ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir

De la nocivité des administrations culturelles de l'Etat

Le mouvement de dégradation de la protection sociale dans son ensemble et du soutien aux équipements culturels en particulier, s'accélère dans notre pays. Tout le monde hormis ceux en charge de redresser la barre semble s'accorder pour en convenir. Inutile d'en vouloir à ces derniers de cette malheureuse mauvaise foi, l'esprit politicien est conçu pour nier les évidences. Là réside sa survie ; dans un perpétuel entretien d'un mieux vivre messianique dont la population, même si elle fait mine de s'en défendre, adore les images et les allégories. On a beau démasquer publiquement l'imposture des magiciens d'Oz, chacun partage secrètement avec la petite Dorothée du conte, l'espoir joli qu'il suffirait de suivre une merveilleuse route de briques jaunes pour être tiré d'affaire. Je n'ai pas lu le livre et n'ai plus qu'un lointain souvenir du film, mais les chansons, comme c'est toujours leur rôle, pallient ces petits inconvénients au profit d'une idée générale simple et puissamment marquante. En l'espèce, on y sent bien toute la portée économique de vains espoirs, si actuellement palpables.

The Wonderful Wizard of Oz ! Somewhere over the rainbow, way up high, There's a land that I heard of, once in a lullaby …

Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l'horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d'un carrousel tournant sur lui même.

C'est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s'amplifier suivant ses réels besoins et n'opère une fois encore, qu'une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d'un ciel de verre. Je partage évidemment cette situation avec beaucoup d'autres, qu'ils soient artistes ou pas, mais je l'ignore dans les faits car constamment le nez dans le guidon du petit vélo qui me porte, je suis trop préoccupé à emprunter les chemins les moins chaotiques et à slalomer entre les ornières. J'y parviens relativement mal. Pas le temps d'admirer le paysage. Pourtant, en termes d'efficacité, aucune voie prépondérante ne se dégage qui permettrait de tracer la route tout en prenant le temps nécessaire à améliorer les conditions du quotidien. Cercle vicieux, mon chemin est en fait une voie de garage ; une petite boucle temporelle à la Escher, dont le tracé me ramène toujours à mon point de départ. Les évolutions, quand évolutions il y a, se font par élévation progressive du niveau qui porte mon circuit infernal. Comme dans un manège grotesque, l'illusion d’ascension n'est là que pour mieux faire ressentir la chute. À chaque palier supérieur, le vertige d'un nouveau degré de descente accompagne ce qui n'était qu'une volute dans les airs et le tour peut reprendre à son endroit le plus bas. Ce mouvement perpétuel et implacable, nul ne l'ignore en ce qui concerne la vie des artistes, ne serait-ce qu'à travers son iconographie bohème et son apparence romantique, hors l'image de rares élus, gravissant les échelons sur la route dorée. Pour nous tous, artistes ou autres, bien des degrés de misère se profilent, si nous ne nous trouvons déjà juchés sur l'un d'eux que l'on croit le plus haut, abusés que nous sommes par l’absence de visibilité autour. Nous n'y sommes pourtant pour la plupart, encore montés que de quelques marches.

Je parle d'« artiste », mais j'en suis venu à avoir cette appellation en horreur. D'aucuns aiment à s'enraciner dans ce terreau aux allures poétiques et fantasques pour caractériser leur statut. Je dois dire que lorsque je m'octroie le temps de ne pas simplifier les choses pour plus de rapidité dans la conversation, ce n'est pas mon choix. Non par fausse modestie puisque j'estime parfois mon travail, mais parce que je préfère véritablement abandonner à d'autres le cache-misère que peut représenter ce mot lorsqu’il ne sert qu'à donner une apparence de vitalité créative à la détresse de ne produire que ce que le contexte et ses propres aptitudes permettent dans les limites de cette situation. Tout le monde tombera d'accord j'imagine, sur le fait qu'il ne suffit pas de « s'intituler » pour être, quelle que soit sa revendication. Il en va de même pour les titres ronflants et prestigieux dont notre structure sociale est constellée jusqu'« aux plus hauts degrés de l'État », selon l'expression brillamment consacrée.
Oui, pareillement, il ne suffit pas que la Culture soit dotée d'un Ministère pour que celui-ci trouve une raison d'être à travers elle, pas plus que les fonctionnaires qui entretiennent son existence et la leur. Comme dit précédemment en substance, tout l'art du politique est contenu dans sa capacité à affirmer, sans laisser la possibilité au doute de s'insinuer, que sa fonction est indispensable à l'équilibre commun. Et pourtant !
Quelle brillante et habile manœuvre d'avoir doté, depuis sa création en 1959, la France, terre d'art et d'érudition, d'un « ministère d'État chargé des Affaires Culturelles », métamorphosé par la suite en « Ministère de la Culture et de la Communication » !
Difficile a priori de critiquer la louable intention d'organiser la gestion du patrimoine et de valoriser la création artistique ; plus encore, de dénigrer le souci de favoriser la démocratisation de la culture et son rayonnement dans le monde. Protéger ses auteurs de la sauvagerie de la loi du marché étant au fil du temps, un autre des arguments phares venus justifier le bénéfice de l'immixtion du gouvernement dans les affaires artistiques, notamment via le subventionnement.
En allant vite, là où l'on peut reconnaître une différence notoire entre l'ère Malraux et le règne Lang, c'est dans la mise en place d'une mission pédagogique en deuxième période, quand la vocation originelle de cette belle institution excluait ce volet au profit de la valeur intrinsèque de l'oeuvre comme unique courroie de transmission du « sentiment d'art » au grand public.
Le chemin vers l'enfer, comme on le sait, est tout autant pavé de bons sentiments que la route du magicien d'Oz l'est de briques dorées étincelantes.
Les artistes, que l'hypocrisie et la soumission à la main qui nourrit n'ont pas complètement dévoyés de leur instinct, ont, ancré farouchement à un coin de leur tête, ce sentiment certain que rendre « accessible » l'incongruité gratuite et merveilleuse de la spontanéité de leur geste peut aller à l'encontre de son essence même.
Ainsi, par un travail de sape « bienveillant » en hauts lieux, une formidable machinerie a été savamment pensée pour tenter de détruire toute velléité d'indépendance éthique et esthétique chez les créateurs aux abois. À grands coups de tartinage socio-culturel, de « journées du machin » en « fête du truc », l'artiste, dont la substance égotique se doit d'être exclusivement à l'écoute d'elle-même, s'est trouvé appelé à modérer sa véritable singularité naturellement subversive, en une vaste célébration du partage à tout-va. L'audace qui provoque encore l'admiration incrédule devant les grandes œuvres de tous temps exhibées dans les musées est justement ce qu'abhorre et stigmatise comme de petits délires marginaux l'institution culturelle chez les plus résistants au grand chantier patrimonial. Rien de nouveau dans les sphères du « tout consommable » si ce n'est la démagogie de son argumentation ; du creux, du vent, de la soupe et encore, pas même réellement populaire !

Ce n'est pas être élitiste que d'affirmer que le sentier est nécessairement ardu à arpenter pour atteindre à la compréhension d'une œuvre ; tout autant qu'il l'a été pour accoucher de sa création. Le regardeur a à faire le chemin à rebours depuis l'objet créé s'il veut comprendre la nature des fibres qui le composent. Le choc est essentiel, le rejet salvateur. On n'aime pas l'art comme une sucrerie tapissant ses papilles d'un moment de douceur. On creuse avec ses ongles, primitivement, passionnément et peut-être, un jour, on comprend ; on se révèle à soi-même à travers cet étrange miroir bricolé de morceaux épars. Car c'est à soi-même, aux tréfonds de la conscience, que la création s'adresse. C'est là, dans le creuset de l'intime qu'elle prend son sens, tant pour son auteur que pour celui qui la goûte. C'est à un élargissement du regard et de l'esprit qu'elle vise et cela ne se produit que par un transfert rude de l'émotion, via une perception non ramollie par une factice préparation.
Le réel enseignement apprend à « faire », à comprendre par l'expérience et le ressenti ; et n'amène pas à consommer par gavage médiatique. Le fastfood organisé des « grands » évènements ne tend qu'à l'amoncellement d'une richesse de pacotille. Esbroufe vulgaire encourageant au « Je suis partout » du consommateur de culture, la démultiplication de l'offre ne vaut guère mieux que la pléthorisation des yaourts sur les rayonnages des grandes surfaces. « Consommer moins pour digérer plus » devrait être un slogan responsable en matière d'incitation à ne pas devenir un mouton béat ruminant la culture et qui plus est, vaniteux de ses légères connaissances rapidement acquises.

Dès lors, se pose fatalement la fastidieuse question de comment différencier le « bon » du « mauvais » et son non moins épuisant corollaire visant à nier qu'une telle différence puisse se faire au sujet d'une matière aussi subjective. Seulement, le sacrosaint argument de la subjectivité n'exclue pas l'impérieuse nécessité d'avoir des connaissances. C'est bien là une des définitions de la fameuse Culture. Sans réflexion ni connaissances acquises, aucune chance d'apprécier réellement ce qui nous est étranger. C'est là que le serpent se mord on ne peut plus férocement la queue. S'il faut connaître pour comprendre, comment comprendre ce que l'on ne connait pas ? Eh bien, selon moi, simplement en travaillant. Et quand je dis « simplement », c'est bien évidemment une tâche des plus imprécises, complexes et emberlificotées qui soient, que de se bâtir une culture et une curiosité réellement personnelle. L'avantage de se lancer dans un tel processus est bien sûr de procéder à une évolution certaine. Et même, à « des » évolutions fondamentales de l'ensemble de son être. Ainsi, et là encore, je me dois de sauter les étapes, il s'agit de s'ouvrir à l'inconnu et donc de mettre de côté pour un temps parfois fort long, ses idées déterminées sur le bien et le mal, le bon et le mauvais.

Outre leur différence de nature grammaticale, « bon » et « mauvais » ne relèvent pas de la même subjectivité que « bien » et « mal ». On pourrait dire, encore une fois rapidement, que les premiers sont des concepts de niveau inférieur dans la hiérarchie que l'on établit généralement pour décrire nos valeurs qualitatives. Décréter un acte bon ou mauvais semble plus naturellement sujet à débat que lorsqu'on en appelle au bien ou au mal pour stigmatiser l’inspiration d'un geste. La violence ambiante ne peut que corroborer ce postulat. Nous nous retrouvons en apparence, pour la plupart d'entre nous, plus facilement sur les principes fondateurs et vitaux de notre démocratie, que sur des goûts personnels, qui restent le plus souvent tolérés comme relevant de la liberté individuelle ; ceux-ci, bien entendu, n'étant acceptés que jusque dans certaines limites définies par les lois. « Faire le bien » , « s'adonner au mal » ; deux notions qui revêtent donc de toute évidence un caractère d'absolu, moral et mystique, là où produire du « bon » ou du « mauvais » appartiendrait davantage à la vie de tous les jours.
Si l'on simplifie encore ces caractéristiques, le raisonnement nous amène à réserver « bon » et « mauvais » à la sphère civile, tandis que « bien » et « mal » ne peuvent se départir d'une éthique religieuse. Rien de vraiment nouveau me direz-vous, à évaluer ainsi cet aspect typologique de notre langue et en effet, je ne cherche pas ici à me lancer dans une révolution conceptuelle et relativiste que je ne saurais mener, mais plutôt à asseoir ma digression sur des codes bien connus de notre société, mais qu'il convient de redéfinir pour aller plus avant. Toute recherche ou démonstration, qu'elle soit empirique ou appuyée sur des principes admis, nécessite d'isoler les éléments supposément constitutifs d'une origine à la source de ce que l'on veut démontrer, quitte à rappeler des évidences.

Mes menues fondations étant enfin ainsi posées, je tiens à préciser qu'à travers les lignes qui vont suivre et clore ce petit exposé de mes vues, je ne me prétends ni philosophe - pas même à la petite semaine - ni qui que ce soit d'autre qu'un individu dont la sphère d'activité se situe aux alentours de la scène, de l'interprétation, de la représentation et de l'écriture. J'en viens donc à mon sujet de fond. En l’occurrence : Qui décrète quoi et selon quels critères ? Et dans un second temps : Quelles sont les conséquences de l'établissement d'une hiérarchie méritoire subjective, pour les intéressés et pour l'ensemble du groupe social ?

QUI DÉCRÈTE QUOI ?

Il apparait évident que rien n'a guère changé depuis l'abolition des privilèges et des intrigues de cour. Notre fameuse révolution de 1789, référence galvaudée qui certes, commence à dater un peu, semble, au mieux, avoir décalé cet état de fait vers un système pyramidal et administratif confus et complexe ; au pire, adapté ces prérogatives jusqu'à les rendre infiniment moins visibles en les dissimulant sous les replis de la vertueuse toge républicaine. Il n'en reste pas moins que l'égalité des chances est une question d'actualité brûlante à l'échelle d'un monde social qui n'a toujours pas su ou voulu évoluer vers une réelle justice. « Égalité des chances », l'expression a de quoi faire sourire tant son paradoxe heurte si franchement les règles de la nature.
Quoi de plus antipodique que les notions de « chance » et d'« égalité » dans l'environnement où nous nous développons et sur la planète qui nous accueille ? Qui, dans le monde, ignore que la chance a trait au hasard alors que l'égalité suppose l'implication volontaire d'une structuration toute artificielle pour parvenir à s'ériger ? Or la nature, y compris dans les sociétés humaines, finit toujours par prévaloir, imbriquée qu'elle est dans nos fibres émotionnelles. À moins d'une volonté utopiste déterminée, doublée d'une autosurveillance éthique farouche de tous les instants de la part de chacun/e d'entre nous, je ne crois pas très audacieux de prétendre que le joli mot d’égalité ne sera jamais aussi tangible dans ses effets qu'en tant que décoration de stuc aux frontispices de nos monuments officiels. Et puis, me dira-t-on, qu'a à voir ce concept chéri, au-delà d'un accès rendu libre à tous en matière de possibilité d'évolution et de réalisation ?
Autrement dit, dès lors qu'il n'y a pas de censure officielle, ne sommes-nous pas libres et égaux devant les possibilités de « faire », si l'on fait abstraction des contextes familiaux plus ou moins favorables dont il faut bien tenir compte ? Qu'est-ce qui empêche quiconque aujourd'hui dans ce pays, si ce n'est d'entreprendre, du moins de tenter de se lancer dans le commencement d'un minimum de début de concrétisation d'un projet qui lui est cher, voire d'un projet concernant sa vie professionnelle toute entière ?
Sur le papier ou plutôt, légalement, apparemment rien.
Tout semble même prévu à cet effet. Tout est là pour encourager et accompagner la ferveur énergique du concepteur de projet. Les dispositifs pleuvent à chaque page des sites internet des administrations dédiées à cette noble tâche. En ce qui concerne plus spécifiquement la matière artistique, aides à la création, appels à projets … le créateur inspiré croule sous la vomissure enchantée d'une corne d’abondance de soutiens financiers et logistiques pour mener à bien sa réalisation rêvée. Tout ça donne l'air d'être réglé comme du papier à musique. L'état socioculturel semble nous dire : « En matière de soutien à la création, j'assure ! ». Le décor d'une mascarade démocratique fantasmée est en place et solidement planté ; encore une fois, rien de nouveau sous un soleil à peine éclipsé d'une gentille ironie dans mes propos. Fouillons plus avant.

L'abandon pas à pas d'une censure ouvertement officielle de la part d'un état qui auparavant, brandissait fièrement ses limites morales, est le coup de génie de la Vème République.
En façade, l'état ne condamne rien, hormis ce qui heurte la morale tant bourgeoise que populaire et qui a toutes les chances de cristalliser un consensus. En sous-main, habilement délégués à son administration, toutes les dérives sont permises, tous les abus sont perpétrés. Quels que soient les domaines, il y aura toujours le texte, l'alinéa ou la commission qui sera apte à endosser le refus fatidique contre lequel le citoyen ne pourra rien, tant les procédures seraient, soit tout simplement impossibles car non prévues par les législations diverses, soit trop embrouillées ou fastidieuses pour en sortir victorieux à moins d'être soi-même avocat ou spécialiste.
En matière d'art et de culture, les fameuses commissions d'experts, les cohortes de conseillers et de petites mains du système sont là pour veiller au grain et maintenir la nécessité douteuse de l'existence de leur charge.
Comment tenir grief à ces sages de l'institution culturelle de s'auto-persuader avec constance de leur utilité et du bien-fondé de leur action alors que leur salaire en dépend ? Quoi de plus naturel dans les temps où nous sommes, que de tout faire pour justifier et préserver sa place ? Si d'aventure, certains/es parmi eux/elles nourrissaient une inquiétude à ce sujet, qu'ils/elles soient rassuré/es, non, je ne leur en veux pas.
Je ne les maudis pas davantage que je n'exècre les fourmis qui, dans leur perpétuelle quête de nourriture, se risquent à excéder les limites de ma courette pour entrer dans ma maison jusque dans mes placards. Je les observe ; j'en détourne une ou deux par bonté d'âme et considération écologique ponctuelle, puis je noie sans plus d'état d'âme le reste de la colonie aventureuse sous un saupoudrage intensif d'une redoutable poudre blanche terriblement toxique. Je regarde les malheureuses se contorsionner sous cette neige fatale. Puis j'ai soudain un peu de peine en pensant à la vie qui les animait et les quitte peu à peu du fait de ma seule réaction capricieuse d'animal mesurant plus ou moins 340 fois leur taille. Mais tout dans l'univers, ne se résume-t-il pas dans les faits, à cette règle si peu sophistiquée que l'on a coutume d'appeler « La loi du plus fort » ?
Qui suis-je donc pour détruire ainsi des animaux capables d'une structure sociale aussi élaborée et dont la physiologie recèle par centaines des aptitudes physiques et sensorielles dont je suis totalement dénué ? Je me rachète un peu à mes propres yeux en me disant que j'ai au moins la conscience du mal que j'exerce sur cette population dont j'ignore totalement le degré de ressenti de ce que je leur fais subir. En ce sens, je ne suis pas un animal politique. Comme on dit, un peu trop facilement parfois, faute de le réfréner, « j'assume mon acte ». À chaque fois qu'une situation similaire se présente, mettant en jeu des êtres démunis devant mon pouvoir, la question me fait face. Quel pouvoir, n'est-ce pas ? Il semblerait, au vu de ma situation plutôt marginale, qu'il y ait matière à rire. Et pourtant non. Car c'est bien de cela dont il s'agit : du Pouvoir, que toutes et tous, nous pouvons exercer de par notre constitution physique et intellectuelle, à un endroit ou à un autre, sur notre environnement et notre entourage. L'action découlant de ce pouvoir se décline en trois voies possibles, si l'on excepte celle qui consiste à ignorer tout bonnement le réel. La première et la plus simple est celle de « détruire » comme je l'ai fait de ces fourmis. La seconde mène à « construire », élaborer des solutions. La troisième consiste à « laisser faire » le mouvement des choses, ce qui peut revenir d'une certaine manière, à s'en abstraire. Celle que j'ai souhaité laisser de côté tant elle vous concerne, ami/es institutionnels, est de « faire comme si ». To pretend dirait-on en un anglais qui raisonne tellement plus justement à nos oreilles par sa similarité sonore avec notre prétendre, plutôt que feindre, dans le cas présent.

Qu'elles soient fourmis envahissantes inconscientes d'envahir ou individu en posture de fragilité à mon égard, les victimes de mon pouvoir posent invariablement à ma conscience la question du « Pourquoi ? ». « Pourquoi » ne sait-on donner pour toute réponse à ce qui gêne que de l'écarter de notre vue d'une façon ou d'une autre, alors que d'autres options, certes plus laborieuses, s'offrent à nous ?
Les réponses se pressent d'emblée à l'esprit tant nous n'ignorons rien de la nature humaine :
Par facilité, par stress, par absence d'idée, par manque d'étude de la réalité qui s'impose, par vision à court terme, par lâcheté, par incrédulité de la valeur d'autrui, par méconnaissance et crainte de ce qui n'est pas soi et son univers restreint, par lassitude, par rejet instinctif, par peur d'être embarqué trop loin de ses repères psychologiques, par manque de temps … On le voit, il existe toutes les raisons du monde pour ne pas accorder de valeur suffisante à ses yeux à ce que l'on ne comprend pas. Le pire est que toutes sont potentiellement bonnes puisque, comme l'introduction de ce texte en posait les bases, elles sont affaires de goûts ou d'orientation, parfois abusivement nommées « compétences » et, que le jugement qui les accompagne n'entre pas dans les catégories fondamentales du bien et du mal, mais simplement de l'évaluation du bon et du mauvais.

Fort heureusement, vous n'êtes pas, chers experts, qualifiés pour être magistrats au-delà de l'avis porté sur quelques pages d'un dossier de présentation s'évertuant à vous faire saisir l'indicible de ce qui fait un projet hors des critères économiques ; c'est à dire un projet fondamentalement et joyeusement inutile que l'on nomme « artistique ». Ce qui est tangible sous nous yeux fait en effet bien toute la différence avec ce que l'on ne distingue pas. Étant incapable de discerner les acariens tapis dans les poils de ma moquette, je ne les traque pas au jour le jour, à moins de me rappeler leur possible présence nocive à la suite de quelques éternuements et de vagues lectures généralistes soudainement collectées sur le sujet.
Il en va de même pour les formes d'expressions et d'actions s'exprimant devant vous, juges et correcteurs scolaires de l'État, et qui n'ont pas le talent de se faire mousser à la fraicheur revigorante de l'air du temps. C'est ainsi, ne nous lamentons pas.
Là où il y aurait plus à redire, ce serait, non au sujet des choix que fait telle ou telle délégation du membre proéminent de la culture qu'est le Ministère, mais plutôt au sujet de la légitimité des personnalités qui en composent le tissu serré.
À ce stade, ne nous jouez pas, chers amis institutionnels, la statue du commandeur.
Nous, ceux là peu coutumiers de vous faire la cour, de brasser à vos oreilles enchantées la phraséologie qui sonne avec délice dans le style du moment et que vous pensez juste, sommes malgré tout quand même un peu de la partie et depuis tout aussi longtemps que vous. Nous n'ignorons pas que, hors une certaine connaissance du terrain administratif acquise sur le tard ou sur les bancs de la fac, vous n'êtes ni plus ni moins qualifiés que nous sur le plan du jugement artistique. Nous, qui avons parfois la faiblesse de vous soumettre nos projets et pour principal défaut, de nous trouver de l'autre côté de la barrière. Eh oui, l'équilibre générationnel plus ou moins atteint par la force des choses, nous voilà les uns et les autres enfin dans nos clous. Nous savons pertinemment vous et nous, que nous sommes à la base, plus ou moins frères et sœurs d'armes, issus d'une même lointaine jeunesse et de parcours avoisinants. Tout à notre passion pour le spectacle vivant, nous nous sommes bien sûr parfois côtoyés au hasard des productions des uns et des autres. Nous nous sommes même lus parfois les uns les autres ; avons même, dans quelques cas, nourri une certaine admiration mutuelle alors que les difficultés et la méfiance n'avait pas encore totalement durci nos cuirs et nos cœurs ; et nous pourrions si nous l'avions souhaité, nous trouver avec autant de pertinence assis à vos places et dans vos sièges à l'heure qu'il est. Ex Jeune Garde ; auteurs prometteurs, metteurs en scène brillants, journalistes de passage, petits politiques ou futurs attachés culturels ; nous nous sommes déjà vus et nous nous connaissons en substance.
En tous les cas, nous savons et nous rappelons d'instinct qui vous êtes et d'où vous venez, qui que vous soyez, même quand nous ne vous connaissons pas. Sans doute, de ce fait, sommes-nous parfois plus gênants que de jeunes artistes plein d'avenir, les yeux naturellement embrumés de narcissisme, la poitrine bondissante d'ego, ne voyant en vous d'un œil intéressé, que sages barbes blanches et regard avisé ; parfois même, recevant avec émoi une tape amicale pleine d'encouragements comme peut l'être l'appui d'une épaule bienveillante. Dans ces conditions, il est évidemment plus difficile de nous faire le cinéma du consortium de professionnels compétents, tentant avec sérieux et humilité de dénicher la perle brillante de la dramaturgie de demain.

Non sincèrement, et cela me semble on ne peut plus naturel, quel que soit votre brillant parcours, aucun parmi vous plus qu'un autre issu du même chaudron, n'a la compétence de déterminer ce qui est bon ou mauvais, ce qui mérite d'être soutenu et ce qui ne doit en aucune façon l'être. Vous ne pouvez l'avoir, puisque tout notre petit milieu fraye avec plus ou moins de chance et de bonheur dans cet entre-soi que tout un chacun ici, fréquente de près ou de loin depuis tant d'années. Comme le rétorqua jadis en termes approchants, un potentiel président de la République à un autre, nous pourrions vous dire « Vous n'êtes pas les professeurs et nous ne sommes pas les élèves ». Ce à quoi, vous nous répondriez aisément et sans vergogne, « Mais vous avez tout à fait raison, Mesdames et Messieurs, les élèves ». En revanche et bien malheureusement pour nous, nous ne pouvons nier que c'est vous qui avez bel et bien le monopole du « beurre ». Encore une fois, nous sommes les mêmes, à un courage près.

CONSÉQUENCES DE L'ÉTABLISSEMENT D'UNE HIÉRARCHIE MÉRITOIRE SUBJECTIVE

S'il est certain que nombre d'entre vous, comme à l'époque de notre adoré Beaumarchais, ne se sont donnés que la peine, non de naître, mais de faire les reptations d'usage pour être là où ils en sont, un autre de nos auteurs chéris viendra également à mon secours par la voix blessée d'Arsinoé, pour vous clamer à la face que Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage. Pas plus que pour les mendiants que le système nous contraint à être, la fonction ne fait en votre cas, l'homme ni la femme.
Les béquilles que vous daignez parfois nous tendre lorsque nos productions vous semblent dignes de compassion pour les handicapés que nous sommes, s'avèrent être des pièges mortels semblables aux mâchoires de fer qui violemment saisissent la patte du loup aventureux. Rôdant trop à proximité des habitations respectables, les espèces de notre acabit sont, on ne peut plus officiellement, considérées comme polluantes et nuisibles. Néanmoins, il serait hâtif et injuste de classer définitivement sans suite le dossier de ces malheureuses créatures. Ce serait ne pas prendre en compte « l'appât » soigneusement disposé au cœur du piège que représente : La Subvention.
Attractive, méritoire, indiscutable sur son fond, elle est le morceau de viande réveillant l'appétit des naïfs ; satisfaisant celui des plus roués.

Qui bouffe donc à ce râtelier là ? Qui se loge, créé et vit de cette manne miraculeuse ? Les chers intermittents grevant le budget ? Pas sûr qu'il ne s'agisse pas toujours des mêmes et des moins audacieux. Combien coûtent les fonctionnaires d'État ? Des milliards d'euros cela va sans dire et comment en serait-il autrement pour assurer tant de salaires ?
Qui est prétexte à leur existence et leur maintien en place ? Les imbéciles de contribuables que nous sommes tous et dans notre domaine, les quémandeurs assoiffés qui espèrent encore avidement en l'État Providence.

Chers exécuteurs des DRAC et autres ministères, avez-vous le remords coupable de tuer par un processus parfaitement aseptisé, là où vous prétendez sincèrement ériger de glorieuses architectures de justice, de pensée et d'esthétique ? Quelle « solution finale » à long terme vous êtes-vous donnés comme but ? Seriez-vous les capos d'un régime létal doux ? Non bien sûr, vous êtes humains, bien trop humains pour ça.

Nous, qui par nos petites échappées de fourmis, de nos profonds terriers jusqu'au grand air, sommes une part de votre raison d'être ; vos employeurs en second en quelque sorte, croulons sous le patrimoine, survivons, comme les autres, gavés de culture et de diversité dispensées par vos soins. À quoi bon, en ce cas, revenir une énième fois à la charge sur ce sujet truffé d'ambivalences ?

Eh bien en définitive et en ce qui me concerne, ce n'est pas pour m'engager dans une croisade belliqueuse et soulager ma propre humeur à mon seul bénéfice par un flot d'injures revigorant. Je me suis, de longue date, largement fait à l'idée que nous n'avions rien à nous dire et que seule une modification des consciences par un choc violent s'avérerait salutaire. Pour ma part, je ne conçois réellement que la flibusterie, à laquelle malheureusement je ne m'adonne pas, comme moyen efficace de desceller vos coffres.

En fait, si j'abreuve ici l'aimable lecteur d'une éternelle diatribe, c'est que, comme il semblait inévitable qu'ils le fassent, vos agents, cher Ministère, ont dans la bataille, blessé au flanc, par un coup de Jarnac lâche et pervers, un ami cher. Par volonté vicieuse, maladresse, vexation, manque d'étude et de discernement ; par méconnaissance et stupidité oserai-je dire, vos coupe-jarrets de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Ile de France ont créé une voie d'eau dans la coque d'une navire merveilleux baptisé Le Générateur, fermement amarré à la ville de Gentilly.
Fort heureusement, cet espace unique comme une expérience hors du temps, n'en mourra pas.
La liberté de création et d'échange qu'il offre et génère, en dehors de toute norme, suffira à pallier l'affligeant retrait de ces pauvres subsides. Le combat se situe pour l'instant ailleurs. Il est contre la bêtise. Bêtise de ne pas avoir les yeux, les oreilles, le nez et la tête pour appréhender et comprendre un îlot de cette valeur ; bêtise de ne pas regarder son histoire. Son déploiement en quelques années parle de lui-même et vos hautes instances ont eu en main les éléments factuels et précis permettant d'évaluer tant son champ d'action que son rayonnement culturel à l'échelle de ses moyens. Je n'ai pas à les rappeler ici.

Cher Ministère, qui devait tant être un havre pour moi qui veut créer, en plus de 30 ans, ce n'est jamais chez toi que j'ai pu trouver refuge. Tu n'es pas ma patrie ; tu n'es pas mon symbole ; tu es un père fouettard borgne et laid comme un cyclope fruste et vaniteux. Et là, une fois encore, tu viens de piétiner de ta démarche pataude une fleur des plus délicates. Tu prétends cultiver l'art authentique et quasi bio, mais dans les faits, tu te comportes comme un motoculteur d'exploitation intensive. Tu es un gros lourdaud. Tel un roi Midas transformant tout ce qu'il touche en académisme, tu cours naturellement à ta perte et ignorera toujours les vertus de l'impalpable et de l'indicible qui résistent à tes pouvoirs grossiers. C'est bien logique au fond ; comment l'organe d'un état pourrait-il approcher la marge sans se dissoudre lui-même à son contact et finalement disparaître ?

Ce courrier adressé à qui, à quoi … ? - peut-être à tous bien au-delà de toi - ne se prétend pas même être un petit pavé arraché à la jolie route jaune, pour être jeté dans les tristes ornières fangeuses - seront-elles jamais des mares pour l'opinion publique ? - se formant sous tes pas.
Une fois de plus et comme des milliers d'autres missives, il n'est qu'un grain de poussière, destiné sans doute aucun, à être balayé avec condescendance d'un revers de manche poli, avant même qu'il ait touché l'impeccable plateau de verre d'un vaste bureau débordant de dossiers.

Oui, bien au-delà de toi, géante pustule gonflée de parasites, j'en appelle à passer outre le cancer que tu représentes. Et si l'ablation de l'excroissance informe de nos désirs dont s'est gonflé ton pouvoir, semble hors de portée de nos faibles techniques, il ne nous reste qu'à vivre en ignorant la maladie dont tu es l'origine. Tu t'affaisseras et t'affaisses déjà, sous le poids de ta propre inconsistance. Baudruche gonflée d'apparences, tu perceras un jour sans même éclater en un notable fracas. Tu suintes et suppures d'ores et déjà de tous tes pores, comme un abcès trop mûr. Vienne le temps, bien vite, de ta dessiccation.
Asséchons la plante à sa base. Privons ses ramifications de l'oxygène que nous représentons et sachons planter autre chose.
Toute action de nos vies mène toujours in fine, à un choix de société. Inutile de nous en plaindre à d'autres qu'à nous-mêmes quand la pourriture se fixe et vient pervertir un corps sain. Sans doute l'avons-nous mal nourri. Aux artistes d'être meilleurs, aux publics de cultiver lucidité et discernement.
L'art n'est ni pédagogie, ni loisir et encore moins affaire d'état, je le redis tel qu'il apparaît à ma conscience. Il est un usage, une façon de penser et de réagir, une intelligence enfouie dans l'enfance et qui se cherche encore au cœur des émotions.

Être artiste n'est pas produire. En a-t-on besoin de nos pièces, de nos musiques, de nos conceptions graphiques comme si elles valaient pour elles-mêmes ? N'y en a-t-il pas assez et ne sont-elles pas, à peu de choses près, en définitive toutes les mêmes ? Quel marché invisible nourrissons-nous, aussi petits que nous soyons et à qui profitent ses retombées lucratives ? Ce qui fit de tous temps la différence entre les choses et perdure encore, c'est l'esprit qui nous anime. Lui seul est unique et donne leurs couleurs aux objets translucides que sont les œuvres humaines. Sans doute ne nous sentons nous pas encore assez oppressés en France, à la différence d'autres pays, pour nous remémorer que l'intention d'un acte fait sa valeur et son impact, bien plus que le résultat d'un geste réalisé dans la seule volonté de le faire exister. L'horreur ou la beauté siègera dans les nécessités mises en marche. Notre gouvernement, en se faisant tellement plus gauche qu'à gauche, en témoigne tristement. Que de drames et de ratages à force de ne pas se demander « Pourquoi ? »
Mais nous autres, nous satisfaisons de presque tout … en grognant modérément.
Que veut-il ce peuple français si jamais il existe, ainsi réduit à un désir commun supposé, dont chacun ignore au fond les termes ? D'autres sauront toujours répondre à sa place.

Être véritablement politique c'est refuser de le devenir tant qu'en sera autant corrompue l'essence même du mot.

Il n'y a pas de conscience civique à faire de l'art pour l'art, pas plus qu'il n'y en a à grogner sans mordre jamais. « Faire » vraiment pour soi ; se livrer à cet égoïsme salvateur sans prétexter personne d'autre comme justification à sa poésie franche, c'est, au bout du compte, mieux comprendre de quoi l'on est fait. Que chacun tente de s'y adonner, ne serait-ce qu'un tout petit peu plus, en profondeur, à distance des pudeurs de convention et un autre regard pourrait bien se forger alors, tout pétri des paradoxes de nos existence.
Le Générateur, loin d'être un animal échoué, est un de ces organes rares, un de ces instruments fins, qui permet, en-dehors des jugements faciles, de se demander qui l'on est à l'instant où l'on vit. Il était si aisé de frapper par une stratégie minable, une créature si spéciale, toute entière faite pour scruter le moment présent.

ÉPILOGUE

La grand-mère d'une amie proche avait coutume de dire du liseron, « le pied est à Rouen ».
Le langage populaire a même nommé « boyaux du diable » cette plante, tant rampante que grimpante, pour qualifier la tâche quasi impossible et titanesque d'arracher à la source l'implantation de cet envahisseur dont l'origine serait au centre de la terre.
Indéniablement décoratif par petites touches, il s'avère infiniment néfaste en ce qui concerne le développement des variétés d'autres espèces de plantes moins prolifiques, dont il attend la croissance pour monter à l'assaut de leurs tiges, s'y cramponner et les étouffer par la force des choses. Son système dévastateur de racines traçantes, sa vitesse de pousse, son opportunisme et sa propagation au contact d'un sol meuble, en font la plaie des jardins ornementaux et des cultures. Pire encore, le hachage en tronçons de ses rhizomes par le passage d'un outil, favorise sa multiplication à l'infini. Rapidement, le jardinier qui souhaite composer le paysage de sa parcelle à sa fantaisie, va trouver les délicates fleurs en entonnoir moins séduisantes et s'employer à détruire cet ennemi insidieux, sous peine de n'avoir plus qu'un monotone tapis de liserons à admirer sous peu. Il faut noter qu'à sa décharge, comme sans doute pour toute chose, cette plante volubile a néanmoins ses bons côtés, puisqu'on lui attribue des vertus laxatives et diurétiques.

La prétendue culture partout, sociale, diversifiée ça fait bien joli en apparence, jusqu'à ce que l'on se rende compte qu'il n'y a qu'un robot sans aptitudes aux nuances, à la tête de l'entretien des jardins.
Bien sûr, il y a de joyeux festivals d'été autant que de rues piétonnes et l'on applaudit à tout rompre à l'homogénéité monocorde de ce panel d'offres mille et mille fois répété sur tout le territoire. Cette année encore, on aura passé de chouettes moments au soleil !
Gorgées de bons sentiments, merveilleusement empathiques, les cultures occidentales acceptent tout dans leur girons, pour peu que le temps ait épuisé la tension du muscle à sa source. Le punk s'affiche docilement sur les placards des municipalités et les rappeurs rebelles serrent des pognes officielles sans sourciller.
Quel ennui, que cette variété là !
Le privé, quand il sait ne pas être ringard à force de pensée mercantiles, est pourtant à la source de bien des ressources humaines, loin devant les états qui ne sont qu'une forme parmi d'autres de gestions collectives. Le privé c'est soi en son for intérieur ; c'est le cœur de l'intime et de la pensée singulière. Oui mais l'Unité … ah ! le beau mot ! Ne voit-on pas le flux nauséeux de ce malaise là, qui découle de nous rendre uniformes à force de flatteries énoncées à propos de la « diversité « ? Évidemment, la diversité existe, mais n'est pas apparente. Elle n'est pas dans les couleurs de peaux, les communautés, les langues et les gastronomies qui ne sont que des variations humaines pleines de charmes mais sans distinctions à ce point si palpables. Nous sommes identiques de fait et de constitution bien sûr. L'autoproclamée diversité n'est que de surface ; une autre, plus pertinente, se trouve dans la multiplicité insondable des connexions de nos neurones. Il n'y a que dans le cerveau de chaque individu pris à part, que sont fichées les subtilités paradoxales et profondes de notions aussi importantes que l'égalité et le partage.

Par leur puissance physique sans rapport avec la finesse de l'écoute et du regard à échelle humaine, les états ne sont que force ignoble et barbare et leurs administrations sont assassines. Il ne peut en être autrement car l'individu qui leur accorde sa force de travail, participe d'un fonctionnement qui le dépasse et dont il ne peut raisonnablement mesurer les conséquences des choix qu'il favorise. La constitution structurelle de nos états géants engendre l'insincérité de part et d'autre du pouvoir politique et des populations qu'ils gouvernent. Et en effet, on ne doit pas la vérité à celui qui oppresse et érige la mauvaise foi en loi brutale et sans appel. Ainsi la méfiance soupçonneuse est-elle devenue le carburant des électeurs en démocratie, à force d'espoirs déçus et d'idéologies vaniteuses.

Pourtant, nous avons en nous et depuis notre naissance, le refus d'obtempérer, viscéralement attaché à nos gènes, face aux décisions perçues comme inadaptées ou injustes. Nous savons hurler depuis toujours notre douleur et notre frustration, jusqu'à rendre la vie impossible à nos bourreaux et à nos contempteurs. D'où vient que nos braillements, en une portion de vie, s'assagissent ? Faire bifurquer notre expression vers l'art ou la vie amoureuse, empêche-t-il de savoir crier toujours ?
Si ce n'est pas par la violence sanguinaire qui n'a mené chez nous qu'à faire le lit d'une autre caste, c'est peut-être par une réflexion exigeante, ronflante, grondante et partagée de tous les instants, que nous saurons renouer avec ce hurlement capable de faire reculer d'effroi l'oppresseur. Certes, il est bien fatiguant de vivre ainsi, dans l'attente que le cri surgisse. Mais l'usure à subir tout et n'importe quoi est bien plus épuisante encore. Et puis il y a cette joie toute enfantine, à s'opposer ; bien plus heureuse que la rage des armes. Nos brimades volontaires sont le fruit d'un dressage et d'une éducation, mais de toute éducation, il est possible de se défaire.

En refusant l'octroi d'un soutien misérable, symbole de condescendance et de mépris, en lieu et place d'une aide véritable, Le Générateur n'a pas fait montre d'orgueil mais a courageusement saisi au poignet la main qui le souffletait. C'est de ces gestes forts qu'il faudrait que nous soyons tous capables, tous les jours, chaque fois que l'insulte accompagne le rejet. « Ensemble » n'est désormais plus qu'un mot vague, destiné comme tous les autres à se voir vidé de son sens par de malins communicants. Passons-nous des mots ou, quand il est nécessaire, tâchons d'y faire surgir le regard et le cri. Nous savons tous d'instinct lire et entendre sur des lèvres closes, comprendre des yeux éteints, interpréter des visages meurtris. Nul besoin de défiler pour savoir que nous pourrions nous unir, car unis, nous le sommes par la force des choses. Profitons en … ou pas, mais sans digresser plus avant quand nous savons tous bien ce qu'il nous faudrait faire. Les nourrissons qui dans les cachots de nos âmes sommeillent à contre cœur, eux, le savent assurément.
Un jour prochain, les laisserons-nous à nouveau brailler d'une voix stridente à l'unisson ?

David Noir  Juin 2015

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 LE GÉNÉRATEUR, lieu d’art et de performances libre et indépendant, a été inauguré en 2006. C’est un espace de 600 m2 délibérément ouvert et minimal, situé dans la ville de Gentilly, à la lisière de Paris 13ème. Le Générateur se dédie à toutes les expressions contemporaines,  particulièrement à la performance et aux arts plastiques. Il donne la priorité aux formats artistiques atypiques. Ses orientations sont dessinées par une équipe soudée, infatigable et passionnée, sous l’égide de sa directrice artistique, Anne Dreyfus.

En 2014/2015, Le Générateur a accueilli 120 artistes, a accompagné 12 artistes dans leur création et production, a présenté 70 performances, 4 concerts, 1 exposition, a accueilli 22 résidences de création a reçu 4 festivals (Jerk Off, Faits d’Hiver, Sonic Protest, Festival Extension)
Le Générateur est soutenu par le Conseil régional Île de France, la ville de Gentilly et le département du Val de Marne.

 

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SCRAP Diary – 03 / Ces temps de réflexions …

C'est tant de réflexion - David Noir - SCRAP
David Noir - SCRAP
David Noir - Montage d'après photo©Karine Lhémon

Pour moi, la notion de spectacle est d’un autre temps. En tant que spectateur, je ne trouve plus d’intérêt à venir assister au produit proprement régurgité par un individu dont je devrais à mon tour recevoir la matière qu’il aurait pensé (souvent trop peu), quand mon imagination m’amène dans le même temps, à en visualiser tellement plus, tellement plus fort et tellement plus loin.

Bien sûr, on peut néanmoins distinguer au moins deux sortes de spectacles vivants dans une seule et même affaire se revendiquant d’en être : celui, global, censé être la grande forme et les multiples autres qui s’y trouvent emboîtés comme des spectacles gigognes et que constituent les prestations individuelles des interprètes à l’intérieur de celui-ci. Pour ces derniers, je garde encore un peu d’affection.

Il y a presque toujours quelque chose à sauver d’une interprétation prise de façon isolée, y compris parmi ses maladresses. C’est la part humaine vivante. Celle qui échappe, parfois à l’insu de ceux qui la produisent, au mauvais goût de l’objet fini, limité par la volonté de « bien faire » de son créateur.

Il faut, pour que cette petite lumière advienne au cœur des ténèbres du trop vouloir et du penchant morbide pour la finitude, que quelque chose puisse s’évader de la part consciente et furieusement affairée de l’auteur interprète. Heureusement, cela arrive plus souvent qu’il n’y parait. Il existe ainsi potentiellement à mes yeux, des milliers de petites formes qui s’ignorent, allant du simple geste à un comportement plus ample, chez des artistes de scène, pour parler large, qui oeuvrent au sein des productions les plus médiocres. Elles en deviennent alors quelque fois plus singulières que des œuvres trop aveuglément mises en avant pour leur soi-disant pertinence actuelle. Ce à quoi on assiste alors est le spectacle des impulsions d’un tempérament qui résiste et ce, parfois, fois malgré son hôte dont les aspirations conscientes voudraient qu’il se fonde d’avantage au projet qu’il se dit humblement devoir défendre. Car l’esprit d’un spectacle, si tant est qu’il en ait, génère toujours une morale. Je ne prétends pas ici que c’est systématiquement faire acte de création que de la combattre, mais l’observation et l’analyse, y compris de l’écoute des commentateurs, critiques de profession ou spectateurs amateurs, suffisent simplement à mettre en lumière le niveau de misère des défis qui sont lancés à la société par le spectacle vivant.

Pour ma part, avec la prétention arrogante de l’enfant qui ne m’a jamais quitté, tout comme dans la vie, j’ai simplement envie d’autre chose. Alors, là, je fais SCRAP.

Pour l’heure, à défaut de le faire, je m’y penche en tous cas. J’ignore ce que ça sera et veut l’ignorer le plus longtemps possible. Travailler sur un spectacle revient à préparer un temps à venir. Le cheminement est semblable à un repérage de cinéma. Tout existera au moment de la prise. C’est là, à mon goût, qu’il faudra soigneusement bifurquer et prendre la tangente, quand le désir de plaire ou plutôt la crainte de déplaire, se manifestera au plus fort. Ce n’est pas là qu’il faut flancher. Car, même si toutes et tous aspirent quelque part à assister à l’impossible, la convention est bien souvent la plus puissante et on ne vous pardonnera pas d’avoir suscité la frustration. Mais peu importe le pardon, même si ce n’est pas mon affaire de déplaire, contrairement à ce qu’il a parfois été dit au sujet de mes projets. J’ai mieux à entreprendre au long de ce cheminement.

Je souhaite que, pareil à une sonde spatiale, il m’emmène là où je ne connais rien du monde. Là où j’ignore tout de moi-même. Je n’organise pas pour autant un crash annoncé. Je veux être l’âme du Tardis, pour celles et ceux à qui le Dr Who dirait quelque chose. Il y a d’ailleurs beaucoup à apprendre aujourd’hui des séries télé, et particulièrement de type "science-fiction", pour les concepteurs de spectacles vivants ; ne serait-ce qu’à travers leur format, infiniment étendu et sans autre but finalement, comme la vie organique, que de se développer pour perdurer. Leurs épisodes, sous couvert de scenarii élaborés, ont su souvent se servir de l’apanage du cinéma pour n’en retenir en réalité que l’illusion d’une histoire. Une série est en elle-même une aventure, qui dépasse les frontières archaïques du simple film. La forme du cinéma qui parut, durant quelques décennies, être celle du 7ème art, s’est essoufflée selon moi, depuis un bon moment. Pas plus que les autres produits aux contours déterminés, les films ne parviennent à ouvrir la boîte de conserve qui les enferme. Seuls de véritables artistes ont su transcender l’objet et le transformer en acte poétique. La plupart des autres faiseurs n’ont trouvé et suivi que la voie de la narration, faisant du scénario « béton », l’affreux Graal quêté par nombre de ces cinéphiles pétris d’admiration pour les pères et les gangsters, tout fascinés qu’ils sont d’ailleurs encore par l’aura mâle du cinéma « bien ficelé » - ou a contrario, par la délicate insipidité des sentiments humains prétendant ce coup-ci trouver leur inspiration du côté de notre part féminine et valorisée en ce cas par une autre frange de béni-oui-oui penchant du côté de l’ennuyeux couple et de la mission familiale. À nouveau ici, je vois donc distinctement deux catégories primordiales se dessiner, laissant de côté une troisième, seule à travailler réellement le champ artistique. Pour faire simple, je dirais que la production courante nous offre soit des films de « grosses couilles », soit des films « d’eunuques ». Ceci reflétant bien la tendance bifide et simplificatrice de notre monde, faisant clairement le portrait de l’endroit où le « grand » public aime à s’ébrouer et se satisfaire : la force virile et l’enfance réduite à rien.

Pour SCRAP, que je n’entends pas réussir mais atteindre, je cherche en vérité à rendre le tracé des connexions étonnantes et facétieuses qui sont la marque de l’esprit humain quand il s’autorise à ne pas être en devoir de dire, ni rien proclamer. En aucun cas une rêverie, c’est une destination. Un monde moins étroit où le sens se désintègre pour faire apparaître une carte traversée de routes inachevées et sans cohérence entre elles. Car rien ne me plait autant que de zigzaguer pour arriver à bon port. Ce chemin n'est autre que la définition de ma propre personne ; le résultat d'un amalgame hasardeux comme je crois que chacun/e en est le fruit fidèlement mûri. Je ne suis pas pour autant la boule de flipper du hit parade des années 80 qui semblait finir fort mal, car c’est bien ma tête qui me ballade le mieux et non ma vie qui, en soi, n’est caractérisée par rien de notable. Je n’en attends d’ailleurs rien de particulier, que d’être la vie elle-même avec ses affres et ses joies. La vie ordinaire, voire étale, m’est nécessaire pour voyager plus loin et mieux par ailleurs. C’est sur scène que se déploie la dynamique qui stimule mes neurones et mes agissements. Pas par goût du spectacle festif justement, mais bien pour me sentir sur un chemin isolé au milieu des autres, dont je ne distingue jamais mieux les circonvolutions qu’en présence d’un public. J’ai besoin de partager cette vision pour qu’elle s’éclaire. L’influence avec laquelle elle agit alors, dispense une luminosité bien particulière, que l’on ne peut observer que dans ces conditions et qui vient se diffracter contre les corps qu’elle rencontre, comme le ressac fracasse les vagues de l’océan contre les rochers. Rassemblements de morceaux épars, SCRAP sera, j’y aspire, une petite pluie de météorites de passage. J’en espère au moins quelques turbulences momentanées, ne serait-ce que pour ma propre évolution aux frontières d’une enveloppe que je ne connais que trop bien ou peut-être pas du tout encore.   (À suivre …)

SCRAP - Ébauches et finalités 

Journal des Parques J-25

david noir flyer la toison dort épisode 6
Flyer - La Toison dort - épisode 6

Inquiétante suite dans les idées ou obstination salvatrice … Impossible à savoir pour moi. Plutôt envie de vider totalement une argumentation de sa substance afin de pouvoir passer à autre chose. Voici en tous les cas, pour en finir, ce que j’écrivais il y a huit ans à des décideurs éventuels, en préparation à ce projet alors que je travaillais encore en compagnie.  

 

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La Toison dort / genèse d’un projet de théâtre (et de société)

David Noir / Cie La Vie Est Courte / 2005

I - Considérer la modernité d’un public

Le réseau Internet nous permet aujourd’hui de découvrir intimement une partie importante de la population du monde actuel.

Ces êtres humains, surfeurs de toutes conditions, sexes, âges et origines forment aussi l’immense public que nous avons la préoccupation de solliciter.

Au travers d’innombrables sites et pages personnelles le monde des humains s’exprime désormais aussi entre individus connectés.

De toutes ces nouvelles formes de communication, les blogs sont les plus accessibles aux moins technologiques d’entre nous.

Il s’agit de petits sites au succès grandissant, existant depuis peu chez nous, dont l’exécution simplifiée et rapide permet la création et la diffusion libre de témoignages personnels sur tous les sujets et sous de multiples formes : journaux intimes, commentaires de l’actualité, créations, pensées, billets d’humeur, album photos etc …

Je considère pour ma part ces petits morceaux de notre humanité comme de réelles perles quel qu'en soit leur contenu, car pour la première fois dans l’histoire de la communication, quiconque d’une manière facile, peut témoigner librement au reste du monde sur lui-même et s’informer au quotidien sur l’existence tangible de ses contemporains.

Jusqu’à présent, seuls les « gros » médias (radios, télévisions) étaient aptes à nous renvoyer un miroir de la multitude dont nous faisons partie.

Les artistes y pourvoyaient aussi au travers de leur fonction d’interprètes de la vie.

Seulement les uns comme les autres étaient et restent des observateurs subjectifs de tout un chacun.

L’immense différence dans le cas de ces nouvelles cartes de visites sur Toile, vient de la source de ces expressions individuelles qui n’est autre, ici, que les individus eux-mêmes.

Si l’on s’intéresse au public, il est donc important de constater qu’aujourd’hui et à l’avenir, le public est et sera également son propre auteur. Il s’inventera lui-même en toute conscience et aura de moins en moins nécessité de consommer… en matière d’art.

Lui-même fabrique, relaie et informe.

On s’aperçoit donc que contrairement aux idées reçues, une grande partie des personnes a parfaitement intégré la notion de contemporanéité dans l’art : de même que peu à peu, certains ont soif de fabriquer leur propre électricité, le public génère seul une partie de ses besoins créatifs.

Le public du théâtre traditionnel (j’y inclus le contemporain), est peut-être le plus en retard du point de vue de sa propre expression.

Les fameux « abonnés » consomment encore de la culture mais ne produisent plus qu’une faible dynamique de désir, simplement parce que le monde a changé et que sont apparus de multiples moyens efficaces pour beaucoup d’entre eux, d’être autonomes et « libérés » des professionnels du spectacle.

Ce n’est donc pas à eux que je souhaite m’adresser en premier pour tenter de redynamiser notre relation, mais à ceux cités plus haut qui passent chaque jour quelques heures de leur temps à se montrer aux autres et aller voir les autres, depuis leur domicile.

II - Les dialogues envisagés

Au-delà du projet scénique et l’incluant même à sa source, la véritable aventure que nous désirons tenter consiste à communiquer dés le départ avec ce futur public lui-même créateur de formes.

Il parle de lui et nous désirons parler d’Eux et de Nous depuis toujours.

Nous projetons donc au travers de la création d’un site spécifique, en lien direct et issu de vos propres structures, d’organiser sous forme de forums l’élaboration du futur projet théâtral.

Par le biais d’exposés du projet en cours et d’échanges de discussions sur le net, nous nous proposons d’informer mais surtout de nourrir notre travail du fruit de ces mêmes échanges afin de rencontrer bien en amont ce nouveau public et l’associer ainsi directement au résultat.

Ce n’est pas dans un but démagogique que nous voulons procéder ainsi mais pour bénéficier de la réelle influence psychique et concrète des divers réactions et commentaires sur le processus de création.

Bien au-delà, nous pensons même qu’une métamorphose de la relation est possible afin de retrouver un lien actualisé et fondé sur le désir et la nécessité de l’existence des artistes pour ce public.

Nous croyons en ce « Je » formulé aujourd’hui par un nombre croissant et par nous-même depuis notre origine.

Il contient et exprime la liberté d’être et de partager, indispensable aux transactions humaines.

Cette parole intime, nouvellement divulguée par les hommes et les femmes de ce monde, parle aussi des dernières heures de la hiérarchie pyramidale, en tous cas dans l’expression des valeurs artistiques. Il n’est plus temps pour les créateurs, producteurs, diffuseurs de spectacles vivants de croire encore à la particulière singularité de leur démarche.

Personne ne songe à s’illusionner sur la puissante geôle créée par l’économie de consommation des biens matériels.

Nous sommes tous encore pour longtemps prisonnier de ce système de pouvoir, mais la relative richesse du Web et la pauvreté certaine de la fréquentation des lieux de création, sont là pour témoigner d’un changement nécessaire dans l’idée que nous nous faisons du public potentiel et de notre façon de communiquer avec lui sur le monde.

Nous désirons et appelons son regard sur nous. Encore faut-il réapprendre à le lui transmettre.

III - Les procédés

Outre la création du site, plateforme indispensable, nous envisageons de fréquents moments de rencontres au travers des lieux de diffusions intéressés, étayés par une production adéquate.

Des rendez-vous, présentations, répétitions publiques, plages d’expressions libres des internautes avec lesquels nous communiquons, études et productions réalisées à leur propre sujet, constitueraient la progressive construction et les éléments mêmes de la programmation.

Au lieu de quelques dates à l’issue d’un projet abouti, nous imaginons un nombre équivalent ou supérieur d’étapes au long des saisons qui seraient autant de créations, morceaux véridiques de la chair de l’objet en cours ; en fait, spectacles autonomes en eux-mêmes.

C’est donc d’un appui constant et puissamment interactif de votre part dont nous avons besoin pour lancer la machine de « pacification » artistique que nous espérons voir naître.

La guerre froide mais louvoyante, bassement séductrice, pleine de tensions entre artistes-producteurs-diffuseurs-chasseurs-prédateurs aux abois et proie-public, convoitée et courtisée, a usé le système artistique-culturel qui n’a pas vu son pouvoir de fascination s’étioler.

Il nous faut reconnaître que l’oiseau s’est envolé plutôt que de céder à une panique civilisée mais déprimante.

Nous en pâtissons tous. A l’heure où notre ministère, pris de court, semble envisager la solution finale par la réduction des effectifs de compagnies, il nous paraît plus enthousiasmant de réinterroger la définition même du groupe de nos interlocuteurs-spectateurs.

A qui nous adressons-nous ? Que sont-ils devenus en quelques décennies d’activités culturelles et intellectuelles, ces spectateurs toujours possibles mais plus autonomes que jamais ?

Ils se manifestent aujourd’hui concrètement et font pousser leurs identités au dehors, comme autant de nouvelles espèces botaniques ; comme nous, artistes-créateurs à temps plein, avons désiré le faire auparavant.

Nous n’avons donc jamais été dans une aussi grande proximité.

Il n’est plus dés lors question dans l’imagerie inconsciente, « du dieu » unique incarné au travers de chaque acte de création, mais d’une myriade de petites figures bâtissant leur mythologie dont les artistes font également partie.

IV - Le Projet scénique 

Echafaudé à partir de trois matériaux essentiels :

Les communs :

  • Textes, sons, images, interprètes de la compagnie, filmages, mise en scène

Les nouveaux :

  • Participations effectives des spectateurs rencontrés au fil des échanges, aux films et aux pièces à venir sur de vraies bases contractuelles (échange de promotions par le biais de leurs sites et du nôtre …)
  • Diffusion du travail et libre circulation des données en cours par le biais des blogs et pages persos du public désireux d’être en lien avec nous

L’ensemble du projet dans sa démarche globale ainsi que le premier opus théâtral issu de ce travail s’intitulera La Toison dort et portera très directement le regard sur les comportements intimes de nos contemporains et des nôtres.

La source du sujet est naturellement ancrée dans l’une des toutes premières expressions et préoccupations du « Moi» : nos pulsions sexuelles et l’énergie libidinale qui en découle : l’excitation.

L’excitation, avec la consommation, constitue chez nous, êtres vivants, l’origine de tous les plaisirs.

C’est sur la base de ces deux entités qui peu à peu s’opposent : excitation-éveil et consommation-endormissement, que je souhaite articuler mon propos scénique.

Entre le « Je » qui singularise et le « Nous » qui unifie se produit la tension propre à toute œuvre d’art.

Il s’agit pour moi de faire naître l’arc électrique entre ces deux pôles.

Le dernier bastion de notre pornographie cachée se situe vers la fin des années 70.

Puis les salles dévolues au cinéma X disparaissent au fur et à mesure que se développe la consommation d’images fantasmatiques à domicile sur support vidéo.

Grâce à la vidéo légère puis à la micro-informatique et au tissage du réseau Internet, nous voici aujourd’hui au stade de la production artisanale et personnelle de notre propre pornographie.

Elle inonde désormais le monde entier de ses images accessibles d’un simple clic et remplace peu à peu notre honte puritaine par une soif grandissante d’exhibition du Moi. D’abord sous forme d’images brutes de son propre sexe,  puis lentement, par la création d’un discours, d’une pensée et d’un rapport dialectique à notre corps et celui de nos congénères exprimés sans entrave.

Nous sommes dans l’ère des pornographes, tant masculins que féminins, tant jeunes que vieux, de toutes orientations.

Je me revendique aussi comme tel et aspire à traduire un point de vue, à mon sens tout à fait progressiste, de l’usage de la pornographie dans nos vies quotidienne, notre communication et l’image de nous même.

 Fin de l'archive