ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

SCRAP Diary – 03 / Ces temps de réflexions …

C'est tant de réflexion - David Noir - SCRAP

David Noir - SCRAP
David Noir - Montage d'après photo©Karine Lhémon

Pour moi, la notion de spectacle est d’un autre temps. En tant que spectateur, je ne trouve plus d’intérêt à venir assister au produit proprement régurgité par un individu dont je devrais à mon tour recevoir la matière qu’il aurait pensé (souvent trop peu), quand mon imagination m’amène dans le même temps, à en visualiser tellement plus, tellement plus fort et tellement plus loin.

Bien sûr, on peut néanmoins distinguer au moins deux sortes de spectacles vivants dans une seule et même affaire se revendiquant d’en être : celui, global, censé être la grande forme et les multiples autres qui s’y trouvent emboîtés comme des spectacles gigognes et que constituent les prestations individuelles des interprètes à l’intérieur de celui-ci. Pour ces derniers, je garde encore un peu d’affection.

Il y a presque toujours quelque chose à sauver d’une interprétation prise de façon isolée, y compris parmi ses maladresses. C’est la part humaine vivante. Celle qui échappe, parfois à l’insu de ceux qui la produisent, au mauvais goût de l’objet fini, limité par la volonté de « bien faire » de son créateur.

Il faut, pour que cette petite lumière advienne au cœur des ténèbres du trop vouloir et du penchant morbide pour la finitude, que quelque chose puisse s’évader de la part consciente et furieusement affairée de l’auteur interprète. Heureusement, cela arrive plus souvent qu’il n’y parait. Il existe ainsi potentiellement à mes yeux, des milliers de petites formes qui s’ignorent, allant du simple geste à un comportement plus ample, chez des artistes de scène, pour parler large, qui oeuvrent au sein des productions les plus médiocres. Elles en deviennent alors quelque fois plus singulières que des œuvres trop aveuglément mises en avant pour leur soi-disant pertinence actuelle. Ce à quoi on assiste alors est le spectacle des impulsions d’un tempérament qui résiste et ce, parfois, fois malgré son hôte dont les aspirations conscientes voudraient qu’il se fonde d’avantage au projet qu’il se dit humblement devoir défendre. Car l’esprit d’un spectacle, si tant est qu’il en ait, génère toujours une morale. Je ne prétends pas ici que c’est systématiquement faire acte de création que de la combattre, mais l’observation et l’analyse, y compris de l’écoute des commentateurs, critiques de profession ou spectateurs amateurs, suffisent simplement à mettre en lumière le niveau de misère des défis qui sont lancés à la société par le spectacle vivant.

Pour ma part, avec la prétention arrogante de l’enfant qui ne m’a jamais quitté, tout comme dans la vie, j’ai simplement envie d’autre chose. Alors, là, je fais SCRAP.

Pour l’heure, à défaut de le faire, je m’y penche en tous cas. J’ignore ce que ça sera et veut l’ignorer le plus longtemps possible. Travailler sur un spectacle revient à préparer un temps à venir. Le cheminement est semblable à un repérage de cinéma. Tout existera au moment de la prise. C’est là, à mon goût, qu’il faudra soigneusement bifurquer et prendre la tangente, quand le désir de plaire ou plutôt la crainte de déplaire, se manifestera au plus fort. Ce n’est pas là qu’il faut flancher. Car, même si toutes et tous aspirent quelque part à assister à l’impossible, la convention est bien souvent la plus puissante et on ne vous pardonnera pas d’avoir suscité la frustration. Mais peu importe le pardon, même si ce n’est pas mon affaire de déplaire, contrairement à ce qu’il a parfois été dit au sujet de mes projets. J’ai mieux à entreprendre au long de ce cheminement.

Je souhaite que, pareil à une sonde spatiale, il m’emmène là où je ne connais rien du monde. Là où j’ignore tout de moi-même. Je n’organise pas pour autant un crash annoncé. Je veux être l’âme du Tardis, pour celles et ceux à qui le Dr Who dirait quelque chose. Il y a d’ailleurs beaucoup à apprendre aujourd’hui des séries télé, et particulièrement de type "science-fiction", pour les concepteurs de spectacles vivants ; ne serait-ce qu’à travers leur format, infiniment étendu et sans autre but finalement, comme la vie organique, que de se développer pour perdurer. Leurs épisodes, sous couvert de scenarii élaborés, ont su souvent se servir de l’apanage du cinéma pour n’en retenir en réalité que l’illusion d’une histoire. Une série est en elle-même une aventure, qui dépasse les frontières archaïques du simple film. La forme du cinéma qui parut, durant quelques décennies, être celle du 7ème art, s’est essoufflée selon moi, depuis un bon moment. Pas plus que les autres produits aux contours déterminés, les films ne parviennent à ouvrir la boîte de conserve qui les enferme. Seuls de véritables artistes ont su transcender l’objet et le transformer en acte poétique. La plupart des autres faiseurs n’ont trouvé et suivi que la voie de la narration, faisant du scénario « béton », l’affreux Graal quêté par nombre de ces cinéphiles pétris d’admiration pour les pères et les gangsters, tout fascinés qu’ils sont d’ailleurs encore par l’aura mâle du cinéma « bien ficelé » - ou a contrario, par la délicate insipidité des sentiments humains prétendant ce coup-ci trouver leur inspiration du côté de notre part féminine et valorisée en ce cas par une autre frange de béni-oui-oui penchant du côté de l’ennuyeux couple et de la mission familiale. À nouveau ici, je vois donc distinctement deux catégories primordiales se dessiner, laissant de côté une troisième, seule à travailler réellement le champ artistique. Pour faire simple, je dirais que la production courante nous offre soit des films de « grosses couilles », soit des films « d’eunuques ». Ceci reflétant bien la tendance bifide et simplificatrice de notre monde, faisant clairement le portrait de l’endroit où le « grand » public aime à s’ébrouer et se satisfaire : la force virile et l’enfance réduite à rien.

Pour SCRAP, que je n’entends pas réussir mais atteindre, je cherche en vérité à rendre le tracé des connexions étonnantes et facétieuses qui sont la marque de l’esprit humain quand il s’autorise à ne pas être en devoir de dire, ni rien proclamer. En aucun cas une rêverie, c’est une destination. Un monde moins étroit où le sens se désintègre pour faire apparaître une carte traversée de routes inachevées et sans cohérence entre elles. Car rien ne me plait autant que de zigzaguer pour arriver à bon port. Ce chemin n'est autre que la définition de ma propre personne ; le résultat d'un amalgame hasardeux comme je crois que chacun/e en est le fruit fidèlement mûri. Je ne suis pas pour autant la boule de flipper du hit parade des années 80 qui semblait finir fort mal, car c’est bien ma tête qui me ballade le mieux et non ma vie qui, en soi, n’est caractérisée par rien de notable. Je n’en attends d’ailleurs rien de particulier, que d’être la vie elle-même avec ses affres et ses joies. La vie ordinaire, voire étale, m’est nécessaire pour voyager plus loin et mieux par ailleurs. C’est sur scène que se déploie la dynamique qui stimule mes neurones et mes agissements. Pas par goût du spectacle festif justement, mais bien pour me sentir sur un chemin isolé au milieu des autres, dont je ne distingue jamais mieux les circonvolutions qu’en présence d’un public. J’ai besoin de partager cette vision pour qu’elle s’éclaire. L’influence avec laquelle elle agit alors, dispense une luminosité bien particulière, que l’on ne peut observer que dans ces conditions et qui vient se diffracter contre les corps qu’elle rencontre, comme le ressac fracasse les vagues de l’océan contre les rochers. Rassemblements de morceaux épars, SCRAP sera, j’y aspire, une petite pluie de météorites de passage. J’en espère au moins quelques turbulences momentanées, ne serait-ce que pour ma propre évolution aux frontières d’une enveloppe que je ne connais que trop bien ou peut-être pas du tout encore.   (À suivre …)

SCRAP - Ébauches et finalités 

Journal des Parques J-25

david noir flyer la toison dort épisode 6
Flyer - La Toison dort - épisode 6

Inquiétante suite dans les idées ou obstination salvatrice … Impossible à savoir pour moi. Plutôt envie de vider totalement une argumentation de sa substance afin de pouvoir passer à autre chose. Voici en tous les cas, pour en finir, ce que j’écrivais il y a huit ans à des décideurs éventuels, en préparation à ce projet alors que je travaillais encore en compagnie.  

 

Archive

La Toison dort / genèse d’un projet de théâtre (et de société)

David Noir / Cie La Vie Est Courte / 2005

I - Considérer la modernité d’un public

Le réseau Internet nous permet aujourd’hui de découvrir intimement une partie importante de la population du monde actuel.

Ces êtres humains, surfeurs de toutes conditions, sexes, âges et origines forment aussi l’immense public que nous avons la préoccupation de solliciter.

Au travers d’innombrables sites et pages personnelles le monde des humains s’exprime désormais aussi entre individus connectés.

De toutes ces nouvelles formes de communication, les blogs sont les plus accessibles aux moins technologiques d’entre nous.

Il s’agit de petits sites au succès grandissant, existant depuis peu chez nous, dont l’exécution simplifiée et rapide permet la création et la diffusion libre de témoignages personnels sur tous les sujets et sous de multiples formes : journaux intimes, commentaires de l’actualité, créations, pensées, billets d’humeur, album photos etc …

Je considère pour ma part ces petits morceaux de notre humanité comme de réelles perles quel qu'en soit leur contenu, car pour la première fois dans l’histoire de la communication, quiconque d’une manière facile, peut témoigner librement au reste du monde sur lui-même et s’informer au quotidien sur l’existence tangible de ses contemporains.

Jusqu’à présent, seuls les « gros » médias (radios, télévisions) étaient aptes à nous renvoyer un miroir de la multitude dont nous faisons partie.

Les artistes y pourvoyaient aussi au travers de leur fonction d’interprètes de la vie.

Seulement les uns comme les autres étaient et restent des observateurs subjectifs de tout un chacun.

L’immense différence dans le cas de ces nouvelles cartes de visites sur Toile, vient de la source de ces expressions individuelles qui n’est autre, ici, que les individus eux-mêmes.

Si l’on s’intéresse au public, il est donc important de constater qu’aujourd’hui et à l’avenir, le public est et sera également son propre auteur. Il s’inventera lui-même en toute conscience et aura de moins en moins nécessité de consommer… en matière d’art.

Lui-même fabrique, relaie et informe.

On s’aperçoit donc que contrairement aux idées reçues, une grande partie des personnes a parfaitement intégré la notion de contemporanéité dans l’art : de même que peu à peu, certains ont soif de fabriquer leur propre électricité, le public génère seul une partie de ses besoins créatifs.

Le public du théâtre traditionnel (j’y inclus le contemporain), est peut-être le plus en retard du point de vue de sa propre expression.

Les fameux « abonnés » consomment encore de la culture mais ne produisent plus qu’une faible dynamique de désir, simplement parce que le monde a changé et que sont apparus de multiples moyens efficaces pour beaucoup d’entre eux, d’être autonomes et « libérés » des professionnels du spectacle.

Ce n’est donc pas à eux que je souhaite m’adresser en premier pour tenter de redynamiser notre relation, mais à ceux cités plus haut qui passent chaque jour quelques heures de leur temps à se montrer aux autres et aller voir les autres, depuis leur domicile.

II - Les dialogues envisagés

Au-delà du projet scénique et l’incluant même à sa source, la véritable aventure que nous désirons tenter consiste à communiquer dés le départ avec ce futur public lui-même créateur de formes.

Il parle de lui et nous désirons parler d’Eux et de Nous depuis toujours.

Nous projetons donc au travers de la création d’un site spécifique, en lien direct et issu de vos propres structures, d’organiser sous forme de forums l’élaboration du futur projet théâtral.

Par le biais d’exposés du projet en cours et d’échanges de discussions sur le net, nous nous proposons d’informer mais surtout de nourrir notre travail du fruit de ces mêmes échanges afin de rencontrer bien en amont ce nouveau public et l’associer ainsi directement au résultat.

Ce n’est pas dans un but démagogique que nous voulons procéder ainsi mais pour bénéficier de la réelle influence psychique et concrète des divers réactions et commentaires sur le processus de création.

Bien au-delà, nous pensons même qu’une métamorphose de la relation est possible afin de retrouver un lien actualisé et fondé sur le désir et la nécessité de l’existence des artistes pour ce public.

Nous croyons en ce « Je » formulé aujourd’hui par un nombre croissant et par nous-même depuis notre origine.

Il contient et exprime la liberté d’être et de partager, indispensable aux transactions humaines.

Cette parole intime, nouvellement divulguée par les hommes et les femmes de ce monde, parle aussi des dernières heures de la hiérarchie pyramidale, en tous cas dans l’expression des valeurs artistiques. Il n’est plus temps pour les créateurs, producteurs, diffuseurs de spectacles vivants de croire encore à la particulière singularité de leur démarche.

Personne ne songe à s’illusionner sur la puissante geôle créée par l’économie de consommation des biens matériels.

Nous sommes tous encore pour longtemps prisonnier de ce système de pouvoir, mais la relative richesse du Web et la pauvreté certaine de la fréquentation des lieux de création, sont là pour témoigner d’un changement nécessaire dans l’idée que nous nous faisons du public potentiel et de notre façon de communiquer avec lui sur le monde.

Nous désirons et appelons son regard sur nous. Encore faut-il réapprendre à le lui transmettre.

III - Les procédés

Outre la création du site, plateforme indispensable, nous envisageons de fréquents moments de rencontres au travers des lieux de diffusions intéressés, étayés par une production adéquate.

Des rendez-vous, présentations, répétitions publiques, plages d’expressions libres des internautes avec lesquels nous communiquons, études et productions réalisées à leur propre sujet, constitueraient la progressive construction et les éléments mêmes de la programmation.

Au lieu de quelques dates à l’issue d’un projet abouti, nous imaginons un nombre équivalent ou supérieur d’étapes au long des saisons qui seraient autant de créations, morceaux véridiques de la chair de l’objet en cours ; en fait, spectacles autonomes en eux-mêmes.

C’est donc d’un appui constant et puissamment interactif de votre part dont nous avons besoin pour lancer la machine de « pacification » artistique que nous espérons voir naître.

La guerre froide mais louvoyante, bassement séductrice, pleine de tensions entre artistes-producteurs-diffuseurs-chasseurs-prédateurs aux abois et proie-public, convoitée et courtisée, a usé le système artistique-culturel qui n’a pas vu son pouvoir de fascination s’étioler.

Il nous faut reconnaître que l’oiseau s’est envolé plutôt que de céder à une panique civilisée mais déprimante.

Nous en pâtissons tous. A l’heure où notre ministère, pris de court, semble envisager la solution finale par la réduction des effectifs de compagnies, il nous paraît plus enthousiasmant de réinterroger la définition même du groupe de nos interlocuteurs-spectateurs.

A qui nous adressons-nous ? Que sont-ils devenus en quelques décennies d’activités culturelles et intellectuelles, ces spectateurs toujours possibles mais plus autonomes que jamais ?

Ils se manifestent aujourd’hui concrètement et font pousser leurs identités au dehors, comme autant de nouvelles espèces botaniques ; comme nous, artistes-créateurs à temps plein, avons désiré le faire auparavant.

Nous n’avons donc jamais été dans une aussi grande proximité.

Il n’est plus dés lors question dans l’imagerie inconsciente, « du dieu » unique incarné au travers de chaque acte de création, mais d’une myriade de petites figures bâtissant leur mythologie dont les artistes font également partie.

IV - Le Projet scénique 

Echafaudé à partir de trois matériaux essentiels :

Les communs :

  • Textes, sons, images, interprètes de la compagnie, filmages, mise en scène

Les nouveaux :

  • Participations effectives des spectateurs rencontrés au fil des échanges, aux films et aux pièces à venir sur de vraies bases contractuelles (échange de promotions par le biais de leurs sites et du nôtre …)
  • Diffusion du travail et libre circulation des données en cours par le biais des blogs et pages persos du public désireux d’être en lien avec nous

L’ensemble du projet dans sa démarche globale ainsi que le premier opus théâtral issu de ce travail s’intitulera La Toison dort et portera très directement le regard sur les comportements intimes de nos contemporains et des nôtres.

La source du sujet est naturellement ancrée dans l’une des toutes premières expressions et préoccupations du « Moi» : nos pulsions sexuelles et l’énergie libidinale qui en découle : l’excitation.

L’excitation, avec la consommation, constitue chez nous, êtres vivants, l’origine de tous les plaisirs.

C’est sur la base de ces deux entités qui peu à peu s’opposent : excitation-éveil et consommation-endormissement, que je souhaite articuler mon propos scénique.

Entre le « Je » qui singularise et le « Nous » qui unifie se produit la tension propre à toute œuvre d’art.

Il s’agit pour moi de faire naître l’arc électrique entre ces deux pôles.

Le dernier bastion de notre pornographie cachée se situe vers la fin des années 70.

Puis les salles dévolues au cinéma X disparaissent au fur et à mesure que se développe la consommation d’images fantasmatiques à domicile sur support vidéo.

Grâce à la vidéo légère puis à la micro-informatique et au tissage du réseau Internet, nous voici aujourd’hui au stade de la production artisanale et personnelle de notre propre pornographie.

Elle inonde désormais le monde entier de ses images accessibles d’un simple clic et remplace peu à peu notre honte puritaine par une soif grandissante d’exhibition du Moi. D’abord sous forme d’images brutes de son propre sexe,  puis lentement, par la création d’un discours, d’une pensée et d’un rapport dialectique à notre corps et celui de nos congénères exprimés sans entrave.

Nous sommes dans l’ère des pornographes, tant masculins que féminins, tant jeunes que vieux, de toutes orientations.

Je me revendique aussi comme tel et aspire à traduire un point de vue, à mon sens tout à fait progressiste, de l’usage de la pornographie dans nos vies quotidienne, notre communication et l’image de nous même.

 Fin de l'archive