chamboulant le romantisme à multiples tranchants de nos façons d’aimer et de nous rassurer sur notre solitude.

Il y a tant à faire côte à côte - pour nous changer du face à face - et le monde est ouvert.

Le, toujours vieux, Théâtre et les sens qu’il porte ; de même que l’immémorial Amour, devraient être interrogés en profondeur pour les amener à révéler un peu plus que leurs éternels clichés et nous livrer plus fraîchement la formidable teneur de leur qualités actives. C’est le job de chacun/e de façonner un des membres innombrables de la pieuvre qui nous enserre le crâne. Le théâtre nourrit encore toutes les formes de représentations dont nous sommes abreuvés car il est à la source de toutes, comme matrice première des images des hommes. Nous vivons encore sous sa coupe et sa numérisation en informations sur le Web n’y change rien. Or, nous pouvons tous/tes y jouer désormais un rôle et en enfler la panse de symboles et de mots. La créativité artistique, industrielle, scientifique, rhétorique met nos vies en scène, même si nous pensons nous y soustraire ou nous en protéger. Et pourquoi donc le faire ? L’expression n’est-il pas le propre de l’homme ? L’engloutissement, au sens aqueux, n’est donc pas la dévoration, car loin de ne nourrir qu’un seul être, il met tout le monde d’accord par la submersion globale de tout ce qui est. Après moi, le déluge : je l’espère bien.

Théâtre Dissolution ou Dix solutions pour le Théâtre … il en faudra bien d’avantage, je le sais, pour dégager de sa carapace de kératine et d’algues, une créature fantastique qui ne sait même plus qu’elle dort, sous le limon des idées reçues et des applaudissements de complaisance. Faire à nouveau vrombir les ailettes des moteurs du vieux sous-marin ne sera pas chose aisée, mais il est possible que l’envie de s’amuser - à jouir d’être, à se révéler libre et créatif, à joindre à la virulence d’une sexualité aux sources nutritives enfantines, l’exigence d’une soif d’aimer adulte - suffise à le dégager du sol sclérosé où décidément, trop d’entre nous se contentent, avec un ravissement béat, de le voir enlisé, quand ils/elles ne contribuent pas tout à fait à son immobilisme.

Croire, Aimer, Créer ont une source identique : l’interrogation puissante sur sa place dans le monde et la portée véritable de ses actes, aussi infimes soient-ils, à échelle individuelle. Inventer des formes novatrices à ces colonnes vertébrales de nos existences est quotidiennement à la portée de toutes et tous. « Qu’ai-je fait de ma journée ? » est une question bien connue pour être utilisée en guise de scanner de la réalité de ses actes. Pour y répondre, il s’agit simplement d’être suffisamment honnête pour faire la part entre ses supposées limites, prétextes facile à la pauvreté de son action, et la réalité de sa volonté mise en œuvre. Ne « rien faire » n’est certes pas rien et ce n’est pas obligatoirement au poids des réalisations que l’on doit déterminer la quantité du « faire ». L’objectivité d’un regard posé, pesé et réfléchi, émanant de toute la subjectivité d’un individu sur lui-même, suffit à faire de quelqu’un une personne et non l’avatar d’un être humain. Entre ces deux pôles surgit l’arc électrique du génie dont nous sommes, je crois, toutes et tous, les hôtes. Les stimuler et les mettre en présence ne favorisent pas les « guerres », dans un environnement où le jeu des rapports ne s’articule pas autour d’une notion hiérarchique, sociale ou mondaine, des échanges. Les Parques a donné, entre autre, l’exemple que dire des textes, avoir des relations sexuelles, s’exhiber, jouer, penser, ressentir, chanter, attendre, danser, visiter ou ne rien faire, s’équivalaient parfaitement et pouvaient se côtoyer équitablement en terme de jugement de valeur et de prix attribué à la personne humaine. Je ne dis pas par là, que tous ces actes ont eu implicitement un impact sensoriel ou émotionnel identique pour qui en a été le témoin ou l'acteur/trice. Notre part de spectateur/trice et l'imaginaire qui lui est associée ont le droit d’être, évidemment, mais ce qui résulte de l'inspection de ce processus est qu'il est bien d’avantage du ressort d’affaires intimes résolues ou non, que d’un partage consensuel d'avis, soudainement érigés en goûts esthétiques.

Peut-être est-ce bien une des possibles solutions à la vie harmonieuse que l’exhibition (au sens de laisser voir naturellement ce que l’on est) ait officiellement droit de cité, alors que le jugement, prompt à s’exprimer, serait mis plus sagement en réserve, pour analyse et décorticage ultérieur, à distance des impulsions épidermiques et des violences réactives ? Qui sait ?

J’en sens un/e ou deux sourire à mes propos utopiques … À moi de sourire à mon tour, chers/ères lecteurs et lectrices, n’ayant jamais prétendu que cela fut facile de domestiquer les vieux démons endurcis qui souvent nous meuvent et toujours, nous habitent 🙂

                   

Journal des Parques J-22

My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami
My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami

Disposant de trop peu de temps ou de profondeur, pour me lancer aujourd’hui dans un long article un peu fouillé – ce qui, je le sens, va me manquer ; comme quoi, n’importe quoi vraiment, peut devenir une drogue ! - je me contenterai d’un petit hommage à deux personnages dont les silhouettes ont marqué un tournant dans ma vie artistique et émotionnelle, de la même façon qu’on plie irrémédiablement le coin de la page d’un livre pour ne plus oublier une phrase qu’elle contient. La découverte alors, de l’identité de leur auteur et père fut, bien entendu, tout aussi importante, mais comme souvent, je fus, de prime abord, davantage pénétré de l’œuvre que de la personne qui lui donna naissance, toujours plus complexe à saisir. Cette œuvre, aujourd’hui célébrissime (ces mêmes pièces dont je vais parler, ont encore fait scandale il y a peu chez nos amis, les amoureux défenseurs du château de Versailles où elles furent exposées en 2010), s’incarna à mes yeux à travers My Lonesome Cowboy (ci-contre) et Hiropon, deux "figurines géantes", créées par monsieur Takashi Murakami.

La première de ces fameuses sculptures qui tomba sous mon regard, quand j’entrais, sans me douter de ce qui allait m’arriver dans le hall de Beaubourg, il  y a … je ne sais plus, 15 ans peut être, représenta de façon sidérante pour le jeune homme que j’étais, le garçon que j’aurais voulu être ; gorgé de vitalité, incarnation d’une jeunesse fougueuse, irriguée par le désir et le goût de la liberté. Peut-être n’était-il pas trop tard pour encore songer à muter ?

Cette liberté, par ce qu’elle interpellait d’espérance en l’humain en moi, m’étrangla presque, tant son image me saisit à la gorge à travers ce personnage. C’était comme une vraie rencontre ; comme si cet enfant, queue dressée, fier de son obscénité juvénile et sublime, s’adressait à moi pour me dire : « Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Bouge-toi voyons ! T’en es encore là ? Qu’est-ce que tu fous de ta vie, de ton corps, de ton désir ? Bande et inonde le monde ! » et il achevait sa harangue dans un grand éclat de rire qui finissait dans ce sourire malicieux figeant, encore aujourd’hui, sa bouche. Moi, malingre comme un Cocteau, j’étais tombé nez à nez avec mon élève Dargelos nippon, en résine ! L’onde de choc ne s’arrêtait pas là. Juste à côté, à peine décalée de quelques mètres derrière, son pendant féminin, véritable figure de proue d’un navire en pièces détachées dont lui aurait été le mât, m’attendait, tous mamelons dehors. Ils étaient là tous les deux, comme des divinités fantastiquement païennes, guettant ma venue depuis la nuit des temps ; irradiantes de jubilation adolescente, dans le plus pur style manga flamboyant. Les attitudes et postures que lui et elles arboraient, méritent d’être aussi précisément décrites qu’elles se scellèrent alors en moi, avec la puissance d’une Excalibur perforant la roche dure, momentanément attendrie sous la virulence de la pénétration. Ces images et sensations m’accompagnent encore familièrement, comme un baume soulageant les contusions que m’inflige parfois le frottement de ma vie contrite et étriquée, quand elle se heurte à mon désir de m’épanouir.

Elle : cheveux bleu criard, le pied levé en arrière, ses deux immenses sphères mammaires projetées en avant, les tétons dressés, d’où jaillissent, dans un suspend temporel, deux torsades magnifiques de lait immaculé s’enroulant en anneaux autour de son buste.

Lui, blond dru, regard conquérant, sourire franc et exalté animant un visage rose aux contours simples et nets d’un petit prince qu’on aurait mis tout nu, pointe insolemment d’une main, sa bite tendue vers un avenir radieux. La protubérance du gland discrètement teintée de mauve, à peine marquée, dans un style tout japonais, à la fois provoquant et pudique, ajoute à cette émotion particulière suscitée par un traitement irréaliste et fort, propre au manga qui sait mixer crudité et stylisation des détails. Pareillement au lait de la jeune fille, un prodigieux jet de sperme dessine d’extraordinaires arabesques blanches au dessus de la tête du jeune homme.

Réalisées toutes deux dans une même résine trop parfaitement lisse pour ne pas révéler une obscène et troublante enfance de la chair, elles me dominaient de leurs statures comme les puissantes forces du désir qu’elles incarnaient sublimement et me paraissaient plus géantes qu’elles ne l’étaient en réalité.

Les contemplant, abasourdi, des larmes me vinrent, tant l’œuvre rendait tangible un bonheur fier et simple, glorieusement expulsé par le jaillissement ludique de l’énergie sexuelle et qui me renvoyait cruellement le miroir de ma condition de misère. Je parle en particulier du garçon car je regrettais un peu concernant la fille, une fois la première émotion atténuée, que l’artiste se soit, en quelque sorte, égaré en chemin en inventant une équivalence entre une montée de lait, certes spectaculaire mais dont l’idée reste associée à la maternité et la jouissance féminine. J’aurais préféré que les deux adolescents soient le pendant exact l’un de l’autre et que soit figuré un éjaculat de cyprine tournoyant en une spirale réjouissante et infernale, projeté vers nos visages ébahis. Mais c’était déjà magnifique ainsi et je mettais mon souci d’extase paritaire de côté, en focalisant mon attention sur le p’tit gars. Quoi de plus beau que cette érection martiale, imperturbable et farouchement résolue, soutenue sans faillir par ces yeux provocants, grands ouverts face à la multitude ? Comment ne pas rêver de la vie qui était proposée là implicitement, réellement, comme un modèle envisageable à travers ses représentations modélisées en 3D ? La chose était palpable pour ainsi dire ; telles le David de Michel-Ange ou le baiser de Rodin, les icônes étaient en volume ; exprès pour qu’on veuille s’en saisir ; il n’y avait qu’à en faire le tour pour y conformer notre ambition d’exister.

Seul, avec ou contre tous, j’en avais déjà auparavant décidé ainsi de façon plus fébrile en réalisant ma vidéo de 1992, mais ce choc esthétique renforça ma détermination: maintenant, c’était sûr ; toujours, désormais, je projetterai mon être sous le feu véridique de cette lumière là. Ce fut, après plusieurs révélations avortées devant de nombreux autres chefs d’œuvres et en dépit d’une foule d’autres abouties par la suite, finalement la seule vraie bonne et unique fois de ma vie où je me senti envahi d’un sentiment religieux en présence d’incarnations surgies de la matière inerte.

Tout semblait limpide, dés lors. Il en était des œuvres comme des artistes qui les produisaient et des individus qui les admiraient : chacun, chacune à son échelle, s’escrimaient, parfois se débattaient et souvent renonçaient, à traduire la vitalité sexuelle qui l’animait et pouvait le maintenir dans le flux du vivant au sein duquel l’avait projeté sa naissance. Dés ce jour, il fallait le comprendre sans délai et prendre le départ de la course pour se fondre dans la cohorte des concurrents vitaminés. L’urgence, au fur et à mesure que déferleraient les années, serait de se chercher des ailes pour aller happer dans les hauteurs, les goulées d’oxygène qui flottaient au dessus de la masse du grand nombre. Les plus habiles comprendraient comment transmuter immédiatement leurs fantasmes en or pour y parvenir. Les autres, médiocres alchimistes dont j’étais encore, seraient toujours des errants voulant vainement donner un sens, non à leur existence, mais à la communication entre les hommes restés au ras du sol. De tels détours coûtaient cher en réserve d’air. Fausse note, mauvaise piste, je le sais maintenant ; il se trouve que c’était une erreur car, bonne plaisanterie : de communication, il n’y en a aucune et le monde du commun chuchotait et braillait tout à la fois, sans soucis de distinction entre les sens des paroles dont il résonnait à mes oreilles. Je compris, un peu tard, mais suffisamment tôt quand même pour m’en sortir sans sombrer tout à fait, que l’urgence recommandait de fuir les complaisances médiocres dans lesquelles mes pareils semblaient se vautrer sans sourciller. Je découvris que, comme la nature, l’univers des civilisations humaines était un rhizome proliférant sans autre but que de nourrir sa propre course. Moi, monstre de Frankenstein de passage, je me demandais bien d’où pouvaient venir les lambeaux de cadavres dont je me sentais être la marionnette grossièrement cousue. Si je n’y prenais garde, mon pas lourd m’entraînerait à contretemps vers un vide sans lendemain. Comment les autres faisaient-ils donc pour se faire croire qu’ils existaient ?

Par chance, l’Indécence m’apparut. Impressionnante découverte et véritable graal pour qui veut s’en saisir ; comme une potion magique, comme une hostie, elle me permet, à chaque fois, pour quelques heures seulement, de regonfler veines et muscles, de tonifier mon âme éplorée de tant de niaiseries humaines. À l’heure d’un goût développé pour de fantasmatiques super héros et héroïnes, éternellement inspirées par la société américaine ; certes torturés, mais souvent dans l’unique espoir de retourner à la norme, mon penchant va davantage vers une eucharistie charnelle telle que m’en inspire les fantasques créatures nippones.

« Sucez, ceci est ma queue ! » ; « Buvez, ceci est mon sperme ! » dirais-je, si j’avais le courage de mourir de plaisir pour racheter les péchés de mes sœurs et frères, dont le pire est certainement d’aller à l’encontre de sa pulsion d’être, sans re-questionner les dogmes d’un monde à qui il appartient à toutes et tous de veiller sans cesse à l’améliorer et le rebâtir.

« Parques », fileuses de vie ou autres spectacles d’un jour, sont là pour donner l’occasion à d’hypothétiques petits miracles d’advenir. Qu’en saura-t-on, si a minima, on ne tente pas l’aventure pour soi-même ?

Comme le dit un autre ami à moi, pas véritablement issu de la culture du soleil levant, mais qui, à ses débuts, y a trouvé de belles inspirations pour nourrir son apparence : « on peut être un héros … pour juste une journée ».

Journal des Parques J-38

A mort le libre arbitre_David Noir
A mort le libre arbitre_David Noir
A mort le libre arbitre - Any Tingay, Valérie Brancq
Les Parques d'attraction - Photos Karine Lhémon

Les gens qui connaissent mon travail pensent parfois qu’il porte spécifiquement sur le corps. En fait, je ne crois pas m’intéresser plus au corps qu’aux animaux ou à la nature dans son ensemble, c'est-à-dire de façon profane et relativement lointaine. Non que je ne le souhaiterais pas, mais il me faudrait disposer en stock de quelques vies supplémentaires pour m’y consacrer pleinement.

L’intérêt qu’on porte à quelque chose ; ce qui en fait « notre sujet », me semble toujours plutôt ancré en soi viscéralement que fruit d’une décision simplement intellectuelle ou émotionnelle qui serait guidée par le libre arbitre. Ce fameux « libre arbitre » dont certain/es croient que nous sommes doté/es et sur la charmante fantaisie du nom duquel, je suis bien décidé à faire un microfilm un de ces jours. N’imagine-t-on pas cet arbitre libre voletant, heureux, au-dessus du gazon ?

Hélas, je ne suis pas danseur et non, ce n’est pas à ce titre que je suis capable de me pencher sur le corps de l’homme au sens large. Je le détaille uniquement du fait qu’il est « notre nature » et que par conséquent, à travers lui, mais surtout à travers le regard que nous lui portons, s’exprime la considération que nous avons de nous mêmes et d’autrui.

Eh bien, si vous l’ignoriez, j’ai le regret, suite à cette étude quasi pharmaceutique d’une vingtaine d’années sur un panel de personnes rencontrées au cours de ma vie professionnelle et affective, de vous annoncer les tristes résultats de mon enquête:

Ces représentants, chacun dans leur catégories, d’une majorité d’individus, tous sexes confondus, s’avèrent être constitués dans leur être profond, d’une part désespérément et irréductiblement conventionnelle.

S’il ne m’avait fait parfois rire et heureusement, dans certains cas, partager ce rire, il n’y aurait qu’à pleurer ou à défaut, se flinguer de cet état de fait.

Le pire est que, souvent, c’est avec la meilleure foi du monde qu’ils l’entretiennent et ne s’en aperçoivent même pas. Ou bien, si ils/elles s’en rendent comptent, considèrent qu’après tout, on peut très facilement vivre avec et donc, pourquoi, à ce compte faudrait-il se fendre d’une réflexion et d’efforts inutiles ? Le désespérant pour moi, se loge tout particulièrement au cœur de cette dernière remarque, puisque je ne peux que leur donner raison : tout prouve qu’il est formidablement plus aisé et confortable de conduire sa vie via les cheminements de comportements et avis pétris de conventions culturelles, sexuelles, sociales et sociétales.

Que dire d’autre ? Ami/es, famille, intellectuel/les, artistes, corps de métiers versés dans le social, éducateurs … c’est là où on s’attendrait à trouver le plus d’ouverture qu’on repère le plus grand écart entre discours général sur la liberté et points de vue spécifiques sur les comportements admis ou considérés comme admissibles. Et là, la pornographie ou ce qu’on veut bien y mettre, est évidemment au centre du débat :

« Je ne vais quand même pas aller m’exhiber en me branlant sur Internet » me dit l’un. Ah bon ? Pourquoi ? Qu’y-a-t-il de contenu dans ce « quand même » ? De quelle limite à ne « quand même » pas dépasser parle-t-il ? Vis à vis de quelle attitude plus normale ?

« Je vivrais mal que mon image soit associée à telle scène s’activant dans mes parages » me disent en substance quelques autres. Bon. Parle-t-on ici du « bruit et de l’odeur » de la pornographie comme on en parlait il y a peu encore à propos des familles d’africains partageant le même pallier que des français de souche ?

De quelle espèce sont donc issus les gens qui s’exhibent ? À quel titre méritent-ils cet ostracisme racial qui rapproche une partie des acteurs culturels souvent éclairés, publics y compris, des représentants les plus usés de la stupide droite catho bien pensante. Je n’irai pas plus loin dans la citation d’exemples, dont une part a déjà servi de développement à un article précédent auquel je vous renvoie ici.

Entendons-nous bien. Lecteurs, lectrices, faites-moi la grâce de ne pas ridiculiser mes propos à peu de frais. Je ne dis nulle part que la liberté d’être passe par le fait d’exhiber sa sexualité sur le Web ou ailleurs. Je dis que juger avec crispation ce qui constitue une fascinante pornographie moderne réclame un peu plus d’humilité que ça, vis-à-vis des hommes et des femmes qui trouvent plaisir à le faire et en gratifie généreusement l’internaute que je suis. Elles et eux sont aussi, les nouveaux « acteurs » de la toile. Et j’emploie le mot à dessein car il a pour moi une portée profonde dans le changement qu’Internet est en train d’apporter aux arts de la représentation et notamment à la captation des prestations vivantes. Aux acteurs, actrices, artistes amateurs comme professionnels, intellectuels en tous genre et autres … bref, à toutes celles et ceux, qui, d’où qu’ils et elles viennent, prétendent s’intéresser à la création, de se pencher à nouveau sur cette éternelle question des limites propre à l’art, sous peine de rester bêtement à l’écart d’une évolution d’une portée potentiellement immense, socialement et artistiquement. Ils et elles ne seront ni les premiers, ni les derniers a manquer le coche d’un pas en avant qui les aurait fait eux/elles-mêmes progresser. Encore faut-il avoir la modestie de regarder le monde en train de se faire, sans penser qu’on l’a cerné et compris. Je l’ai malheureusement constaté avec des gens dont je fus très proche comme mon père, devenir con peut être un confort de l’esprit auquel il est difficile de résister lorsqu’on se sent menacé par l’évolution des mœurs et des mentalités. Il m’a également prouvé, peu de temps avant de mourir, que l’imminence d’une fin, quelle qu’elle soit, pouvait déclencher un éveil de l’esprit créatif et provoquer le retournement de l’âme, soudainement à nouveau colorée de vie et habitée par l’émerveillement retrouvé du nourrisson face à la découverte de ce qu’il ignore et ne comprend pas.

Pour encadrer sa peur, on perd un temps précieux à se forger des avis et des jugements en kit, censés déterminer son tempérament et sa personnalité face au réel. Caractère proprement grotesque de l’homme que de s‘enfler de ces racontars autour de la prétentieuse notion de "sa" personnalité. De mes observations, je tire surtout que la soi-disant personnalité des individus n’est que la façade d’un décor instable qui s’affaisse immanquablement au moindre doute insistant, et c’est parfois tant mieux ; qui s’étoffe du pelage vaniteux de la certitude quand il est brossé dans le sens du poil et c’est en général affligeant et médiocre.

Pour ma part, je ne m’extirpe pas présomptueusement du lot, mais si je crée et réalise des projets, c’est à seule fin de me désengager chaque fois un peu plus, de l’aliénation ordinaire à ma propre bêtise. Quiconque a profité de son appartenance à sa propre espèce pour en faire l’étude, a pu constater que l’être humain, contrairement au vocable qui lui est fréquemment attaché en associant son imbécillité supposée à l’image du sexe de la femme, n’est pas « con » à l’état de nature, mais en revanche, fréquemment pervers, malheureux, lâche et vantard. Ce sont ces attributs ordinaires, grandement nés de la peur légitime qu’inspire l’existence et de nos difficultueux moyens d’y donner des réponses, qui fabriquent et constituent la bêtise humaine et la violence qui en découle. Une des meilleures blagues entendues lors du débat sur le mariage pour tous, fut pour moi, celle impliquée dans l’argumentation de certain/es opposants qui pensaient faire fort en disant : « et après, ce sera la polygamie qui sera revendiquée et réclamée comme un droit ! »  Mais bien sûr, mes chéri/es ! Comment ne pas dire qu’ils et elles ont raison d'avoir peur. Et pourquoi pas ? Et au nom de quoi refuserait-on d’officialiser polygamie et polyandrie quand l’humanité vit sa réalité conjugale, sentimentale et sexuelle depuis toujours à travers l’adultère, preuve simple et fréquente du caractère infondé de la seule validité du couple. On me répondrait « la famille, les enfants, bla bla... » bref, les mêmes sornettes qui viennent d’être servies sur des débats de sociétés qui franchement m’indiffèrent, tant je les trouve assimilables à des résistances inutiles refaisant surface du fin fond des pires obscurantismes. Les individus, parfois contre eux-mêmes, aspirent à être libres, voilà tout. Seulement, sous cette pente instinctive, il y a toujours un petit flic intérieur qui a la trouille au ventre et creuse son petit tunnel étayé de bonnes barricades, persuadé ainsi qu’il sauve le monde en empêchant le talus supportant la pente, pourtant faite de terre bien ferme, de s’écrouler sur lui-même. C’est pourtant lui, le petit flic, mineur bien intentionné, qui creusant ses galeries au cœur de nos consciences, fragilise et menace gravement l’édifice à la source du potentiel créatif humain, de s’affaisser comme une merde chutant platement au sol, tout alourdi qu'il est d‘idées toutes faites, de racismes imbéciles et de conneries frileuses. Ainsi nous n’entendîmes personne trop la ramener parmi les défenseurs du projet, sur le sujet de la poly-union. Mieux valait ne pas trop mécontenter l’intolérance du camp d’en face ; la fameuse « huile sur le feu … » aurait nui au passage, déjà douloureux, de cet accouchement aux forceps. Ça me fait penser à la non moins fameuse phrase de l’ex PDG de TF1, Patrick Le Lay,  sur le "temps de cerveau disponible" du téléspectateur vendu aux publicitaires par la chaîne; phrase jugée odieuse et cynique, je ne sais pourquoi par certains, alors qu'elle ne faisait qu’exprimer une vérité du système ; pour une fois qu’un de ses importants représentants s'y employait!  C’est là encore la vanité des gens qui était touchée et rien de plus. Que croyaient-ils donc les pauvres ? On leur apprenait qu’on les manipulait et ils/ elles criaient au scandale. Mais quel scandale, à propos de quelle nouvelle information ? Celui de se reconnaître eux-mêmes dans cette image, comme étant des moutons, sachant pertinemment qu’ils le sont, mais ne supportant pas de se le dire, au nom d’une dignité sacrément bien cachée jusque là. Je ne crois pas que cette noble indignation ait empêchée les mêmes par la suite, de boire du coca en regardant la télé. Eh oui, la misère humaine est surtout le fruit de son peu de scrupule et d’exigence de quelque côté de la barricade qu’on se trouve. Alors, par pitié, descendons de ces trop hauts chevaux pour nos courtaudes petites jambes. « S’indigner ! », quoi de mieux ? Absolument, mais non sans avoir d’abord inspecté la machine par un bon examen de conscience.

« Depuis quel poste d’observation s’indigne-t-on ? », me semble la question préalable indispensable pour ne pas se contenter d’être une fois de plus, un/e simple suiveur/euse ballotté/e par les vents ambiants.

Pour y parvenir, apprendre à regarder avant de ressentir est sans doute la première des choses à faire.

...

Attentats au pire si tu ne reviens pas vers Toi.

Police - racaille, intellos - démagos : même topo, Lino!

Moi, individualiste force né,

Je laisse vaguer mon air triste

En attendant la reprise du tourment sous le préau,

Où sont gravés,

Liber …– Égal … – Frater …

Mais je crois bien que l’enseigne

ment.

Oh, on s’offusque sur des mots, on fait de la littérature !

Alors on est dans la culture ?!

Le marchand de sable, Pimprenelle, Nicolas,

Et son petit frère

Il faut les passer au karcher,

Mais au passage, n’hésite pas à te faire

Un puissant lavement avec les eaux de ruissellement,

Éliminer les salissures

Et hydrater le fondement de ton esprit démocrasseux ;

Si tu veux, sans créer de fissures,

Parvenir à pousser un peu.

Sainte Médiocrité qui nous réunit en ton sein,

Pour notre bien le plus commun

Dans ton ghetto de la République,

Bénis notre île et l’almanach Vermot,

Où dégoulinent de tes collines,

Sirops poisseux de notre info

Sur notre Sunday crème vanille,

Les maux douloureux de nos cliques humaines,

Prenez et dégustez et partagez ma peine !

Ceci est ma connerie saupoudrée de mille éclats pralines !

Tant pis pour nous, la guillotine

Ne sera pas pour ce cou là

Au rendez-vous des p’tites familles.

MAN HEINEKEN PISSE - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 - La foire aux consciences

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.

Juste savoir qu’existent les poissons

Cousteau_David Noir

Cousteau_David Noir

Oh les banalités ; oh les conneries ; oh ; j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre ; ça pue ; ça pue ; ta connerie d’expression au poste qui va tout droit dans ta connerie de micro que tu tiens à bout de main. Ta gueule une bonne fois, putain ; ta gueule ; ta gueule ; ta gueule. Comédien, écrivain, artiste, politique, sociologue, psychanalyste, ouvrier, syndicaliste, pauvres et riches, mais fermez vos gueules et qu’on ne vous entende plus. On. Moi. Le monde du silence. Cousteau sans son chapeau et le son baissé. Juste les poissons. Même pas la télévision justement. Rien que les poissons ; et qu’on ne soit pas là pour les voir. Que personne ne relaie ce que l’on sait déjà. Même ce que l’on ne sait pas. On ne peut rien, rien apprendre de cette façon ; de cette façon, toujours la même, de parler, de transmettre, d’exprimer. Ne savent-ils pas que tout est contenu dans l’intention, le style, la manière ? Merde, faut-il leur apprendre à ces gens de média et d’écriture, qu’il ne faut pas ; qu’il est immoral ; qu’il est dangereux et barbare de les faire, ces césures malhabiles en fin de phrase, juste pour respirer ou enchaîner sur un autre sujet, alors qu’ils parlent de morts ; de centaines de morts ; parfois de milliers de morts et ainsi, tous les jours. Un faux suspend, une inflexion qu’il ou elle ne pense pas ; c’est le journal télévisé ; c’est la radio. Apprendre à jouer proprement, bon Dieu puisque c’est du spectacle ou bien … Oui, juste savoir qu’existent les poissons. Que vive une culture sourde et morne ; invisible sous la vase des mers. Inconnue ; riche ? Peu importe ; il suffit qu’elle ait existé. Qu’est-ce que tu dirais de ça hein ?

Fabriquer son site, c’est heureusement aussi une façon de raconter.

Ortie culture

Mon père mort - David Nor
Mon père mort - David Noir
Mon père mort

Parents ne soyez pas oublieux de la candeur immanente de vos enfants.
N’écrasez pas de vos bottes alourdies d’amertume la fraîcheur naïve de pousses à peine germées et qui n’ont, souvenez-vous en, aucunement eu la possibilité de demander ou pas, à voir le jour.
On ne donne pas la vie, on l’impose.

Il ne m’apparaît pas obscène, ni outrancier, ni mensonger de dire que je commence à vivre – je veux dire vivre avec un sentiment de liberté intérieure accrue – depuis que mon père est mort. Correction : depuis qu’il commence sa dégradation au sein de ma mémoire, depuis que son image a commencé de s’effacer en lambeaux dérivant vers les cieux lointains et anonymes des existences passées et plus dans mes limbes à moi.

Rien n’apparaissait dans son comportement, à qui ne cherchait pas à le voir, comme étant symptomatique des attitudes d’un monstre. Il ne m’a pas violé, pas battu ; il m’a même appris le français (un peu trop) correctement, à l’inverse de celui d’Arnaud Fleurent-Didier évoqué dans sa chanson « France Culture ». Non, moi il m’a bien appris des choses théoriques et pratiques ; il était attentif à mes connaissances et veillait à mes références.

Je ne m’extirpe de dessous son regard qu’aujourd’hui, plus de 2 ans après sa disparition physique. Je marche libre mais claudiquant, gêné de trop de lumière au sortir de ma geôle, trébuchant sur une musculature trop peu éprouvée entre les 6 murs, plafond et sol de mon enfermement intérieur ; rampant parfois à terre, agrippé comme une chauve-souris contrainte à un déplacement fastidieux, maladroit, pour rejoindre son point d’envol. Tout ça n’est rien ; tout ça n’est que la vie des éducations ordinaires.

Au cœur d’une tendresse touchante et souvent exprimée, il a juste un peu, parfois, ponctuellement comme on jalonne un chemin de minuscules bornes, fait profession de dénigrer mon essentialité, de faucher à sa base les petites pousses rebelles, comme des mèches au vent qu’on veut discipliner ; comme on taille un rosier qu’on aime, pour le rendre plus beau, plus décoratif.
N’étant pas fait d’un si bon bois qui aurait comblé ses espérances, je me suis mis à pousser de biais ; sans volonté claire d’échapper à la « taille » ; sans violence exprimée ; juste par sentiment instinctif de ne pas aimer qu’on me façonne. Ainsi sont les qualités des élèves médiocres, perméables à l’apprentissage, mais retors au formatage.
Je devins donc un bonzaï au rebut ; irrémédiablement mis en forme par des années de tuteurage, mais invendable sur le marché ; pas assez standard pour avoir le désir de briller en société.

Sa moue dubitative et son regard parfois torve en réponse à mes désirs naïvement exprimés, se mirent à faucher irrémédiablement toute velléité d’espérance pour moi d’être un autre. Le corps de celui que j’aurais potentiellement pu être, resta en partie écrasé sous l’épaisse lourdeur de son mépris d’alors. Peu d’éclats de voix à mon encontre, beaucoup de dédain, quelques récompenses disproportionnées et de soudaines déclarations d’admiration ; il fallait être intelligent ou n’être rien. Pas de questionnement sur mes doutes, sur mon « âme », sur mes sentiments intérieurs et mes difficultés éventuelles à ressentir ma vie. Quelles réponses aurait-il pu y donner, lui qui semblait n’avoir fréquenté la sienne que de loin ?

Pour le père qu’il représentait, parfois complice dans mes jeunes années, puis mentor autoritaire par la suite, ses petites inflexions du visage étaient une calligraphie parfaitement déchiffrable à mes yeux, mais sans explication sur ce qui les fondait ; un petit livre rouge dont chaque caractère s’imprimait dans mon esprit, sans autre argumentation que son indéniable logique faite d’apparentes démonstrations, d’enchaînement de fausses évidences affirmées avec conviction. Un sarkozysme d’avant l’heure. Le petit fascisme ordinaire de l’éducation parentale et des gouvernances populistes.

Ainsi de négations en récompenses, l’enfant pavlovien aurait dû continuer à se construire. D’innombrables petits murs de béton se dressaient devant mes idées les plus banales, celles d’un enfant allant vers son adolescence, comme autant de cloisons défensives en prévision d’une guerre générationnelle à venir, que mon père, j’imagine, comptait bien s’épargner en prenant des précautions de ce genre. Pas d’ennemi, que des alliés.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Un défaut de fabrication dans ma constitution, un manque du caractère exceptionnel tant attendu justement, fit de moi un piètre admirateur des grandes choses, des grands êtres et de mes « grandes » capacités. Quelques années plus tard, la créature susceptible de quelques fragments d’autonomie, réalisa qu’elle n’aimait pas les belles qualités qu’on avait voulu développer en elle. Peu de considération pour les authentiques talent et un prodigieux défaut d’admiration pour les individus tentant de se dépasser, avec plutôt une nette préférence pour les poètes du rationnel travaillant à leur confort. À défaut d’admirer les saints, j’aimais les réalistes. Et dans leurs pratiques ordinaires des choses quotidiennes, j’entamais de découvrir le détail précis et fourmillant d’un monde qui ne pouvait se comprendre que pied à pied et non à travers de grandes largeurs lyriquement poétiques. Un monde dont les représentations n’avaient de sens en premier lieu qu’en tant que portes de sortie vers soi-même et non comme simples moments conviviaux destinés à s’attacher la bienveillance des autres.

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir
Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.