AUTOPORTRAITS

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je témoigne de là où je suis.

En bon archéologue, je crée ma ruine.

La solitude des champs de l’enfance n’est pas celle que l’on arpente épisodiquement à l’âge adulte. Cette dernière, infiniment plus consciente, est d’une autre nature. Plus « light », pourrait-on dire.

La maturité venue, les deux espèces de solitudes se côtoient, cohabitent à l’intérieur de soi, mais chacune dans sa sphère et son temps.

Celle appartenant à l’enfant, toujours emprisonné derrière la vitre de sa cage de mémoire d’où il ne sortira jamais, demeure comme tout son être, obnubilée par la lumière aperçue dans l’entrebâillement d’une porte au fond d’un couloir sombre. Elle lui donne son regard d’innocence hagarde. Ce type de regard qui semble ne pas pouvoir rendre en détail le portait de ce qu’il voit. Ce type de regard qui témoignera parfois d’un état d’hébétude, de résignation ou de colère, subjugué, pétrifié devant le flash d’un photographe. Dans ces clichés, les faces éberluées, semblables à toutes celles alentours des camarades aux crânes ronds, surmontent des corps squelettiques qui renvoient l’observateur à l’image d’une enfance bouleversante, livrée à elle-même, malnutrie, démunie. Cette enfance morbide de l’humanité, réelle ou fantasmée, nous la connaissons bien. Elle nous unit autant que l’épreuve de la mise au monde et la crainte de la mort à venir. Nous en partageons le sentiment de l’horreur destructrice d’un abandon total ou que l’on a cru tel.

Mais tout a été dit sur ce sujet en plus juste, en plus outrancier, en plus inimaginable, en plus véritablement proche de ce qui nous arrive.

Mais qu’est-ce qui nous arrive ? La vie.

Quelque chose comme une main au fil de l’eau a laissé traîner sa ligne dans le courant de cette solitude mortelle. Je suis ce fil malgré moi jusqu’à son terme, jusqu’à la place qui m’échoit.

Tous les trains m’y emmènent. Toutes les foules compressées m’y poussent. Tous les gymnases y résonnent. Toutes les aubes, encore nuits d’hiver d’écoliers m’y condamnent.  Tous les yeux croisés le temps d’un honteux frôlement de regard s’y racontent à l’identique.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.


Les camps de l'Amor - Synopsis - Informations
Journal de bord sonore - PRÉPARATION – SCRAP 2 / LES CAMPS DE L’AMOR – 2014
Scrap 1 - Elèments
Scrap 1 - Matrice

Sang voix

Le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscure ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage …

Journal des Parques J-24

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Le bus où se sont achevées l'aventure et la vie de Christopher McCandless en 1992, portées à l'écran dans le film "Into the wild" par Sean Penn en 2007.

 Into the mind

Il y a, je crois, deux conditions principales dont il faut connaître les natures, qui sont susceptibles d’influencer le succès d’une entreprise, quelle qu'elle soit : soit vous voyez précisément les contours de ce que vous produisez ou visez d’obtenir, action, création, comportement … soit « l’objet » créé est trop vaste pour que votre vision l’englobe ou encore son dessin est flou ou indéterminé.

À mon sens, les deux options ont la faculté de permettre d’atteindre un objectif de façon tout aussi déterminante l’une que l’autre. Cela dépend cependant de la manière dont on y répond. Il faut bien comprendre ou du moins m’accorder, avant d’aller plus avant, que mon travail actuel est comparable aux préparatifs d’un voyage vers la lune. Ou peut-être vaut-il mieux laisser notre satellite à Cyrano qui l’a déjà atteint, pour aller voir ailleurs et ambitionner un astre moins connu comme symbole d’une terre nouvelle où poser le pied. À vrai dire, peu m’importe la destination ou le nom qu’on lui donne ; ce qui ne signifie pas pour autant que je cultive le fantasme de « partir » sans jamais aucun souci de décoller. Il ne s’agit ni de partir pour partir, ni d’une quelconque quête initiatique, genre trop mystique pour lequel je ne me suis jamais senti de dispositions. Non ; quoique mystérieuse par certains aspects, l’aventure poétique est l’Aventure elle-même par essence et sa trajectoire n’est pas totalement à réinventer de ce fait. Quelque forme qu’elle prenne, il n’est pas possible de n’en complètement rien savoir. Il existe des « cartes », des pérégrinations du passé qui nous sont relatées, jusqu’à récemment et se produisent chaque jour quelque part certainement ; toutes sortes d’expériences et d’expérimentations dans tous les domaines possibles qui viennent enrichir le bagage des préparatifs. Je ne vais pas vers l’insondable. Je ne souhaite néanmoins pas alourdir trop mon paquetage déjà bien conséquent. Je sais ce que je cherche en m’aventurant dans la nature que j’explore. Le voici résumé en quelques mots : le texte ou objet « livre » ne m’a jamais satisfait en tant que tel. Là où certain/es se pâment sur la littérature, j’ai eu beau en lire de toutes sortes, je n’y ai vu finalement, aussi élaboré qu’en soit l’agencement, qu’une somme d’informations, parfois bien sûr, exprimées avec un brio impressionnant. Ce qui me laisse insatisfait depuis pas mal de temps maintenant (j’en étais déjà travaillé avant l’apparition des nouvelles technologies) c’est la linéarité physique du récit, quelque forme poétique qu’il choisisse d’avoir. C’est d’ailleurs la même chose au cinéma, malgré l’invention, tôt dans son histoire, du montage alterné tel que nous y sommes habitué depuis. Bien sûr, la forme peut être complexe, la pensée passionnante, empruntant des chemins de traverse étonnants, ou nous perdant en route ; mon goût de la simultanéité des évènements n’y est pourtant que rarement comblé. Si je compare les œuvres d’art à mon observation du « réel », une fois le choc émotionnel de la découverte passée, je suis déçu d’être si peu sollicité. On dit que nous ne nous servons que de façon infime de nos capacités cérébrales, j’aimerais, pour ma part, être déjà appelé à diversifier en un même instant mes sources d’intérêt, pour ressentir les multiples et variées aptitudes sensitives de mon psychisme. Je veux signifier par là que, bien sûr les informations tant sonores que visuelles, sont multiples et simultanées ne serait-ce que dans n’importe quel film ou œuvre musicale, mais elles sont véhiculées par un seul et même conduit jusqu’à moi : l’éternelle fiction ou ligne d’écriture. Malgré des émerveillements encore intacts depuis leur apparition et simples à retrouver, face à toutes sortes d’œuvres que j’ai rencontrées depuis que j’existe, je ne trouve pas vraiment matière à être « rénové », « renouvelé », « rejouvencé » - je ne saurais comment le dire - par ce que je lis, vois, entends. Pour en avoir parfois discuté avec des gens de ma génération, je sais ne pas être seul dans ce cas et il est facile d’incriminer l’âge et le trop « déjà vu », pour se lamenter sur l’usure de notre potentiel à être bouleversé ou au moins entraîné quelque part, hors de « chez soi ». L’argument mettant en avant l’accentuation de la frilosité à « aller voir », à prendre des « risques », qui serait une espèce de dégénérescence commune et incontournable de la curiosité déclinante ne me convainc pas du tout. Je me sens en effet tout prêt à saisir, attraper, chevaucher, capter, sentir et découvrir enfin tout ce qui viendra à ma connaissance ; peut-être même davantage qu’auparavant. Le problème n’est pas une affaire d’énergie, même si la fatigue physique devient parfois dure à combattre, mais d’exigence et d’importance accordée aux détails. Maniaquerie diront les plus critiques détracteurs de ma personne. On ne songerait pourtant pas à en accuser des scientifiques tentant d’approcher leurs objectifs en s’appuyant sur des calculs et conditions d’expériences toujours plus rigoureux. Or il y a un scientifique somnolant en chaque poète ou inventeur. La seule odeur de la poussière soulevée dans l‘air par ses propres pas, suffit à le réveiller pour qu’il indique non la voie, mais la méthode à suivre. Il en est donc de l’art comme de quoi que ce soit de sérieusement mené ; une part technique non négligeable en est l’essence même. Pas de peinture sans pigments, pas de rock’n roll sans l’invention de la guitare électrique et de sa descendance monumentalement amplifiée etc.

Nul besoin de donner des détails similaires, naturellement, concernant la photographie ou le cinéma, inexistants sans leur mécanique implicitement associée à l’art qu’ils engendrent. Il en va de même pour la diffusion et donc le potentiel succès de cet art, également lié à l’invention d’une ou plusieurs techniques très concrètes : imprimerie et reprographie de tous types pour les ouvrages illustrés ou simplement écrits, pluralité des supports au fur et à mesure de l’évolution des enregistrements sonores … Là aussi la liste n’en finirait plus si on voulait exprimer de façon exhaustive la symbiose parfaite entre sujets, styles et technologies qui, dans chaque cas, a concouru à l’élaboration, aux progrès et à la diversification d’un art.

Qu’en est-il du parent pauvre entre tous à mes yeux de ce point de vue, qu’est le théâtre et de ses petits avatars du spectacle vivant et autres performances en direct ?

Son point fort : le vivant, le moment unique. Ça se passe là, à cet instant et pas ailleurs. Ceux et celles qui n’auront pas été présent/es ne sauront jamais rien de ce qui s’est passé réellement.

Nous fonctionnons ici dans le ressenti réel et non différé. Chaque seconde compte ; ce qui le différencie nettement de l’exposition, événement vivant également, mais où la vie est exclusivement apportée par les visiteurs/teuses. Ni les sculptures, ni les tableaux aux murs ne font rien d’eux-mêmes, que d’être là où on les a posés. Même chose dans le cas d’une installation vidéo ou même du cinéma vu en salle de la façon la plus traditionnelle qui soit. Ce n’est pas son animation mécanique et répétitive qui crée la sensation de l’instant qui s’écoule. Pour qu’il y ait « sensation », il faut qu’il y ait présence humaine. Dés lors, toutes les formes d’art n’appartiennent-elles pas à la catégorie du « spectacle vivant » ? Le livre n’est pas lu en soi, il se donne à lire ; tout comme la musique « se fait » entendre lorsqu’elle n’est qu’enregistrée.

On sent bien que, comme dans une gravure de M. C. Escher, un tel raisonnement aboutit à une construction impossible. Le serpent ne se mord même plus la queue, il est lui-même sa queue autant que sa propre gueule qui l’avalerait. Le serpent n’est d’ailleurs pas un serpent ; il n’a ni queue, ni tête ; il est le mouvement du serpent, continu, infini, qui passerait et repasserait sans cesse devant la caméra en gros plan fixe d’un observateur. Seul le regard compte. Et dans le regard, il faut bien sûr inclure, l’écoute, le toucher … les perceptions fournies par tous nos sens. Ce qui signifie que seule l’interprétation, au sens le plus primitif que l’on peut donner au résultat de l’analyse que fait notre cerveau d’une perception, compte. Si donc, seule notre interprétation des informations que nous recueillons ou qui nous parviennent malgré nous, est à l’origine de notre réactivité aux choses, il serait intéressant de se demander quel outil technologique reste à inventer qui serait susceptible de capturer le vivant de la scène pour en rendre la myriade d’événements qui s’y produisent et en font toute la qualité.

Au spectacle, nous sommes devant un monde en soi. Nous en faisons intégralement partie ; nous en sommes, bien d’avantage qu’au cinéma, une composante décisive car nous y respirons au même titre que les acteurs. Qu’il soit explorateur venu découvrir de nouveaux rivages ou vacancier de retour en un lieu de détente bien connu, le spectateur peut être considéré aussi comme une pollution apportée de l’extérieur à la virginité du spectacle ambiant qui lui, contrairement aux objets inanimés, n’a pas besoin d’être vu pour vivre. Le spectateur serait-il lui-même l’outil technique recherché et incontrôlable qui divulgue et retransmet au mieux l’information auprès de ses semblables ? Oui et non, car le fameux « bouche à oreille » est un bruit dont l’amplification contribue grandement à la réussite d’un certain aspect de l’œuvre, mais ce n’est ni une notation, ni une reproduction fidèle et exacte de ce qui est advenu. La mémoire que chacun/e conservera de l’événement peut, en revanche, être considérée comme un outil poétiquement fiable pour soi-même. Mais la représentation vivante que nous percevons existe-t-elle réellement pour quelqu’un d’autre que soi-même ? Il n’y aura eu qu’un spectacle pour un seul spectateur et néanmoins il en aura existé cinquante ou cent autres.

J’interroge donc cette planète. J’analyse tous les jours son atmosphère. C’est mon travail depuis quelques années. Je le poursuis afin de savoir, sur cet astre qu’il me tente d’habiter à temps plein, quelle peut être véritablement ma place et comment je puis m’y forger un habitat pour de bon. J’y ai fait mille voyages, mais suis toujours revenu à mon port d’attache pour y disséquer les spécimens capturés alors. Cette fois, c’est mon laboratoire que je déplace en entier. Cela veut-il dire pour autant que j’emménage ? Je n’en sais rien réellement. Ce que je sais, c’est que c’est « en pays spectateurs » que je me rends avec mon équipage. Ce ne sont pas eux qui viendront quoiqu’il y paraisse. C’est leur état de spectateur que nous allons visiter à bord de nos vaisseaux. Ce ne sont pas pour moi, de vains mots ou de simples métaphores pour exprimer l’idée de ce qui m’habite à travers ce projet. Il y a réellement déplacement à faire vers celui ou celle qui passe. Ils ne sont pas conviés à un bon dîner comme c’est toujours le cas au théâtre. Non. Ils ne sont invités qu’à peupler le vide de ce qu’ils et elles sont, afin que nous nous déplacions au sein de leurs molécules. Ils sont la matière. C’est pourquoi nous n’avons rien à leur communiquer. Nous n'avons qu’à être, à travers ce que je propose puisque je suis l’initiateur du voyage et que c’est l’habitacle que je nous ai construit pour survivre durant 5 jours en pays public. Comment nous regarderons-nous et surtout, à travers, quel prisme, quelle lentille, inévitable traductrice de nos comportements, mots et gestes ? Impossible à savoir complètement à l’avance. Nous n’aurons de cesse de tenter les choses. Cinq jours d’expédition, c’est peu pour ramener les éléments primordiaux d’un monde. Mais c’est adéquat pour tenir le rythme des expériences à mener et des analyses à faire. Là est la véritable définition de l’improvisation pour moi et donc par extension, de l’art de la scène car tout y est constante improvisation, du fait même de la nature imprévisible de la vie en train d’advenir. Un acteur peut bafouiller, un spectateur peut mourir ; ou l’inverse. Aussi pour moi, l’improvisation ou simplement, le jeu, est le précipité obtenu par la mise en présence d’éléments inconnus, mais dont la préparation des conditions d’expériences a été soigneusement étudiée et le plus possible, éprouvée.

J’ai vu par hasard, hier soir à la télé, selon mon habitude décrite dans un post précédent, pour me détendre et me rincer l’esprit tout en dînant après mes heures de cours, les dernières séquences d’un film. En l’occurrence, il s’agissait de « Into the wild », réalisé par Sean Penn en 2007, d’après l’aventure tragique d’un jeune homme, Christopher McCandless, parti vivre l’expérience panthéiste de la vie sauvage, solitaire et sans assistance en Alaska. A-t-on voulu me préparer à une fin similaire, en m’ayant confié un jour avoir pensé à moi en découvrant ce garçon à travers le scénario romancé du film ? Ce serait à la fois exceptionnel et peu glorieux, mais n’est-il pas ainsi de toutes les morts ? Je n’ai pas son courage, ni sa témérité, mais suis capable de comprendre son entêtement à aller vers le choix qu’il a fait, sans songer à y renoncer.

« Le bonheur ne vaut que s'il est partagé » aurait-il écrit, si l’on en croit le film, en guise de conclusion à sa propre expérience d’une vie trop brève. Oui, bien sûr. Le partage semble davantage la question que « le bonheur », qui n’est qu’une idée abstraite. Il n’existe pas en soi et n’est pas obligatoirement dépendant des conditions de vie idyllique qu’on y accole. Il n’est même parfois que la couleur de quelques instants, qui dans certains cas, semblent suffire à teinter une vie entière. Le partage d’une quête, ou d’une névrose selon comment on voudra bien voir le phénomène, nécessite-t-il une aptitude à un bonheur moins « ordinaire » que celui dénommé parfois pour désigner la tranquillité d’être ? Ou bien la poursuite d’un but exigeant condamne-t-il à la solitude ? Ou bien encore, ce but et cette exigence ne sont-ils là que comme des leurres, pour faire écrans à cette naturelle solitude qu’on ressent plus qu’il n’est supportable ? Ou finalement, encore, est-ce ce fameux succès si aléatoire, cet adoubement momentané et partial offert par le collectif, qui décide de la crédibilité d’un but individuel au bénéfice soudainement porté au crédit de tous : la célèbre œuvre qui parle à l’inconscient collectif universel et, estimée en ce sens, supérieure à toute autre plus singulière ? Peut-être aussi le grand public, mais pas que lui, vit-il l’art et les chemins artistiques, encore à l’aune de l’esprit colonial éternellement en quête d’universalisme ?

Applaudir à tout rompre en chœur est encore un témoignage très en vogue de notre tribalité. Il est humain de devoir sans cesse être rassuré sur son appartenance à une communauté, sur l’état relatif de sa condition de solitude.

Une autre phrase clôturant l’article qui lui est consacré sur Wikipédia exprime la chose de façon intéressante et sans doute plus profonde que le film : « Il recherchait la difficulté, mais il s'est finalement heurté à son manque de préparation. Une carte topographique de la région l'aurait probablement sauvé, mais ne correspondait pas à l'aventure qu'il voulait vivre. »

Bien que les risques semblent incomparablement moindres, abstraction faite de l’échelle du temps, je tenterai d’éviter l’erreur de me penser trop bien préparé à la violence possible de la confrontation à venir. Visiter le monde de « l’autre » n’est jamais chose aisée. Quant à la carte de la région … ne met-on pas sur pied des expéditions dans le but, justement aussi, de tracer une représentation possible et vraisemblable des contrées traversées ?

Journal des Parques J-29

Autoportrait en quête d'identité - David Noir
Autoportrait en quête d'identité - David Noir

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 1

En complément de ce que j’ai déjà pu en dire, je vais tenter de décrire au plus près à travers quelques articles, ce que devrait être pour moi, l’expérience des Parques, dont la création aura lieu dans moins d’un mois maintenant, comme ce journal à rebours, en informe.

En résumé tout d’abord et à l’intention d’éventuel/les nouveaux/velles lecteurs/trices, sur ces 5 jours de performances, il faut donc distinguer deux groupes de dates :

Un premier, se déroulant les 20, 22 et 24 avril, constituant la matrice et un second, les 21 et 23, figurant une excroissance, une tentative pseudopode de « presque solo » de ma part ; je reviendrai sur cette expression.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 20 avril : LE MANEGE DES REALITES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textestentation des possibles, réalisations impossibles, fantasmes contre densité du réel, fracas

1ère rencontre – Pas encore premier baiser. On est là pour se mettre en friction. Viens te promener dans mon cerveau ; on verra bien si ça te plaît.

Ce sont des directives pour lancer notre expérience commune.

Certain/es qui fréquentent mon atelier du dimanche à Montreuil, mais aussi d’autres, membres de la No-Naime Cie de Maisons-Laffitte ou de mes cours du Claje, bien que les occasions y soient plus rares, reconnaîtront peut-être la méthode qui consiste à lancer une improvisation collégiale à partir de très peu d’éléments d’information, suffisants et essentiels.

En l’occurrence, débarquant d’un monde d’inspiration antique et fluvial, d’où le recueil de textes utilisé ici, recomposé à partir de La Toison dort, est issu, il s’agit d’aborder la côte et ses nouveaux rivages.

Il faut se figurer l’espace physique et mental comme une mer et le lieu, en ce cas, l’immense nef  qu’offre le Générateur, comme la caravelle sur laquelle chacun/e fait route. Comme une trinité sainte, entre environnement, véhicule (corps) et être profond réunis en une seule et même entité que l'on porte en soi : la perception (tous sens confondus).

C’est bien une navigation intérieure autant que physique qui nous mène ici, sur une île à l’esprit forain, résonnant de sons, de couleurs et de voix. Les incitations de jeu : tentation des possibles … tendent à pousser vers la mise en scène de soi.

Humer, regarder, se laisser tenter, se saisir d’un accessoire, d’un masque, d’un costume … Oser l’exhibition tranquille sous couvert d’être déguisé pour mieux mettre en risque quelque chose de sa personnalité profonde, aux yeux des autres ou seul/e dans son coin, peu importe.

La représentation, dans ce que je propose n’a pas la nécessité naïve de toujours être vue ou de se donner à voir comme dans un spectacle pour enfants (ce qui est le cas d'à peu près tous les spectacles, à mes yeux). Il n’y a là aucune récompense offerte à bien faire, à faire beau, réussir ou se faire entendre. Non, il faut pour l’heure, entamer le tissage de cette première phase, comme on le ferait sur le canevas d’un grand tapis. Le motif est à venir. Les Parques filent nos vies ; nous tissons, tricotons et entrelaçons nos rapports depuis le tout premier moment du commencement. Nous créons les barreaux souples de notre prison de liens bien avant le jour de la première. Neuf mois de résidence avant la naissance ; juste de quoi bien répéter avant de se jeter à l’eau ; hors de l’eau, en l’espèce.

Une maille utérine à l’endroit de soi, une maille utérine à l’envers du décor. L’exhibition première de la représentation de ce que nous indiquent nos sens, façonne les fondations du terrible ego à venir, véritable magicien d’Oz de nos personnalités bravaches. Les images mentales originelles ainsi fabriquées, empilées dans la réserve, (réserve que certains/es garderont toujours plus tard, par choix, en toutes circonstances) s’imbriquent et se configurent d’abord pour soi ; dans un coin de sa tête. On la transporte, sa bonne idée toute « fête », comme un conquistador débarquant de son monde en pays conquis. C’est ça un spectateur qui déboule du dehors, un acteur qui, ne s’étant pas méfié et croyant tout comprendre, arrive en scène avec toute sa charge lourde de factice. Quel drame ! Les conservatoires et les scènes publiques en résonnent tous les jours, sous le fracas des applaudissements de castes qui s’encensent l’une l’autre. Non, mille fois non. Je préconise de profiter de la déambulation que permet le dispositif pour suavement, lentement s’approprier le plateau et les regards de l’autre ; et puis nous verrons bien.

Un peu plus assuré/e, chacun/e participe à sa façon. Les textes à disposition, sont là pour y aider, pour garder le cap de la thématique de fond proposée derrière tout ça: s’amuser avec sa solitude ; contre vents et marées, contre la croyance qu’on peut vivre pour l’autre, contre l’idée que la rencontre serait « se comprendre ». Je ne crois pas, pour ma part, qu’on se comprenne tant que ça et c’est une grande source de liberté et de vitalité que de le voir ainsi. Il faut incessamment s’en assurer, questionner à nouveau, s’apercevoir que, eh bien non, ce n’est pas ce qu’on voulait dire qui a été entendu ; c’est même tout le contraire. Loin d’apaiser, la vraie compréhension amène la tristesse, car c’est quand on s’est compris qu’on se quitte. Mais nous n’en sommes qu’au début, tant mieux.          

Alors, il faut aller au choc. L’énergie est encore neuve ; les attentes ne sont pas comblées. Voici le temps et l’heure en cette première partie des choses où il faut aller joyeusement à la guerre de la rencontre ; subtilement, craintivement, véhémentement, amoureusement, avec distance. Jauger vaut bien mieux que juger. Se mettre peu à peu nu et venir fracasser son idée a priori des êtres, des choses et des comportements contre les récifs tranchants et durs, écharpés par la vie, du réel d’autrui. C’est ça la représentation ; ce sont là les ingrédients du théâtre à mes yeux et la performance est dans la mise en exergue de toute l’incertitude programmée de cette rencontre.

C’est ça mon travail : programmer des incertitudes. Tout mettre en place pour qu’un possible dont on ignore tout ; dont on espère tant - qui peut même accueillir tous les espoirs d’avantage que le quotidien de la vie ne pourra jamais le faire - se donne une opportunité d’exister.

C’est mon Big Bang à moi. Quelques fanfreluches, un univers de mots comme autant d’astéroïdes pour ceinturer l’espace, des corps qui se meuvent, s’émeuvent et qui chantent comme à la bataille, pour se donner le courage d’affronter leurs solitudes mises au jour.

Vient qui peut ; vient qui veut.

(à suivre ... ) 

 

Journal des Parques J-33

Martin-Stephens-Village of the Damned

Martin-Stephens-Village of the Damned
Martin-Stephens - Village of the Damned

La solitude c’est quand les gens autour de vous ne vous font plus rire. Quand nos problématiques se décalent de telle sorte qu’elles n’entrent plus en résonance. On ne se sent plus compris, ni apte à s’expliquer. L’envie de convaincre vient à manquer comme quand il n’y a plus de sel au fond de la boîte en carton en forme de tube et à bec versoir. On croit que c’est infini le sel, tellement il y a de grains, fins, nombreux ; tellement on en utilise peu. Seulement c’est tous les jours qu’on en a l’usage. Alors un jour, c’est la fin de la boîte en carton en forme de tube ; on en voit le fond, chose qu’on croyait impossible, inimaginable. Ça doit être comme ça que tout arrive de façon visible, à son terme, quand on choisit de vivre dans la conscience. Plus qu’à un pas de l’exclusion ; plus qu’à deux centimètres de la mort. En fait, je ne sais en quelle unité ça se mesure la distance à la mort. Certains diraient en secondes, minutes, jours, années, mais c’est un peu grossier tant il y a de nuances intermédiaires. Je ne tiens pas ce journal pour raconter ma vie mais pour témoigner d’un parcours. Tiens là, on a le sentiment - car c’est toujours une évaluation ; pas de carte précise – qu’on est à tant de miles de la mort. Oui, pourquoi pas des miles. 1609 mètres, me dit-on sur Internet. À vrai dire, je m’en fiche un peu. Non, Miles pour moi, ça dénommerait plutôt le petit garçon du Tour d’écrou d’Henry James ; particulièrement à travers son interprétation par Martin Stephens dans l’adaptation filmique de la nouvelle par Jack Clayton, avec Deborah Kerr en 1961. Il paraît qu’ « ils », comme on dit, l’on repassée hier à la télé ; je ne sais sur quelle chaîne. J’ai vu ce film, 10, 20, 30 fois, je ne sais pas, depuis son premier visionnage un mercredi après-midi de mon enfance. Le film s’intitule Les Innocents, ce qui est excellemment trouvé au regard de l’ambivalence que dégagent les enfants dans l’histoire. Tellement à mon goût même, que c’est ce titre également que j’avais choisi pour ma fable sur fond d’enfance de bonne famille, créée en 2003, dernier volet du triptyque entamé par Les Puritains, puis Les Justes-Story et qui clôtura l’aventure de la compagnie La vie est courte deux ans plus tard. Ce même Martin Stephens, au maintien aristocratique si singulier pour son âge, m’avait déjà happé par son charme glacial et dangereux qui opérait à l’identique dans Le village des damnés réalisé par Wolf Rilla en 1960. Le petit Martin tenait tête cette fois à George Sanders, tout aussi admirable que Deborah Kerr deux ans plus tard, pour lui donner la réplique et se mesurer à toute la puissance démoniaque de ce petit prince, si parfaitement extraordinaire au cinéma qu’on aurait peine à l’imaginer différent dans la vie. D’ailleurs, qui est-il donc, Martin Stephens et qu’est-il devenu aujourd’hui ? Né le 30 juin, le 19 juillet ou en janvier de l’année 1948 selon les sources, il fêtera donc ou a fêté ses 65 ans cette année et doit probablement être à la retraite d’une brillante carrière d’architecte qui fut son second et durable métier, puisqu’il abandonna le cinéma volontairement après un dernier film pour la Hammer en 1966, intitulé The Witches. Il vivrait, d’après un article de Wikipédia, aujourd’hui au Portugal. Comme ce fut le cas pour les inconditionnels de Garbo de son vivant et jusqu’à ses derniers jours, après sa brutale interruption volontaire de tournage (IVT, dirait-on donc pour les actrices dans ce cas), quelque chose en moi souhaiterait ardemment connaître le visage actuel de l’homme mûr qu’il est devenu ; au moins, le deviner, l’entrapercevoir. Qui devient-on en ayant eu le regard et les traits de cette enfance là ? J’aurais tellement désiré être lui à son âge (ses personnages tout au moins) ; avoir cette autorité sur les adultes, cette maturité sexuelle indécente lui octroyant le droit d’embrasser à pleine bouche la gouvernante Miss Giddens-Deborah Kerr, médusée par ce baiser de « bonne nuit ». J’aurais voulu avoir son pouvoir de petit damné extraterrestre, quand il envoyait s’écraser contre un mur un sale type, bien contre son gré, au volant de sa voiture. Mais par dessus tout, j’aurais échangé tout mon être, ma peau mate et mes cheveux brun contre un gramme de son charme ensorceleur de petit blondinet indifférent aux tragédies des vies d’autrui, moi qui me sentait pétri d’empathie pour le plus malformé des chiens boiteux. Oui, moi aussi, comme certainement des centaines d’autres des deux sexes, adultes compris, je fus amoureux sidéré de ce petit garçon attirant comme une étoile magnétique, incarnant avec la réserve parfaite d’un gentleman, toute la provocation du désir enfantin. J’étais donc pédophile à 10 ans ; la belle affaire ! Peut-on être accusé de pédophilie étant soi-même enfant et d’autant plus, amoureux fou d’un jeune homme en réalité de 15 ans mon aîné. J’imagine et j’espère, me replongeant dans les mystères de la fascination des icônes et de cette bouille sidérante, que Mr Stephens rirait avec moi de bon cœur de la teneur à l’ambivalence infinie de cet amour contre nature, par celluloïd et décennies interposées. Nous deviserions, assis confortablement dans un salon anglais, prenant le thé, aujourd’hui ; moi, avec ma cinquantaine actuelle faisant cette fois figure de jeune homme auprès de lui. Le temps nous aurait rattrapé et inversé la donne. Mais quelle importance, le temps ? Fini donc, le cinéma. Je lui demanderais néanmoins, habilement glissé dans le fil de la conversation en essayant de camoufler l’indiscrétion salace de ma question, s’il a souvenir d’avoir eu du plaisir en embrassant brièvement mais densément Miss Deborah Kerr lors du tournage ; s’il en a été ému dans son corps de petit garçon, peut-être même après coup. Et après m’être amusé ainsi et réjoui d’une pareille entrevue, je lui souhaiterais un très joyeux anniversaire, passé ou à venir, et ponctuerais ma phrase d’un baiser sympathique, plein de la chaleur de mon admiration d’enfant sur ses lèvres charmantes, quoiqu’un peu plus que sexagénaires 😉

Martin Stephens apporte aujourd'hui son soutien au sauvetage de la faune sauvage, notamment à travers la vente de ses photos dédicacées, qui peuvent être commandées par l’intermédiaire de ce site: http://martinstephens.org/
Le gif animé que j'ai utilisé comme illustration provient de ce blog  http://gifdaygif.blogspot.fr/2012/09/village-of-damned.html

Rien à offrir

Chacun a sa fenêtre acrylique_David Noir_2009

Chacun a sa fenêtre_acrylique_David Noir_2009

Moi mon nom à moi, c’est Bonnie,
menteur.
L’histoire que je vais vous raconter bla bla bla … est triste. J’en connais des plus tristes, des moins tristes, des dramatiques. Celle-ci est juste triste. Soit vous vous en foutrez, soit vous voudrez sans doute comprendre cette histoire, parce que la plupart des gens veulent comprendre et pouvoir suivre le déroulement des histoires. Moi, les histoires, je les hais. Au mieux, elles m’indiffèrent. Je n’aime que les caractères, les personnages ; je ne veux pas savoir les détails de ce qui leur arrive ; juste regarder comme ils sont beaux parfois, quand je les trouve tels. J’aime mieux les mythes et exclusivement leurs âmes au détriment de ce qui leur arrive. Et inlassablement il leur arrive la même chose – il nous arrive la même chose ; c’est ça qui fait la force de leurs soi-disant histoires ; il n’est plus besoin de les raconter. Elles s’effacent au profit d’un personnage, d’une destinée. Peu importe pourquoi il en est arrivé là ; c’est ainsi ; il n’y a pas d’autre possibilité. Alors pour en revenir aux détails qui font l’histoire triste que je veux, non pas conter, quel vilain mot bon pour La Cartoucherie, mais portraiturer ici, je vais vous en donner les détails en guise d’éternel prologue pour ne plus y revenir. Ce sera fait ainsi et vous n’aurez qu’à vous y référer, qu’à vous en souvenir si cela vous intéresse encore au cours des pages qui, fatalement, ne suivront pas. Autant vous dire que je n’aime ni être tenu en haleine, ni l’art du scénario. C’est pourquoi j’ai de la sympathie pour les jeux vidéo où l'on s'égare; un art étonnant qui souvent prend le relais de la poésie et de l’art réellement abstrait qui se fait attendre pour ouvrir les fenêtres de ceux qui étouffent dans les romans et le cinéma des faibles auteurs. Le théâtre ça servait un peu à ça, mais il a fait plus que son temps. Peut-être juste une façon de présenter les choses. J’arrête cette digression. Celle-là seulement ; parce que des digressions, vous en aurez ; vous n’aurez même que ça. Si vous n’en voulez pas il faut aller ailleurs. Mais là, pour ce prologue, pour donner un petit fil à ceux et celles à qui ça fait plaisir, je vais me discipliner juste une fois malgré le dégoût que j’en ai. Après ça, haro sur le bel art et les habiles rebondissements qu’on prend parfois pour du talent. Les plus malins sont des poètes déguisés en techniciens ; Hitchcock par exemple. J’en ai vraiment rien à foutre de son art du scénario, mais c’est un poète, malgré lui ; malgré sa soif de plaire ; alors on peut rêver par-dessus l’emballage. Mais bon, on en reparlera de tout ce qui pue l’école et des artistes du commerce et des indigents poètes qui aimeraient bien être des commerçants. Enfin, on en reparlera, mais pas moi, je n’ai pas de temps pour ça - de ceux là et de tous les autres. Mais ne croyez pas que j’ai choisi d’être un hermite. Ce que j’ambitionne aujourd’hui, c’est d’être un étranger.
Y paraît que petit, j’ai engrangé de l’amour pour des années, alors tu penses bien que …
L’art de l’artiste me semble être la chose la moins intéressante du moment – il n’est jamais aussi surprenant que l’art du hasard – aux rares exceptions près de certains qui savent courtoisement l’inviter entre leurs murs rigides de créations arides. Merci Kubrick. Mais on les compte sur un doigt. Quelles plaies, les créateurs …
Contrairement à beaucoup d’autres, mon art à moi, est de la merde au vrai sens du terme – non morale, non adulte, non dépréciatif ; juste une expulsion du surplus nécessaire …
Du coup, j’aime souvent les gens haïssables ; qui ont l’intelligence et le savoir faire pour manipuler le monde, pour ne pas en être les dupes – ils ont choisis leurs camps – je ne parle pas ici des imbéciles du pouvoir, mais des joueurs; des petits et des grands.
Finir en auteur serait l’échec le plus cuisant pour moi ; moi qui voudrait n’être qu’un corps. Je fantasme mon être intérieur à longueur de temps et c’est ce que je peux faire de mieux.
Ecrire ne me sert plus depuis longtemps. C’est juste une fonction naturelle. Une défécation obligée de l’âme. En chiant ma prose, je regarde les passants à travers ma lunette. Tiens, voilà un de ces mecs sans exigence ; un de ceux qui trahissent le monde enfantin.
Sûrement qu’il va justement faire des enfants à défaut d’en avoir conservé quelque chose. Mais, non, il a tout vendu à bas prix dans la première moitié de sa vie. Comment, pas d’enfant ? Tu veux la fin de l’humanité alors. Quand on voit ta gueule, on ne peut que souhaiter la fin de l’humanité. Le sens, tes sens, ton sens unique me fait horreur. Eh eh, ils aiment ça la hiérarchie ; ils appellent ça le choix, avoir le choix, choisir ; « je te préfère à quiconque » ; des plus et des moins ; c’est leur vision de la vie à ces petits commerçants. Moi je ne sais pas ; j’ai surtout connu la trahison de mes valeurs à longueur de journée ; le dénigrement comme mode de fonctionnement. « Z ‘auriez pas une cigarette ; j’ vais mourir vous comprenez ; alors c’est un peu urgent ». Main tendue et puis couteau dans le dos, pourquoi pas ? Alors on se retourne vers la culture, le roman ; toujours plus con ; toujours plus débile ; avec le mot choisi ; bien choisi, comme à l’école de la littérature ; celle du mot juste. L’adjectif adéquat ; le beau verbe, les cons ; ils aiment ça ; ils ont l’impression qu’on a fait des efforts, les cons. C’est méritoire. Et puis ceux qui font profession de penser, d’aimer ou de haïr ; d’avoir des goûts ; d’exister. Ils ont sûrement la conviction d’avoir un avis ; moi je n’en ai pas ; juste des réactions sans fondement autre que mon émotivité. J’aimerais bien faire une œuvre de ce fatras d’humeurs car c’en est une en soi ; par nature. Rien à prouver ; rien à atteindre. Pas d’histoire d’amour ; surtout pas ; au mieux la réparation ; le bricolage pour que ça tienne. Le neuf c’est toujours de l’aranaque ; tout est destiné à se dégrader ; c’est comme ça ; à peine c’est sorti du beau sac du beau magasin.
Une page de publicité :
A force de secrets, le viol de l’intime est porté en place publique. Avoir des parents depuis tout petit accentue forcément la propension spontanée à se faire enculer. Ils mentent, toujours ; tout au long de leur vie, ils mentiront. Parce qu’ils n’auront de cesse d’envier la jeunesse dés lors qu’ils comprendront que la leur est envolée. Les jeunes aussi envie la jeunesse ; ça se voit moins forcément ; ils la désirent entre eux. C’est le seul bien de valeur. Tout ce qu’on racontera après est destiné à justifier que notre vie ne dure que la moitié d’elle-même. Arnaque, arnaque ; mensonge brûlant ; la vigueur du corps, et de loin, domine toute la sagesse des vieux. Sagesse, bon sens, invention des pauvres, des miséreux qui ont perdu la vie mais se refusent à l’admettre. Il n’y a rien à faire dans la vie que d’attraper la queue du Mickey au bon moment et vivre sur ses acquis. Sinon c’est une autre histoire ; celle de la mort. Elle est un peu plus intéressante que les autres, mais aussi moins dorée à nos yeux embués à la sauce Walt Disney. Pourtant, il me semble bien que la majorité d’entre nous a choisi plutôt la mort comme mode de vie. Pour choisir la vie, il aurait fallu de la conscience, de l’inconscience, du courage et de la cruauté. Les animaux choisissent la vie. Il n’y a pas de civilisation ; il n’y a que la culture de la mort. La vie se passe de culture ; elle est prédatrice et dévore tant qu’elle en a les ressources. La vie a pour unique fonction de se sustenter et d’être. Elle n’existe pas comme idée. La nature n’a pas d’idée de la vie et la vie n’a pas de projet ; seuls les morts en ont. Les uniques projets que je connaisse sont destinés à habiller, déguiser le processus de mort en dynamique de vie. Parce que ça fait mieux ; parce que les dieux de la mort n’ont pas la côte depuis que la vie est une valeur, qu’on l’a choisi comme valeur absolue. C’est là où le bas blesse car la vie n’a pas d’intelligence et ne se soucie pas d’en avoir. Elle n’a que de la bio-logique ; elle n’est pas distincte de la survie. L’humain plus imbécile encore que les autres qui a distingué la survie de la vie est sûrement le même critique d’art idiot, le même spectateur hypocrite et bêtement bourgeois, qui voudrait une distinction entre pornographie et érotisme ; juste parce que ça lui fait mal au cul - aux idées de son cul, d’être sans importance.
Au fond, je suis d’avantage marqué par une modeste idée qui me traverse l’esprit que par un film de tâcheron avec toutes ses heures de travail. L’accumulation du temps de travail joue contre l’efficacité.
Sur une certaine voie ; sur une voie certaine. À bien y réfléchir, faute de mieux, je suis finalement pour la préservation de la connerie de l’espèce humaine. Parents, après avoir mis bas, suicidez-vous. « Ben mon colon, répondra-t-il, assis sur ses chiottes ».
Ben voyons, ne réagis pas comme ça. T’es plus dans l’ coup papa. Et alors, parce que je te dis des mots, tu crois que je te dis la vérité. Mais oui, je t’aime bien.
Le sentiment du travail – L’indicateur « labeur » - Le centrage sur sa liberté.
Qu’est-ce que tu veux en faire ? – Qu’est-ce que tu ne veux pas en faire ? – Tout est bon. Tout est bien qui finit un jour prochain
Peut-être que la pire des aliénations est d’avoir des parents qui vous aiment.
Leur amour est un poison sirupeux qui vous colle les ailes et vous pousse à obéir.
Puis-je encore me sauver ? Par où ?
L’amour comme monnaie d’échange empêche de vivre.
Je comprends tellement qu’on se saoule de grandeur d’âme et de beaux sentiments, mais alors, qu’on soit seul. Qu’on ne fasse pas chier les autres avec son état. Alors donnez de l’alcool gratuit, de la drogue bas de gamme, de l’affection sans morale. Donnez sans réfléchir, sans calcul. Vous verrez bien après ce que vous avez perdu dans le naufrage, car il y en a de plus beaux que la réussite enjouée.
Eh bouillie de pixel, toi qui reçois mes mots graves, virtuels et ridicules, voici le programme de ma journée d’humain.
Je dois : remplir mon estomac, vider mes couilles, vider mes intestins, laisser aller ma tête, parfois tendre mes mains.

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV