Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

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David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

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Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.

Théâtre Dissolution

Les parques d'attraction_David Noir
Au coeur des Limbes - Les Parques d'Attraction - 2ème soir - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Le 25 avril, lendemain du dernier soir des Parques d'attraction, Didier Julius a écris sur sa page Facebook : « Hier, j'ai vu une création artistique engloutir son public. À moins que ce ne soit l'inverse. »

J’ai été frappé par l’élégance de la formule et la densité de son sens. C’est effectivement ce que j’ai vu aussi. À l’issue des cinq dates produites au Générateur, qui furent autant de métamorphoses évolutives de la forme, il ne fut plus possible pour un/e visiteur/euse étranger/ère de distinguer le public des performeurs/euses.

Après quelques jours de repos et mise à distance, je me remets progressivement à la rédaction de ce blog ; non plus sous la forme tendue du « Journal des Parques », mais au rythme des réminiscences et retour des images.

J’ai confié, depuis la fin, à plusieurs ami/es, que le sentiment premier que j’avais, était celui d’avoir fabriqué avec la contribution de chacun/e, une matrice autant qu’une sonde.

La matrice est la part organique et vivante de l’évènement qui s’extirpe du temps de son existence concrète, comme un poulpe ayant trouvé refuge dans une niche devenue trop étroite.

Pour moi, cette création, à la différence de toutes les précédentes, a la vertu de pouvoir poursuivre une vie virtuelle et autonome dans mon esprit. Je la ressens comme véritablement efficiente à travers son second aspect évoqué, la sonde.

L’illustration qui m’est venue est celle d’un robot, non futuriste mais tout à fait conforme à ceux déposés sur des planètes à l’étude. Son travail commence à peine.

À travers des connections psychiques encore mystérieuses mais dont je sais que le dispositif s’est mis en place en amont, notamment durant la rédaction du Journal, je me sens quotidiennement nourri de la myriade de micro évènements qui se sont produits durant le déploiement de ces Parques. L’image aquatique souvent invoquée durant ces préparatifs, me sert à nouveau de vecteur et confère à ces nuages d’informations, l’aspect « laiteux » de la semence des animaux marins se diluant dans l’eau, autant que celui des masses de plancton et de micro-organismes portés par les courants. Je me sens, depuis « l’expérience », soudain doté de fanons, propres à filtrer et trier les échantillons et les résultats d’analyses. L’image de la baleine, qui n’a cessé de m’accompagner, s’est inscrite dans mon cerveau jusqu’à y substituer son principe de fonctionnement nutritionnel à celui des réseaux de synapses.

Je vais désormais, nageant en surface autant qu’en profondeur, ma nouvelle tête hypertrophiée emplie de la connaissance de ce que j’ai vu autant que de tout ce qui a échappé à mes sens. Il suffit d’y avoir plongé pour ressentir le bénéfice du bain catalytique de la transformation - à condition bien sûr d’avoir accepté de s’y être ouvert corps et âme tout entier, ce qui reste l’affaire de chacun/e.

Il me reste à dire pour ce premier retour, que je ressens comme très important de donner du crédit à la réalité tangible du langage poétique qui se crée par cristallisations et agrégats suite à une telle traversée de soi. C’est tout le sens de mon propos dans ces pages et une part importante de ma démarche dans son ensemble. Je crois qu’un pas est fait pour moi et j’espère, peut-être différemment pour d’autres, vers la (ré)génération d’une forme de barrière de corail. Cela prendra peut-être mille ans, qu’importe dès lors que je sens mon ancrage dans un sédiment commun. Car, si j’ai initié les choses en grande part (l’autre vient de l’espace Générateur qui a appelé leur possible réalisation), le résultat premier, la riche masse protéique obtenue, est fruit de la dissolution des diverses individualités qui l’ont parcourue. Ainsi pour la première fois en présence de spectateurs, il y a eu fécondation entre moi, mon monde et les leurs. Il ne s’agit donc plus de dévoration d’une des deux parties par l’autre comme c’est, à mon sens, toujours le cas lors de la confrontation public/création. Phénomène qui, bien qu’ayant donné de splendides démonstrations de rituels sacrificiels consentis ou de fusions hystériques ou mystiques, de Woodstock à Oum Kalsoum, me paraît aujourd’hui révolu et symbole d’une parthénogenèse primitive.

Tout, entre public et représentation, parle constamment de la tentative de se reproduire et de s’accoupler par voie non sexuée - « sublimée » diront certains/es - par identification et processus rituel millénaire de l’adoration (l’élection) ou de son opposé, le bannissement. Le Spectacle parle habituellement de l’Union sous la sempiternelle forme du couple et de l’amour avec toutes les données que ces deux notions comportent.

Selon moi et peut-être d’autres dont je serai très intéressé de connaître le ressenti et les images résurgentes, Les Parques d’attraction ont su échapper à cette loi grâce à une intelligence collective qui, ne nécessitant pas d’adorer les mêmes dieux, a permis de poser le premier jalon d’une réflexion spectaculaire autour d’un mode de représentation mature, sexuée et indépendante d’un partage commun de valeurs sociales.

C’est donc une autre île, dont je fus le premier naufragé volontaire, que cette éruption a fait naître et dont la qualité principale revient à ce qu’elle a eu la capacité de me rendre, moi, géniteur des éléments chimiques déclencheurs de son apparition, aveugle à la totalité des aspects de son développement, sans pour autant - bien au contraire - me frustrer du pouvoir d’en jouir, car personne ne put avoir cette place. Je recueille donc, grâce à la non existence de ce trône interdit et à toutes celles et ceux qui composèrent la faune, la flore et le caractère minéral de l’île, de quoi me sustenter à long terme, sans nécessité d’avoir eu à dérober quoique ce soit à mes hôtes - chose assez rare dans le monde des représentations humaines pour que j’en fasse mention ici.

Le partage est bien souvent vécu, tant dans les couples que dans les échanges commerciaux, comme un arrangement mutuel dans lequel les grincements de la défiance tentent de faire oublier leurs couinements sous les vivats couronnant la transaction réalisée. À l’heure où une notion de civilisation aussi évidemment banale que le mariage pour tous excitent belliqueusement les esprits en souffrance, j’ai, solidement ancré en moi, le sentiment qu’il faut déjà aller bien au-delà quant à la notion d’Union. Il me semble urgent de comprendre que l’avenir des populations ne peut être radieux et paisible que soumis à l’acceptation d’une vision de l’amour, détachée de ses archétypes passionnels anciens et dans laquelle une part d’indifférence naturelle à l’existence particulière de l’Autre - mais non à sa souffrance - doit prendre une place raisonnée. L’iconographie, l’écriture et toutes les formes de représentations de l’esprit humain, tant à travers le corps qu'à travers la création d’objets artistiques, devraient, je le crois, s’orienter en direction du surgissement d’images mentales chamboulant le romantisme à multiples tranchants de nos façons d’aimer et de nous rassurer sur notre solitude.

Il y a tant à faire côte à côte - pour nous changer du face à face - et le monde est ouvert.

Le, toujours vieux, Théâtre et les sens qu’il porte ; de même que l’immémorial Amour, devraient être interrogés en profondeur pour les amener à révéler un peu plus que leurs éternels clichés et nous livrer plus fraîchement la formidable teneur de leur qualités actives. C’est le job de chacun/e de façonner un des membres innombrables de la pieuvre qui nous enserre le crâne. Le théâtre nourrit encore toutes les formes de représentations dont nous sommes abreuvés car il est à la source de toutes, comme matrice première des images des hommes. Nous vivons encore sous sa coupe et sa numérisation en informations sur le Web n’y change rien. Or, nous pouvons tous/tes y jouer désormais un rôle et en enfler la panse de symboles et de mots. La créativité artistique, industrielle, scientifique, rhétorique met nos vies en scène, même si nous pensons nous y soustraire ou nous en protéger. Et pourquoi donc le faire ? L’expression n’est-il pas le propre de l’homme ? L’engloutissement, au sens aqueux, n’est donc pas la dévoration, car loin de ne nourrir qu’un seul être, il met tout le monde d’accord par la submersion globale de tout ce qui est. Après moi, le déluge : je l’espère bien.

Théâtre Dissolution ou Dix solutions pour le Théâtre … il en faudra bien d’avantage, je le sais, pour dégager de sa carapace de kératine et d’algues, une créature fantastique qui ne sait même plus qu’elle dort, sous le limon des idées reçues et des applaudissements de complaisance. Faire à nouveau vrombir les ailettes des moteurs du vieux sous-marin ne sera pas chose aisée, mais il est possible que l’envie de s’amuser - à jouir d’être, à se révéler libre et créatif, à joindre à la virulence d’une sexualité aux sources nutritives enfantines, l’exigence d’une soif d’aimer adulte - suffise à le dégager du sol sclérosé où décidément, trop d’entre nous se contentent, avec un ravissement béat, de le voir enlisé, quand ils/elles ne contribuent pas tout à fait à son immobilisme.

Croire, Aimer, Créer ont une source identique : l’interrogation puissante sur sa place dans le monde et la portée véritable de ses actes, aussi infimes soient-ils, à échelle individuelle. Inventer des formes novatrices à ces colonnes vertébrales de nos existences est quotidiennement à la portée de toutes et tous. « Qu’ai-je fait de ma journée ? » est une question bien connue pour être utilisée en guise de scanner de la réalité de ses actes. Pour y répondre, il s’agit simplement d’être suffisamment honnête pour faire la part entre ses supposées limites, prétextes facile à la pauvreté de son action, et la réalité de sa volonté mise en œuvre. Ne « rien faire » n’est certes pas rien et ce n’est pas obligatoirement au poids des réalisations que l’on doit déterminer la quantité du « faire ». L’objectivité d’un regard posé, pesé et réfléchi, émanant de toute la subjectivité d’un individu sur lui-même, suffit à faire de quelqu’un une personne et non l’avatar d’un être humain. Entre ces deux pôles surgit l’arc électrique du génie dont nous sommes, je crois, toutes et tous, les hôtes. Les stimuler et les mettre en présence ne favorisent pas les « guerres », dans un environnement où le jeu des rapports ne s’articule pas autour d’une notion hiérarchique, sociale ou mondaine, des échanges. Les Parques a donné, entre autre, l’exemple que dire des textes, avoir des relations sexuelles, s’exhiber, jouer, penser, ressentir, chanter, attendre, danser, visiter ou ne rien faire, s’équivalaient parfaitement et pouvaient se côtoyer équitablement en terme de jugement de valeur et de prix attribué à la personne humaine. Je ne dis pas par là, que tous ces actes ont eu implicitement un impact sensoriel ou émotionnel identique pour qui en a été le témoin ou l'acteur/trice. Notre part de spectateur/trice et l'imaginaire qui lui est associée ont le droit d’être, évidemment, mais ce qui résulte de l'inspection de ce processus est qu'il est bien d’avantage du ressort d’affaires intimes résolues ou non, que d’un partage consensuel d'avis, soudainement érigés en goûts esthétiques.

Peut-être est-ce bien une des possibles solutions à la vie harmonieuse que l’exhibition (au sens de laisser voir naturellement ce que l’on est) ait officiellement droit de cité, alors que le jugement, prompt à s’exprimer, serait mis plus sagement en réserve, pour analyse et décorticage ultérieur, à distance des impulsions épidermiques et des violences réactives ? Qui sait ?

J’en sens un/e ou deux sourire à mes propos utopiques … À moi de sourire à mon tour, chers/ères lecteurs et lectrices, n’ayant jamais prétendu que cela fut facile de domestiquer les vieux démons endurcis qui souvent nous meuvent et toujours, nous habitent 🙂

                   

Journal des Parques J-18

Le prisonnier - Patrick McGoohan

Le prisonnier - Patrick McGoohan
Le prisonnier - Patrick McGoohan

C’est paradoxalement, arrivé au pied de ma montagne, que je comprends que je peux avoir du pouvoir sur les choses. Il suffit de me redresser et de la gravir. Frodon mon ami, tiens bon, encore quelques mètres à franchir qui te séparent du but.

Je vais, tambour battant, rattraper mon retard. Le retard d’une vie, mais pas uniquement la mienne, car le sentier que je me mets à emprunter à partir de ce point est celui commun à toutes les vies en quête d’elles-mêmes. Comme au cours de l’étonnant et extraordinaire dénouement de l’ultime épisode du Prisonnier, série devenue culte, réalisée et interprétée par Patrick McGoohan entre 1967 et 68, je compte bien, contre toute attente, arrachant son masque au N°1 lors de l’affrontement final, stupéfait, me rencontrer moi-même.

Qu’y aurait-il d’autre à découvrir, pour chacun/e, après d’incessants combats acharnés et de fuites, toutes aussi nombreuses, pour courir se cacher, ayant échappé au pire, si ce n’est les traits grimaçants de son propre visage, en proie à l’excitation de la bonne farce qui s’est jouée durant toutes ces années ? Nul autre qu’un Nous-mêmes ne peut nous attendre au sommet, bien content de la blague qui nous a fait tant nous démener pour parvenir jusqu’à lui. Jeu de piste fort bien mené, il faut le dire ; chasse à l’homme ou au trésor, rondement concoctée, avec tout le suspense qu’on est en droit d’en attendre. La plaisanterie se révèle savoureuse et juteuse comme une orange bien mûre. Rien d’autre à l’horizon d’une vie que sa propre figure ; mine réjouie, enfiévrée, exténuée, ravinée, émaciée, creusée dans sa chair par les ruissellements des années de conquête. Retour à la case départ sans rien de plus en poche qu’à l’origine, sinon une petite fiole, une ampoule de quelques millilitres à peine, contenant en solution outrancièrement dissoute, quelques grammes de connaissance de soi. C’est suffisant, selon les bons docteurs de l’âme, pour ce qu’on doit en faire et ce qu’il nous reste à vivre, arrivés à ce stade. Toujours est-il qu’il faudra bien s’en contenter. Contempteurs dubitatifs de l’homéopathie, passez votre chemin ou résignez-vous devant la maigre pitance et la solde à peine plus volumineuse, reçues en récompense de ses efforts par le troufion de base. Le gentiment courageux éclaireur parti aux avant-postes sera, si tout va bien, de retour, enrichi de ce qu’il possédait déjà, sa vie sauve, mais désormais glorieuse. Les fiers soldats ne cultivent pas l’amertume. Ils ne se suffisent pas de se contenter d’en avoir vécu les affres et les tourments, ils chantent les louanges de l’aventure qui les a menés jusque là. Je dois dire que de ce point de vue, je les comprends et si je n’aurai pas l’outrecuidance de me comparer à un combattant armé parti risquer sa peau sur les champs de bataille, je partage le sentiment du devoir accompli. On aura fait le job et c’était ce qui comptait avant toute chose. Le temps n’est plus aux états d’âmes, mais déjà aux souvenirs. Alors, reprends ton paquetage et marche droit comme si le sang de la légion coulait soudain dans tes veines. « J’avais un camarade » chantent-ils, à la fois pour ne rien oublier de la perte de ceux qui sont tombés, mais aussi pour se donner le courage de continuer d’avancer vers une mort, dont on ne sait jamais assez qu’elle est inéluctable. Le pas lourd et cadencé suivant la scansion des paroles qu’ils égrènent gravement, d’une voix semblant venue des entrailles de la terre qu’ils foulent, leur cohorte fait vibrer le sol et les ossements fébriles des corps ensevelis qu’il recèle. Notre terre se nourrit des cadavres qui, depuis des millénaires, se fondent en sa surface. Le trésor est là, sous nos pieds. Les morts sont nos assurances sur la vie. Leur famille aux membres innombrables, constitue notre avenir le plus sûr. Sans équivoque, nous nous retrouverons mes frères. Conscients ou pas, quelle importance ?

Nous donnons depuis quelques siècles, un prix à la vie qui finit par en dégrader la valeur du contenu. Il faut survivre à tout, par-dessus tout. Rien d’autre n’a d’importance. Et pourtant !

Moi-même, peureux d’entre les peureux, je crée timidement des spectacles dans l’espoir forcené que quelque chose, un enjeu plus infini encore que la trouille dont on m’a mollement modelé, prenne le dessus et m’apparaisse enfin comme un guide capable de me mener plus loin que la médiocrité de mon ambition d’être et de rester encore et toujours vivant. Oui, il y a mieux, j’en suis sûr, que cette fade lumière, étoile de la multitude si misérablement brillante, qu’on regarde, les pupilles éternellement vissées à sa pâle lueur, pensant qu’il ne peut y en avoir de plus chaude ni de plus précieuse. Non, la vie n’est pas tout et j’entrevois à la cime de ce pic rocheux qu’il me reste encore à arpenter, que le tapis volant patiemment tissé selon les détournements hasardeux et obliques de son canevas, plus souvent que par la rigueur de nos choix, peut nous porter ailleurs. Si par chance ou par quelques bonnes intuitions, une poignée de fils d’or ont pu y être enchevêtrés - nous ne possédons pas tous/toutes l’art de créer des compositions bien savantes - il est possible que nous nous élancions enfin vers des sommets bien plus hauts encore et peut-être, pour ne plus jamais redescendre. La majeure partie d’une vie peut, dans certain cas, se réduire à ériger un tremplin.

L’important, entend-on dire parfois, davantage que de ne pas rater sa vie est surtout de bien réussir sa mort. Peut-être, mais entre les deux, il me semble qu’il y a place pour un ultime essor vers une aspiration plus haute que la valeur attribuée jusqu’alors au simple fait d’être en vie et de s’y maintenir. Rien de mystique dans ma pensée. Je ne fais référence ici aucunement au religieux, qui décidemment, me semble un conte pour enfant guère plus palpitant que la programmation de certains théâtres ; ne revenons pas là-dessus. Non, je parle et j’espère avoir réussi à en exprimer au moins grossièrement les contours, de rendre son existence plus « importante » à ses propres yeux. Je conçois que cela puisse, ainsi exposé, ressembler au pire des paradoxes, puisque d’un côté, souhaitant en finir avec une idée trop inaltérable du vivant surévalué et de l’autre, évoquant un rehaussement de l’importance de l’existence. L’existence aurait-t-elle un sens, détachée de l’idée irréductible de vivre ? Malheureusement, mes balbutiements philosophiques sur un thème, sans nul doute, maintes fois abordé et raisonné par les penseurs de l’antiquité à nos jours, n’iront guère plus loin. J’ai conscience ce faisant, de simplement m’ouvrir une porte par laquelle ne pas aborder la vieillesse dans la seule crainte de la mort. Ce serait somme toute bien inutile.

Je suis aujourd’hui étonné de réaliser combien, étant plus jeune, j’ai dû considérer ma vie comme plus précieuse que moi-même ! Quel sens cela pouvait-il bien avoir ? Aucun. J’ai donc certainement vécu sans réellement m’appartenir. Sans comprendre que j’étais mon propre bien et que j’étais libre, et je dis bien aujourd’hui, m’en apercevant, totalement libre, d’en faire ce que je voulais. Libre à moi d’être un assassin, de tenter d’être président du monde ou de passer ma vie au soleil, sans autre ambition que de couler des jours entiers dédiés à l’insouciance. La question serait : pourquoi n’ai-je pas suivi selon mon cœur, l’une ou l’autre, ou toutes ensemble, ces trajectoires que la liberté m’offrait de choisir dans l’espace de ses vastes bras ouverts. Deux réponses, à mon sens, à cela, mais tellement concrètes dans les influences qui en découlent, que l’on peut dire en effet, que le libre arbitre ne peut qu’être une notion théorique. Primo, le poids des croyances insufflées par l’éducation reçue de mes parents et dont il a fallu un certain temps, pour voir que l’univers ne s’y résume pas, loin s’en faut ; deusio, la simple et banale peur de la mort ; crainte de perdre la vie en l’égarant dans des zones inconnues et incompréhensibles à mes sens ou en prenant des risques trop amples pour mes aptitudes supposées. Rien d’étonnant à cela, n’est-ce pas, puisque nous devons être nombreux/ses - à en juger des vies des un/es et des autres - à n’avoir pas compris instantanément que le temps ne faisait rien à l’affaire. Brève ou centenaire, une vie n’a réellement de sens que si nous l’avons dotée en guise de pilote automatique, d’une conscience aiguë de l’importance de ce qui la compose, bien davantage que de sa durée potentielle.

Le code d’honneur des chevaliers médiévaux, s’il s’est réellement appliqué, peut nous sembler désuet, c’est néanmoins bien vite mettre le voile sur une conception de la vie la vouant certainement à une moins grande longévité, mais qui reste d’autant plus actuelle qu’elle est porteuse de questions d’un ordre qu’il nous fait mal aux yeux de regarder en face. Je confiais récemment à plusieurs personnes combien j’étais effaré d’entendre, désormais intégré à la liste des formules de politesse usuelles et automatiques lancées à la cantonade chez les commerçants ou entre collègues en début de journée, le fameux « Bon courage !» censé épauler le malheureux ou la malheureuse allant affronter vaillamment sa journée de bureau. Quel foutage de gueule ulcérant ! Moi qui ne m’en trouve guère, j’ai au moins la conscience de la valeur des mots et galvauder ainsi cette qualité rarissime et complexe, comme si on l’emportait le matin sous le bras, en même temps qu’on prend sa baguette, me semble de la plus haute indécence pour les rares d’entre nous qui en font preuve réellement. Se figurent-ils seulement, ces gens inconséquents qui bradent une expression porteuse d'un sous-entendu si déterminant, ce qu'elle implique, lorsqu’ils lancent de façon tonitruante ou plaintivement - c’est selon - leur formule toute faite, sans davantage d’égard pour la justesse des situations ? Cela en dit long sur l’incohérence perpétuelle et désolante découlant du fossé creusé entre les mots et les actes.

Oui, la crise bien sûr, oui les méchants capitalistes, bien sûr,  mais bordel, au moins un peu d’honnêteté intellectuelle si nous ne sommes plus capable de croiser le fer pour nos idéaux, aussi bêtes furent-ils. L’époque moderne nous a certainement fait gagner en réflexion par rapport aux boucheries qu’ont été les guerres et qu’il n’est pas question de regretter, mais la bravoure des sentiments et des comportements a également sûrement beaucoup perdu au change dans l’acquisition d’un humanisme plus conscient. C’est du moins ce que nous nous plaisons, nous occidentaux, à nous dire, car sommes nous pour autant tellement plus pacifiés quand notre pacifisme nous vient de la terreur de la mort plutôt que du goût d’intensifier la vie ? Je ne suis pour ma part, lâchement belliqueux qu’à travers les mots, mais s’il me reste le temps d’une courte lutte à mener, j’aspire à ce que mon étendard ne confonde pas dans ses symboles, celui de la paix avec celui de la passivité. Les deux verges s’entrechoquant à l’entrée d’une vulve, portées sur mon drapeau, ne revendiquent ni la guerre des sexes, ni le combat des mâles pour posséder une femelle, mais plutôt la personnalisation de ces parties génitales, regardées avec si peu de naturel, pour que, semblant ouvrir la bouche comme des créatures héraldiques, on puisse les imaginer nous rugir à l’esprit :

« Un peu d’audace, un peu d’amour, un peu de désir et que résonnent les chants des pulsions humaines loin des fictions chimériques que nos têtes, emplies de démons ridicules, brodent autour ; les faisant passer pour morbides, de libération des mœurs en régressions perpétuelles, quand elles ne sont que dynamique du mouvement, fruit de la quête d'apprendre enfin à vivre un tant soit peu héroïquement l’instant ».

 

Trois minutes de sexualité pure en direct, ça n’était pas n’importe quoi,

Auriez-vous voulu me retenir ?

Des centaures et des hydres s’enfilant des colliers de dieux,

Des fanfares mythiques,

Des zobs divins croisant le fer avec des chattes crachant des poisons odieux,

Des fellations brillantes,

Des culs ouverts sur l’infini tout constellé d’anus et de cunnilingus,

Nos chairs à consommer sidérant les rayons de ma grande surface,

Toute garnie, ras la gueule, des peaux blanches yaourt de mes supernovas,

Et pas du sulfureux ringard tu peux me croire !

Je peux sucer ta bite par amitié pure camarade d’un soir,

Car on s’en fout un peu finalement de tout ça !

Sois propre et ça ira ; du moment qu’on chope pas le sida, seulement voilà …

Ma maille s’est filée, ma cotte s’est élargie,

Qui m’aime me saute et me suit et me saute

Et qui veut me chercher me trouve !

Il reste quelques stocks,

Oui mais bientôt fini les soldes !

Au placard les promos ! La rage façonne son tricot.

Je rentre en moi dans mon érection comme une araignée qui n’aura plus d’enfants

Et j’aiguise mon dard en l’espérant mortel,

Va t’en poser ton cul sur un ban de mariage,

Si tu crois que je vais avoir du courage pour toi !

Rien à foutre de tes aspirations,

Rien à foutre de tes espérances,

Tu t’ériges en je ne sais quoi, mais au fond tu veux juste qu’on s’occupe de toi,

Toi toi toi toi !

Pinocchio tout en bois ; tu ne sais rien, que toi !

Comme dans ces jeux à manettes, je suis mort plusieurs fois, crois moi !

Gay mother !

 

UN CUL RIT

Les Parques d’attraction – David Noir 2013 -  La foire aux consciences

Journal des Parques J-35

carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir

carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir sur logiciel PersonalBrain

Voici ce que j’écrivais dans l’une des présentations de mon projet, La Toison dort, pour sa version créée l’an dernier au Générateur.

Ce texte n’a pas été rédigé alors à destination des spectateurs, ni de mon équipe, mais faisait partie d’un dossier de demande d’aide de financement. Je livre ce détail, car savoir à qui il était adressé permet de comprendre ce que j’aurais voulu que de parfaits étrangers (et qui de plus étrangers que les membres d’une commission ?) perçoivent de cette aventure. C’est donc une vision, lointaine, globale et globalisante comme on peut l’avoir d’un astre choisi au milieu de milliers d’autres, sur lequel on inviterait l’observateur ignorant à braquer son télescope.

Pur recyclage me direz-vous. Oui, en effet car je revendique hautement (voilà que je parle comme Jean Dubuffet !) cet aspect là de mon travail, tant organique qu’issu d’une manufacture. Rien ne se crée, tout se transforme, paraîtrait-il et c’est ainsi, par un pétrissage constant des matières, tant physiques qu’intellectuelles, que j’ai délibérément choisi de procéder depuis quelques années, dans le but d’obtenir, mieux qu’un compost, un terreau riche et adapté à ma propre croissance. Il ne s’agit pas de me considérer comme autosuffisant ; les influences et apports extérieurs sont les bienvenus. Ils doivent cependant être aptes à survivre dans mon milieu, à s’épanouir dans ce sol autant que dans cette atmosphère. Tout dans la vie me semble plus ou moins question de pH ; trop acide pour les uns ou trop basique pour les autres ; mal adapté à son milieu ou environnement hostile à son développement, dans les deux cas, ça crève. D’où la franche et prudente neutralité de certain/es. Bref, il n’y a pas dans cette « reprise » que cet aspect des choses. Je veux également m’en servir pour tenter de définir plus précisément, ce qui à mon sens va être potentiellement différent dans ces Parques d’attraction qui se préparent. Voici d’abord le texte, viendra l’analyse ensuite :         

« La Toison dort s’adresse avant toute chose au « Public », si cela veut dire quelque chose d’englober ainsi sous un terme générique, la diversité des individualités venues vivre des instants si différemment partagés en un même lieu. Néanmoins, c’est bien dans sa globale étrangeté, que la somme des spectateurs est ici abordée. Comme un vaste corps pouvant possiblement entrer en collision productive avec le nôtre ; une planète lointaine abritant une civilisation intrigante, aux confins de la galaxie mise en place. 

De la même façon qu’en 1969, à bord du vaisseau Apollo XI, puis en 1972 sur la sonde spatiale Pioneer X, la Nasa embarquait un message de paix accompagné d’une illustration représentant l’être humain et sa position dans le système solaire à destination d’une potentielle vie extraterrestre, générer une œuvre vivante revient pour nous, compagnie, à tenter un contact entre une expression nouvelle et ces multiples porteurs de langages inconnus que sont les spectateurs et spectatrices. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans les missions ultérieures, Voyager 1 et 2, fut adjoint un disque multimédia contenant des sons et des images de la Terre ; une « bouteille à la mer interstellaire » selon ses concepteurs. Quoi de plus similaire aux supports que nous utilisons fréquemment aujourd’hui en scène pour diffuser les codes de nos civilisations personnelles. 

C’est en utilisant ces notions de « bouteille à la mer » et d’infini cosmique que s’est imposé peu à peu le concept de « La Toison dort » comme étant celui d’un voyage à travers l’espace - temps vers mes contemporains ; de l’antique fantasmé au réel du moment présent, de la préhistoire de l’esprit humain à la parole la plus trivialement banale de notre quotidien. La scène en serait l’astronef et la mythique quête de Jason, le carnet de bord. Traces et itinéraires, cartes et mémoires des lieux de l’intime en constitueraient le parcours. Le Chaos serait lui aussi convoqué comme on se doit de le faire, pour chaque création d’origine, pour chaque naissance d’un monde. Restait à en scientifiquement construire les étapes poétiques de son épopée. Tout d’abord un texte, une parole. Celle-ci vint facilement comme étant celle d’un personnage, ce Jason que j’avais en moi, héros de peu de foi, explorateur avide des âmes et des corps se tenant sur sa route. Il suffirait de le laisser parler, énoncer sa vision en stratège inquiet et déterminé comme un animal qui cherche sa pitance. En résulterait une quête sans concession aux préceptes sociaux, une lutte violente et désirante à la dimension de sa soif d’exister.

À travers de nombreuses expériences préalables, comme autant d’essais préparatoires, « La Toison dort » a interrogé son format. Initialement micro planète, agrégat de poussières compactées en une adresse simple et directe aux spectateurs, puis déclinaisons évolutives vers des solos élaborés et finalement accompagnés d’autres présences, l’entité « Toison / Jazon », désormais orthographiée d’un « Z » plus vif et tranchant, a fini d’échafauder son périple. S’éloignant du plateau obscur et isolé des théâtres, sa forme en expansion englobera scène, salle, public en une vaste matrice où toutes les frictions moléculaires seront possibles. Un gigantesque tube à essais dans lequel les forces mises en présence auront davantage de probabilités de fusionner, de s’aimanter ou de se repousser. Nous présentons donc un système dans lequel texte, musique et sons, corps et costumes sont à portée de main du visiteur, de la visiteuse. Une exposition fleuve qui déroule son parcours au rythme de celui ou celle qui y pénètre. »

Voici donc condensée, une partie de ce qui pouvait refléter l’esprit des choses pour moi il y a un peu plus d’un an. Cette base reste toujours valable ; c’était un bon petit pas pour l’homme que j’étais accompagné de mes partenaires et grand bond pour mon humanité ; et peut-être un certain saut pour la leur, à elles et eux d’en témoigner ou pas.

Ce qui devrait changer :

Une fois les portes du village franchies, les colifichets échangés, la peur redescendue, la langue vaguement comprise et les contacts amorcés, j’aspire à ce que nous bredouillions moins, les un/es et les autres, l’ensemble de cette grammaire et de ce vocabulaire. Le propos ne peut pas se résumer à « aller plus loin », ce qui ne voudrait rien dire, mais à ce que s’épousent des civilisations. Nous sommes arrivés en « conquérants-découvreurs», un peu à la Christophe Colomb ; je rappelle que tout ce questionnement et ce processus posent à la base de réellement « aller à la rencontre de » et non d’inviter à venir être vu et consommé. Comment « aller à la rencontre » dans un voyage immobile où celles et ceux que l’on s’est fixés pour objectif de rejoindre sont sommés de faire en premier lieu le déplacement ? C’est l’étrange paradoxe auquel convie toute œuvre artistique. C’est aussi pour en modifier un peu la donne que j’utilise Internet pour d’ores et déjà, établir le contact avec celles et ceux qui le souhaitent. Partageant le goût de ne plus transporter le spectateur-auditeur dans un fauteuil, la reine Anne nous a donné sa confiance, à moi et à mon équipage, pour que soit affrété le vaisseau amiral Générateur sous la forme d’un dispositif de bathyscaphe qui serait notre Santa Maria. Avons-nous découvert de nouvelles Amériques en croyant toucher les Indes ? Pour l’heure, je l’ignore. C’est au cours de l’expédition à venir que nous allons voir si le mixage des cultures peut se faire, on l’espère, dans un peu moins de violence que ne s’acheva la rencontre des espagnols avec les indiens !

Dans le concret, pour se fondre en un seul peuple, il faut : soit adopter la langue et les coutumes de l’autre, soit accepter d’écraser ou se laisser réduire, soit, et c’est cette méthode que je souhaite mettre en œuvre, fusionner en une entité, si ce n’est totalement nouvelle, du moins différente. Fatalement, dans un tel processus, les ego en prennent un coup. Et il ne s’agit pas de résister sous peine de rester irrémédiablement coincé/e à bord. Non, il faut prendre une grande respiration, son courage à deux mains et d’un seul trait, descendre à terre. Une fois qu’on y est, ne pas tarder à aller voir en détail qui ils et elles sont, en ayant soin de ne pas être intrusif, ni naïf, ni bravache, ni … rien, somme toute, mais avec un certain savoir faire, qui pourrait se résumer en un putsch politiquement émotionnel teinté d’humour. Être un bon acteur quoi. Juste soi, déguisé mais sachant s’amuser autant qu’être gravement à l’affût, avec implication des corps, des regards, des mots et des images. C’est un peu vivre ensemble l’espace d’improvisation qui précède le spectacle, mais attention : qui néanmoins va bien vers le spectacle, se meut vers (sans pour autant forcément l’atteindre à tous prix, c’est là une des différences avec le challenge du théâtre) ; ce qui signifie qu’il n’est pas atone

Pour ce faire, je donne le départ, certes ; c’est l’encadrement rigide qui fait l’armature du vaisseau :

Textes, esthétique, pensées sur les murs, blagues à deux balles, panel de chansons, scènes et comportements, ambivalences, outrances, nudités et identités variées … mais après, à Dieu vat et vogue la galère ! Ce qui sera bien différent de la première cession, c’est si chaque soir, apparaît une nouvelle frange de ce monde mixte dont j’ignore tout encore, où nos propositions trouveront écho et seront modifiées par les attitudes et actions en retour. L’ultime étape serait que nous n’ayons plus qu’à réagir et que les sources des affluents s’inversent. Renoncer au « spectacle » pour en faire de meilleurs me semble une bonne optique. Je fuis aujourd’hui comme la peste et le choléra réunis, les représentations dont je peux prévoir le déroulement à l’avance. Qu’elles s’incarnent sous la forme de livres, pièces, films, œuvres plastiques et même, individus, peu importe, je ne goûte pas le plaisir d’être conforté dans mes prévisions. Sans doute aussi là, un certain goût de l’échec ou de la catastrophe à équivalence avec le succès ; il n’y a rien à réussir ou à rater dans mon entreprise, disais-je il y a 15 ans à mes partenaires tout juste réunis pour la première séance de répétition des « Puritains ». La conquête ne peut exclure l’échec ; c’est son mouvement qui importe et il n’est pas exempt de fluctuation. Il faut tenter, se perdre, épouser, comprendre et surtout, poursuivre.

Et épouser, il faudra le faire autant de fois que ce sera possible, quitte à se trahir soi-même par moment, juste par plaisir de le faire, jusqu’à ce qu’un jour, une fois tout balayé, une fois sangs et sueurs mêlés, il n’y ait enfin plus de règles qui s’imposent et que soit oubliée l’origine.

 

 

 

Juste savoir qu’existent les poissons

Cousteau_David Noir

Cousteau_David Noir

Oh les banalités ; oh les conneries ; oh ; j’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre ; ça pue ; ça pue ; ta connerie d’expression au poste qui va tout droit dans ta connerie de micro que tu tiens à bout de main. Ta gueule une bonne fois, putain ; ta gueule ; ta gueule ; ta gueule. Comédien, écrivain, artiste, politique, sociologue, psychanalyste, ouvrier, syndicaliste, pauvres et riches, mais fermez vos gueules et qu’on ne vous entende plus. On. Moi. Le monde du silence. Cousteau sans son chapeau et le son baissé. Juste les poissons. Même pas la télévision justement. Rien que les poissons ; et qu’on ne soit pas là pour les voir. Que personne ne relaie ce que l’on sait déjà. Même ce que l’on ne sait pas. On ne peut rien, rien apprendre de cette façon ; de cette façon, toujours la même, de parler, de transmettre, d’exprimer. Ne savent-ils pas que tout est contenu dans l’intention, le style, la manière ? Merde, faut-il leur apprendre à ces gens de média et d’écriture, qu’il ne faut pas ; qu’il est immoral ; qu’il est dangereux et barbare de les faire, ces césures malhabiles en fin de phrase, juste pour respirer ou enchaîner sur un autre sujet, alors qu’ils parlent de morts ; de centaines de morts ; parfois de milliers de morts et ainsi, tous les jours. Un faux suspend, une inflexion qu’il ou elle ne pense pas ; c’est le journal télévisé ; c’est la radio. Apprendre à jouer proprement, bon Dieu puisque c’est du spectacle ou bien … Oui, juste savoir qu’existent les poissons. Que vive une culture sourde et morne ; invisible sous la vase des mers. Inconnue ; riche ? Peu importe ; il suffit qu’elle ait existé. Qu’est-ce que tu dirais de ça hein ?

Fabriquer son site, c’est heureusement aussi une façon de raconter.

Viol long courrier

Don DSK - David Noir

Don DSK - David Noir
David Noir - DON DSK - Montage photo

Je n’ai pas réellement blogué depuis les premières images de l’affaire DSK. À l’opposé de nos formidables médias, presse écrite et TV, ne sachant plus où donner du scoop, tirant comme de la guimauve les pauvres bribes d’infos qui leurs tombaient pour animer le paysage contre toute éthique juridique, je trouvais que le spectacle était trop énorme, trop sidérant pour jeter mes commentaires à chaud sur le papier, comme un poulet de batterie soudain lâché en plein air et trop excité par ce nouvel afflux de liberté pour ne pas en avoir une crise cardiaque.
Non mais …se rend-on bien compte de la chance qu’on a de vivre enfin une telle dégradation du monde politique et médiatique en direct ? Mesure-t-on bien les conséquences sur la représentation et le monde d’images dans lequel on nous fait vivre à longueur de temps, depuis que la pub a eu l’audace de se faire admettre comme une valeur ? Pour ma part, je ne cesse de trouver ça inouï et suis dans l’espérance joyeuse et quotidienne que ça empire. DSK, Tron, avant eux, Alliot-Marie, Ferry, Longuet, bientôt Lagarde, sans compter l’exécution sommaire, glissée vite fait sous le tapis de Ben Laden, par un Obama qui n’apparaît plus tellement différent des autres … Encore, encore ! Vivement que ça continue ; que la classe politique se roule dans la merde sur la pente désormais irrémé …diablement (!) glissante de son avidité. Espérons qu’une bavure sans précédent atteigne la chère Marine ; encore qu’en l’occurrence ce soit plus difficile, puisqu’il est plus délicat d’entacher la crasse ouvertement visible et que les saluts nazis (belle nouveauté !?) au sein de sa formation, ne suffisent pas à nous étonner efficacement.
L’être humain créature fascinée par les images au-delà de toute mesure, voit enfin affleurer Dorian Gray sous la croûte du vernis, venu faire son office.
On a eu beau savoir instinctivement les choses, se douter des pires malversations en hauts lieux, ça n’a jamais changé rédhibitoirement rien. La connaissance ne fait hélas pas le poids face aux croyances. Ça n’est pas nouveau. Nous sommes des êtres coupés en deux et savoir n’influe que très peu et très lentement nos comportements. De cet état de fait découle d’un côté une masse de réflexion phénoménale aujourd’hui accessible non seulement dans les ouvrages écrits, sur les scènes de spectacles, mais également sur le net, et de l’autre, des attitudes immuablement inertes. Aucun lien ne semblait jusqu’alors réellement se faire entre nos consciences et le réel de nos situations d’esclaves. Bien sûr, il y a les réactions d’overdose : 1789, mai 68 chez nous et toutes les autres qui se passent ailleurs, dans ce moment même et à venir. Mais en ce qui nous concerne, de la tête du roi roulant dans le panier (imaginons seulement le choc médiatique que ça a pu être à l’époque !), à la chaussée de Paris dépavée pour en jeter les pierre sur la force publique, en passant même, pourquoi pas, par la révolution des urnes et l’élection de Mitterrand en 81 (n’entendait-on pas alors des militants émus proférant : « 23 ans que nous attendions ça ! »), notre rapport de simple citoyen au pouvoir a certes évolué, mais ne s’est jamais réformé. Nous continuons de croire bon an mal an, qu’après tout, c’est bien malheureux que le pouvoir soit l’attraction des mégalomanes, mais « peut-on faire autrement que d’être dirigés comme des enfants sous tutelle, par les grands qui savent tout de ce monde trop complexe pour nos petites têtes », n’est-il pas ? On les craint ; on envie leur puissance ; on s’en méfie ; on leur en veut ; on les déteste même ; et puis de temps à autre, une nouvelle tête de marotte un peu différente, un nouveau messie à la langue enjôleuse se pointe sur les ondes et les écrans et le tour est joué pour les bons cons de français que nous sommes. On n’a plus qu’à se l’enquiller et jouir du plaisir de se lamenter sur notre déception durant cinq ans.
Et bien, j’ai le sentiment, moi, que quelque chose s’est amorcé de bien moins spectaculaire qu’une révolution et de peut-être beaucoup plus efficace en terme de thérapie sociale, pour nous guérir de la nécessité de nous doter de « pères » et « mères » pour guider nos vies à travers les dangereux marais du monde. Que peut-être, j’aime à le croire, l’homme, la femme, « du commun » comme eut dit Jean Dubuffet est, à contre cœur pour l’instant, en train de devenir adulte. Non, je ne crois pas qu’il s’agisse à nouveau de faire la révolution comme on l’a toujours entendu. Il n’y a pour l’instant - je parle de ce pays-ci - plus matière à faire couler du sang dans le caniveau et c’est une chance pour nous. D’autres se sont salis les mains et les consciences à notre place auparavant. Grand merci à ces monstres que furent les Saint-Just et autres Robespierre, car je n’aurais pas aimé en être. S’offre à nos yeux actuellement, l’occasion pour toutes et tous, de nous dessiller réellement, de nous affranchir de l’impact pervers des images en digérant les vrais chocs symboliques que trahissent leurs manipulations. La machine s’emballe peut-être plus tôt et rapidement que nous ne l’espérions. C’est là la revanche de le vraie démocratie qui, si nous sommes suffisamment à l’écoute de ce qui advient, pourra retourner les désormais infâmes outils médiatiques contre ceux-là même qui les agitent. Comment ? Tout simplement en nous en détachant. En leur retirant le pouvoir qu’on leur a imprudemment laissé prendre, séduits que nous étions par leur proximité apparente avec l’art, le cinéma, le graphisme, l’humour ludique.
Non, il n’y a jamais eu d’humour derrière une publicité qui ne vise qu’à vendre sa camelote. Non, il n’y a ni finesse d’esprit, ni empathie derrière le discours d’une banque ou d’une compagnie d’assurance. Non, il n’y a pas d’amour sincère pour son peuple chez un dirigeant qui, dans le meilleur des cas à son insu, est strictement soumis à sa soif d’incarner un modèle pour ses ouailles. Toutes et tous, quand ils et elles ne sont pas de purs escrocs conscients de leur déguelasserie, n’aspirent qu’à être de merveilleux guides auxquels nous voueront une reconnaissance la plus longue possible. Ah ! Incarner le bien, la droiture, l’efficacité, le pugnacité, la bienveillance, l’autorité, le respect, la compréhension … Quelle extase tranquille ! Quel chefaillon n’a pas rêvé d’un tel impact : être aimé pour ses vertus. Et je suis bien placé pour vous le dire, car qui est plus chefaillon qu’un metteur en scène, mis à part un chef de rayon, un maton, un enseignant ou un contremaître d’usine ? Nous en rêvons toutes et tous d’être un bon parent, égal ou antithèse des nôtres ; en tous cas, meilleurs que ceux qu’on n’aura jamais eu. On dirait presque que ce serait le but du pouvoir suprême d’être aimé pour avoir été un bon berger. Même l’ignoble Staline était ému aux larmes en se voyant représenté fort et plein de compassion, aux dires de l’enfant d’un réalisateur de ses fictions de propagande qui attendait le verdict du Père des peuples, pétri d’angoisses, à l’issue de chaque projection. Eh oui … que d’émotions à distance des charniers !

Le truc qui nous arrive l’air de rien, c’est peut-être de se donner timidement le courage de ne plus en avoir besoin, des petits pères et des petites mères. D’en avoir ras la casquette de s’auto convaincre que seule une personnalité « paternante » peut nous protéger des agressions et des conflits. Et si nous réalisions que c’est nous les employeurs, qu’il ne s’agit pas de leur donner notre voix (symbole terrible ! Qui peut parler par ma voix ? Sommes-nous donc muets et sans intelligence ?), mais de passer commande à leurs services de telles ou telles tâches nécessaire ?

Je suis donc profondément heureux, et ce n’est pas un hasard, que des scandales sexuels viennent à notre secours pour rebaptiser l’humain dans ses fondements. Cessons de rêver ce fantasme de la Pureté sous l’apparence de divinités, de princes et de princesses, de rois et de reines, d’humanistes et de dirigeants responsables, car elle n’existe pas en nous. Bien sûr nous sommes toutes et tous capables de sentiments et même parfois, d’actions nobles à nos yeux, mais ce n’est là qu’exceptionnel et il nous faut réaliser une bonne fois que ce n’est qu’à coup d’efforts considérables et maintenus que nous nous civilisons, que nous nous rendons meilleurs. DSK a-t-il abusé de son pouvoir immense ? Vraisemblablement ; peut-être oui, peut-être même sans véritable conscience de le faire ou peut-être est-il lui-même victime d’une mise au placard expresse par voie de tentation sur ses faiblesses. Sa victime présumée a-t-elle été forcée sexuellement ? C’est malheureusement tout à fait possible, vu sa situation sociale au regard de celle de cet homme. Tout ça, c’est l’objet de la justice et je ne suis pas capable de savoir si elle s’exprimera réellement. Ce que je peux par contre analyser, c’est que la littérature et la musique nous ont fait admirer Don Juan et que quand on se trouve face à la possible figure réelle du grand seigneur méchant homme, on ne peut supporter qu’il reste impuni, alors que son icône mythique suscite notre émoi lorsqu’il défie la loi de Dieu et des hommes. Le marginal flamboyant qui donne espérance à notre soif d’être libre de toute entrave, devient une ordure méprisable dans la vraie vie. Casanova n’est soudain plus un libertin audacieux quand on approche trop près de sa couche. La question qui se pose alors n’est plus une simple question de justice à propos d’un homme mis en cause pour ses agissements, mais de savoir si oui ou non, nous admirons le mal, à quelle distance et dans quelle proportion nous lui faisons une place dans nos cœurs ? En quoi en avons-nous besoin pour être et nous rêver plus puissants, dévastateurs et « révolutionnaires » que nous sommes. Car, on l’a assez écrit, s’il est une figure de la révolution, c’est bien Don Juan et plus encore, Don Giovanni.
Quel changement d’époque ! Souvenons-nous seulement à la veille de ces années Mitterrand, quand la silhouette magnifique et inquiétante de Ruggero Raimondi tapissait les murs de Paris et des grandes capitales européennes, combien il ne nous venait pas à l’idée que le velours de son chant, la subtile mise en scène de Losey et la musique de Mozart ne racontaient rien d’autre que la gloire d’un homme hors du commun, entamant sa passionnante descente aux enfers par le viol d’une femme, Donna Anna et plus accessoirement, le meurtre de son père qui passait par là. Pour en avoir été fan inconditionnel, littéralement transcendé par l’œuvre et cette interprétation sidérante, je peux vous dire qu’une nuée de femmes hystériques suivaient le chanteur dans tous ses déplacements sans être perturbées le moins du monde par l’ambiguïté de l’œuvre quant à la condamnation du viol. Le terrible seigneur finissait puni certes, mais sans jamais se repentir et c’était là tout le plaisir qu’il nous donnait. « Quel panache ! » se disait-on entre fans, tout sexes confondus. Ce que je tente de soulever ici, c’est l’impact de l’épuration morale sur la production d’images et de sens et comment elle a évoluée depuis, peut-être le 11 septembre 2001, mais possiblement avant. Il y eu, peu de temps après le triomphe de ce brillant Don Giovanni, né du désir visionnaire de Daniel Toscan du Plantier, le déferlement du sida ; nouveau choc en ce qui concerne l’association des imageries sexuelles qui forgèrent alors ma réflexion, ma vie intime et mon mental. La « perversion », comme on pensait plus facilement alors dans la sphère underground héritée des seventies, était le chemin pour devenir un « beautiful people » et non une de ces racailles pitoyables de tout venant, qui contribuaient au monde médiocre de l’économie de marché par son petit labeur quotidien.
Exit Strauss-Khan, sa victime infailliblement traumatisée, sa femme juste et compatissante et son acte de violence réel ou supposé. Ce qui me parle dans ce spectacle hors norme, c’est le déni généralisé aujourd’hui, de la nature humaine. Inutile de sauter sur l’occasion pour faire son kakou citoyen, vociférer, huer féministement ou se payer une tranche d’indignation à mettre dans son CV. Tout ça existe, je ne le nie pas évidemment et croyez bien que si on pouvait faire d’un coup de baguette, que mes congénères masculins cessent, pour une grande majorité de se comporter comme des gros lourds, brutaux, sanguinaires, misogynes et homophobes, je m’habillerais en fée. Le problème, et le seul à mon sens, c’est qu’on ne s’admette pas naturellement violeurs, pédophiles, castratrices et bourrés de la haine la plus sourde, armée d’un contentieux parental à faire payer à toute la planète. C’est ça notre réalité animale ; c’est ça être un humain Pur. Tout ce qui fait de nous des êtres tolérants, supportables et civilisés n’est que le fruit de nos efforts, de notre curiosité, de notre apprentissage personnel et non de notre éducation qui, non maîtrisée, conduite par de vieux enfants perdus sans réelle expérience, ayant pour nom : parents, aboutie le plus souvent à l’inverse, on le sait bien. Ce n’est pas une porte ouverte que j’enfonce là ; car si tout ceci semble parfaitement admis ou connu, ce qui fait toute la différence est de se le dire et d’y croire. Pour ce faire, la pratique du théâtre donne toutes les clefs à celles et ceux qui ont l’intelligence de s’y adonner et devrait en inspirer d’autres, si ce n’est la population entière.
Être un jour en situation de jeu fait comprendre définitivement et concrètement toute la dualité qui nous habite. Et si l’on est un tant soit peu honnête, on réalise que nous ne sommes pas « bons » et que le sujet n’est pas là. Qu’hommes et femmes sont capables des pires exactions sans aller les chercher aussi loin que dans les infos du jour et que la trahison de ses idéaux est la voie la plus facile pour répondre aux problèmes que nous posent l’existence. Se comporter en juge d’autrui reste la place du spectateur et pour jamais, ceux qui ont foulé une scène ne pourront revenir insouciamment s’asseoir à ses côtés. Faisons donc du théâtre pour mieux voir le monde des représentations se fissurer. Et pas n’importe lequel. Un théâtre qui voit et comprend, qui montre, traduit, transforme et ne fait rien d’autre qu’attendre, ressentir et réfléchir, pour que jamais nous ne soyons tentés d’être à notre tour un jour, des politiques.

Internet tend les bras aux brassages des esprits et le spectacle vivant créé la réunion des corps. Ne laissons aucun état, ni institution décider de ce qu’il est bon d’y dire ou d’y montrer. Ne laissons aucun eG8 évincer la société civile des débats sur les avantages économiques du Web. Les enjeux sont énormes et c’est bien cette révolution qu’il ne nous est pas permis de nous laisser confisquer. Les créateurs de logiciels libres, Richard Stallman, Linus Torvalds et tant d'autres moins connus, nous ont fournis des outils imparables pour prendre la mesure de ce qui rapprochent des millions d’entre nous à travers le monde : notre désir de paix, de solidarité et d’indépendance, nos capacités créatrices et nos intelligences. Servons-nous en chaque jour d’avantage pour en comprendre les finesses et les pièges, pour échapper une fois au moins, à être de simples consommateurs devant nos ordinateurs. Créons, bloguons, faisons des sites pour comprendre notre monde et pour le plaisir d'échanger. Si les puissants s’adonnent à des actes répréhensibles et pervers, c’est tout simplement parce qu’ils en ont les moyens et qu’il suivent la pente banalement naturelle de l’humain surpuissant et je parle là de l’abus de puissance dès ses premières marches, au seuil du moindre bureau. Notre chance à nous, individus lambda, est de ne pas désirer le pouvoir, mais les moyens. Les « bons », dans tous les domaines, ne sont pas ceux qu’on nous vend. Pas d’avantage en création qu’ailleurs. Cessons d’être fascinés par les images des autres sans avoir produit les nôtres. Boycott par indifférence et création personnelle ouvrent les chemins d’un autre fonctionnement. Nous ne serons « sauvés », ouverts à autrui et honnêtes dans nos comportements, que par le constat conscient et généralisé de notre nature intime évidemment sexuelle et avide. La mettre en mot, en scène, en lien, en dresser le portrait sans morale, la transcende et nous rend insensible au désir brut d’abuser de nos forces primaires. Nul besoin de fouler la scène redoutable de la vraie vie comme terrain de ses passions extrêmes. Leurs représentations sont tout aussi véridiques. L’actualité nous en donne bien la preuve, puisque tout est image pour nous désormais, dans notre perception du vaste monde déléguée aux médias.
Oui, depuis les débuts de notre humanité, viols et meurtres ont certainement été des pratiques d’usage courant pour jouir et assouvir ses désirs. Nous sommes encore de ceux là et rien ne sert de le nier ou de s’en offusquer à travers la dénonciation de boucs émissaires de nos travers. Que ceux-ci soient mis hors d’état de nuire en attendant mieux, que les victimes soient autorisées aux meilleures réparations possibles et pour le reste, forgeons des plans d’avenir : s’emparer de nos cerveaux et offrir sans complaisance un mur de refus aux figures grimaçantes qui oeuvrent par la séduction à leur carrière de prophètes aux jambes courtes. Délaissons ce système, n’en prenons que l’utile pour créer notre agréable, car c’est lui qui doit changer et devenir notre outil. Oui, depuis l’enfance, le viol, c’est la vie ; mais la vie, c’est également ce que nous décidons d’en faire, ici et maintenant, avec les moyens immédiats mis à notre portée, afin que pères et mères symboliques deviennent à tout jamais des fantômes inutiles.

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

Une visite inopportune

Une visite inopportune_Copi_Athénée

Une visite inopportune_Copi_Athénée

Je n’ai pas l’intention d’utiliser ce blog pour y publier de la critique de spectacles et d’ailleurs je ne suis pas payé pour ça. Néanmoins je post ici une simple réaction et non une analyse, à la pièce de Copi, « Une visite inopportune » montée à l’Athénée et dont j’ai vu une représentation hier. Je sors peu, préférant me cantonner à mon travail plutôt que me pencher sur celui des autres, mais il m’arrive naturellement d’aller voir jouer des amis, d’être attiré au détour d’une information par des créations inconnues et intrigantes ou, plus rarement de céder à l’envie de prendre un peu la température de ce qui se fait actuellement sur les scènes de Paris. En l’occurrence, il s’agissait hier d’aller découvrir une nouvelle prestation de cet acteur formidable et inventif qu’est Michel Fau. Evidemment, l’attente dans le hall d’un lieu comme l’Athénée, avec son public de freaks grotesques et mondains, n’augure jamais rien de bon. Rien ne change de ce point de vue, à chaque théâtre son ridicule social. Le spectacle, toujours le même, commence là dans ces lieux de représentation, par les tragiques visages décatis des vieux fardés qui font mine de rire et ceux des plus jeunes, endimanchés pour l’occasion, qui eux aussi montrent de belles rangées de dents, les uns faisant croire qu’ils oublient la mort, les autres trahissant qu’il ne se doutent pas vraiment encore de sa réalité. Ce ballet habituel étant mis entre parenthèse dans mon esprit, je m’asseyais, attendant l’amie qui m’accompagnait et la pièce qui ne devait pas tarder à commencer.

Ça commence enfin … et ça finira de même. Je ne détaillerai pas la mise en scène, décor, costumes, jeu des acteurs … tous vociférant d’une même voix criarde et immuablement projetée. De la bonne vieille technique ; un boulevard, rien de plus. Évidemment, tous les clichés auxquels on peut s’attendre en imaginant Copi sont là. Une misère d’imagination qui ne rend pas grâce au texte dont la subtilité est aisément piétinée par des sabots si lourds. Effectivement difficile à monter, le Copi ; peut-être plus très nécessaire non plus sous cette forme « spectaculaire » et ringarde. Bref, peu importe tout ça, la seule vraie question consternante qui s’imprime dans mon cerveau à l’issue de cette soirée et qui n’est ni une méchante  blague, ni une pirouette maligne, reste :  comment peut-on encore monter de pareilles merdes sous l’égide de professionnels soi-disant sérieux et appeler ça « le théâtre » ? La seconde, plus anecdotique et personnelle est : comment se fait-il qu’un génie de la scène comme Michel Fau, ce que je pense toujours, se bride ou se laisse brider au point de ne plus exprimer aucune fantaisie là où on attendait toute la sienne, d’ordinaire si poétique ? Ce sont véritablement des choses qui m’intriguent quand je vois ainsi tué sous mes yeux, le comique, l’humour, et la sensibilité d’acteurs et d’auteurs par la main lourde d’une direction et d’une production au manque total d’imaginaire qui croit s’adonner à un carnaval fou et sans retenue. Sempiternelle tristesse et misère du spectacle en France et de ses errements avec pignon sur rue, dont il est difficile de se consoler quand on se dit qu’ils transportent l’image la plus amateur et la plus courante pour le public, de cette navrante affaire qu’on appelle le théâtre.

Où ce plancton ?

rorqual_www.scenevivante.com

rorqual_www.scenevivante.com

Ça pourrait être ça ; ça pourrait être autre chose. Je ne crois pas au spectacle, mais au parcours et à l’individu. Ça peut avoir ce titre ou en avoir un autre, ou dix autres ou pas du tout. Je ne crois pas aux vertus rassurantes du cloisonnement et de la notation. Je ne crois pas à la prétendue cohérence des structures narratives, aux esthétiques et aux points de vue sur le monde. Je ne crois qu’à la faiblesse dont l’humain est pétri et sa relative lutte, parfois poussive, parfois cinglante, pour s’inventer des outils et des forces afin de s’en sortir. Je ne crois ni à la vocation, ni au génie, ni aux religions de l’art. Je crois à l’opportunisme et à l’instinct de survie qui poussent à se créer des talents. Je pratique un art de la création à l’envers, qui part de ce qui est pour justifier les histoires que j’invente après coup, pour que d’autres se les racontent un jour à mon sujet. Je crois à ma manière de vivre et à mon seul désir d’être. Je ne crois à rien d’autre. Je suis un plancton ballotté par les vagues et je défie toutes les baleines du monde d’être plus importante que moi.