Journal des Parques J-16

Les animaux décousus-David Noir

Les animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David Noir

Extrait d'une métamorphose du film Les Animaux Décousus (David Noir 1992) intégrant la séquence filmée au cinéma de St Michel
Cinema Paradiso

La seule et unique fois où je suis allé dans un cinéma porno, c’était en 1991, pour les besoins de la vidéo de long métrage que je réalisais alors et dont j’ai déjà indiqué dans ces pages combien sa création fut décisive et à la source de tout ce que je mis sur pied depuis, notamment au théâtre. Le film s’intitulait « Les animaux décousus » et procédait d’une exploration intime, tournée principalement seul, sur la base de mon propre corps comme matériau visuel, en particulier mon sexe, puisque sa présence en tant qu’entité perçue comme partiellement indépendante de ma volonté en était le sujet. Je fis appel à quelques ami/es pour un certain nombre de plans, mais la majorité des images mettaient en scène davantage de lieux et d’objets en plus de moi-même, que de personnes. Pas de dialogue ; seulement quelques phrases échangées, filmées sur minitel et des titres insérés, comme j’ai pris depuis l’habitude de le faire de plus en plus abondamment dans mes spectacles, considérant ces « cartons » à la façon du cinéma muet ou des placards publicitaires, comme une écriture en soi.

Les scènes de « sexe » que j’envisageais me semblaient trop compliquées à entreprendre, n’ayant pas d’argent pour embaucher des professionnel/les et ne connaissant personne prêt à s’y prêter gracieusement. J’eus quand même, vivant entre autre, une histoire avec un garçon, comédien de mon ex-troupe, l’opportunité d’utiliser quelques plans de notre relation avec son accord, mais ces seules séquences, relativement softs et uniquement homosexuelles, ne suffisaient pas à mon projet. L’aventure ayant également comme pivot ma solitude, je ne me voyais pas creuser ce filon plus avant et n’avais que peu d’occasion d’exploiter davantage mon relativement pauvre quotidien en matière de sexualité. Je tentais une fois, par le biais d’une petite annonce dans un journal gratuit, d’employer les services d’un genre de modèle x amatrice, mais je dois dire que sa présence dans ma chambre organisée en mini studio et son hygiène douteuse, ne m’encouragèrent pas à la solliciter plus que pour une séance de déhanchements lascifs maladroitement exécutés. Devant la maigreur de ces situations, j’optais pour l’emprunt de quelques images à l’industrie du genre, Internet n’existant pas encore. Une ou deux K7 vidéos, quelques coupures de journaux érotiques et une visite dans une cabine automatique d’un sex-shop compléteraient l’autofilmage de mes masturbations, auxquelles j’adjoignais des accessoires du commerce ou de ma fabrication pour simuler les vagins ou autres organes manquants. Au-delà de la nécessité de collecter des plans, la curiosité m’imposait de plus en plus de me rendre dans une de ces salles mystérieuses, à la réputation sulfureuse, dont tout le monde faisait régulièrement mention dans des plaisanteries salaces ou pour condamner sans appel cette cinématographie dégoûtante. Il n’existait déjà plus guère de ces lieux dans Paris, dont l’exploitation peinait à survivre à l’explosion du VHS. Je choisis une salle du quartier latin, encore ouverte alors au nez et à la barbe des passants, pour sa situation délibérément provocante en plein sur le boulevard St Michel.

J’emportais avec moi un caméscope Hi8, préparé au préalable en caméra cachée dans un sac de cuir, dont la fermeture Éclair à demi-ouverte laissait passer l’objectif. Ce serait assurément peu pratique pour cadrer, mais je ne pris pas le temps d’élaborer davantage mon matériel, me disant que j’improviserai sur place, sentant bien de toute manière, que mon émotion serait sûrement trop forte pour que je conserve une maîtrise froide de mes gestes. Si le résultat était raté, j’y retournerai, voilà tout. Ce serait donc une première séance de repérage.

Quand je parle de « mon émotion », je ne veux pas parler d’une excitation d’ordre sexuel. Avant même de partir en expédition, je sentais bien alors, que ce qui m’envahissait peu à peu et rendait mes mouvements fébriles, n’avait rien à voir avec le désir. J’étais fortement ému d’une rencontre que je me préparais à faire avec un monde que d’instinct, je respectais infiniment. De la même façon que j’ai pu l’évoquer à propos de ma considération pour les filles plus tôt dans ma jeunesse, la pornographie, la vraie, celle dont les acteurs, au sens large, faisaient le choix de la transgression, au risque d’essuyer le mépris de leurs détracteurs, sans doute envieux de leur liberté, m’inspirait un immense respect. Outre mon intérêt pour les corps et la représentation des désirs « primaires » en action, l’argument politique, implicitement défendu par le secteur porno face à une société hypocrite et moralisatrice, toujours à l’âge du puritanisme inculqué par la chrétienté, forçait mon admiration. Seulement, je ne m’y connaissais guère en iconographie de ce style et ma culture cinéphilique n’allait pas plus loin que L’empire des sens, film fantastique par ailleurs, mais s’il appuyait son scénario sur quelques scènes ouvertement sexuelles, ne pouvait y être totalement « réduit ». Les « auteurs », aussi talentueux que soit un Nagisa Ōshima, ne peuvent facilement se départir de leur fascination pour une certaine vision de l’art et sont presque toujours obligé d’y sacrifier, pour ne pas perdre totalement le contact avec la rampe qui leur sert de guide pour les aveugles qu’ils demeurent devant le réel. Il est d’usage de trouver essentiellement en cela une qualité supérieure. Je dois dire que, m’intéressant à la question, j’y reconnais plutôt un handicap. Si l’art sublime le réel, c’est aussi parce qu’il est incapable de se résoudre à le retranscrire sans une déformation esthétique. On chante ses prouesses à juste titre comme étant propres à exprimer le fleuron de la sensibilité humaine ; je ne peux, tout en partageant ce sentiment - culture et éducation obligent - m’empêcher d’en ressentir les limites et de soupçonner l’élan artistique de jaillir souvent pour de mauvaises raisons. Le ressenti des émotions s’apprend « hélas » aussi, plus qu’il ne s’exprime spontanément et recourir à l’art pour toucher au sentiment du divin revient, il ne faut pas l’oublier, en particulier quand on le pratique, à rétrograder le réel à un niveau moindre et considéré comme plus ordinaire. Bien sûr, photographie et reportage ont fait sa place à cette représentation plus « crue » de la réalité des choses, pour nous en faire toucher la beauté ; la fiction et son cortège d’inventions plus ou moins réussies tiennent quand même toujours le haut du pavé en matière de création d’art. Sans doute faut-il au lieu de les rapprocher, davantage séparer les deux choses et considérer que l’imaginaire, bien qu’inspiré du réel, évolue dans son pré carré sans véritablement frayer avec le concret immédiatement perceptible de nos vies. « Les gens veulent du rêve », entend-on à longueur de temps ; les gens veulent des dieux à adorer pour s’épargner la responsabilité de travailler sur leurs vies et ainsi pouvoir s’en plaindre à loisir, devrait-on dire. Éternelles victimes du sort, branleurs/euses de première pour ce qui est de la réflexion d’un cerveau qui manque souvent d’être aussi réellement masturbé que leurs parties génitales, les êtres humains que nous sommes m’inspirent une désespérante lassitude devant leur complaisance de cancres en tous les domaines, hormis le foot et le fun où ils/elles excellent, à travers l’euphorie qu’ils/elles s’y procurent. Curieusement, malgré la vantardise largement répandue de vivre un plaisir décomplexé et sans « prise de tête », il n’est pas besoin de grandes démonstrations pour savoir qu’à l’évidence, un fossé, large comme la distance de la terre à la lune, sépare leur véritable vie des images qu’ils en donnent. Et en terme d’images, justement, le cinéma pornographique a ouvert de larges voies fécondes, dont on perçoit les premiers bénéfices au quotidien aujourd’hui, à travers la liberté d’exhibition dont se saisissent les internautes. Je doute que ses pionnier/es soient un jour remercié/es et honoré/es selon leurs justes mérites et je profite de ce post pour rendre pour ma part, un hommage chaleureux et sincère à Claudine Beccarie, dont la liberté de ton et l’allure altière pour défendre son gagne-pain qu’elle manifeste dans le magnifique Exhibition tourné par Jean-François Davy en 1975, reste à mes yeux un des plus beau témoignage humain enregistré qui soit. Quiconque a vu ce célèbre documentaire ne me démentira pas je pense, et comprendra sans doute ce que je veux dire, quand j’exprime à quel point je suis effaré et meurtri que malgré des scandales politiques lamentables à la Cahuzac, l’opinion publique demeure si obtuse, qu’en son for intérieur elle continue de faire le lit des puissants qu’elle déteste envieusement, ainsi que de la bêtise généralisée, plutôt que d’encenser naturellement des personnes sans vice, au sens d’une honnêteté et d’une dignité aussi impressionnante que celle dont fait preuve cette femme, par-delà de son statut d’actrice. Je lui dois un de mes enseignements les plus profonds sur la beauté et les rapports humains tels que j’aime à les imaginer. Merci à elle.

Mais revenons-en à ma projection du boulevard St Michel, dans laquelle, bien malheureusement, la grande Claudine n’apparaissait pas. Après un rapide coup d’œil à l’extérieur, sur la programmation et les deux ou trois affiches, arborant le même type d’énormes polices de caractères sur fond de couleurs vives, j’optais, un peu au hasard, pour un des films. J’avais auparavant, à la sortie du métro, vérifié soigneusement la bonne marche de mon attirail d’espionnage dans un café. Je pris un ticket et pénétrais dans l’antre magnifique. Bêtement, malgré l’esprit de travail dans lequel je m’aventurais dans ces limbes, je ne notais pas le titre et ne conservais pas le billet. J’étais à l’époque, bien moins avancé dans mon  travail et ignorais encore toute la valeur poétique de tels souvenirs.

C’était exactement comme je l’avais imaginé. Après le passage devant la dame d’un certain âge, indifférente derrière son guichet, j’empruntais un couloir faiblement éclairé, bien que suffisamment pour voir l’état décrépi de la moquette. J’avançais ainsi quelques mètres entre de rares photos de petits formats accrochés ça et là aux murs et enfin, atteignais l’entrée de la salle au bas d’un petit escalier. Rien d’autre qu’un cinéma de quartier en fin de compte, mais aussi prometteur par son atmosphère, que ceux diffusant d’extraordinaires trésors de séries Z, aux titres improbables que je découvrais parfois au cinéma Le Brady. Je poussais l’épaisse porte battante et entrais. Pas d’ouvreuse. Le film avait déjà commencé. Je me souviens de façon lointaine, d’une fille, à la jupe verte retroussée, en train d’être prise par derrière par un homme dont je ne voyais à l’écran, que le sexe aller et venir en elle, alternant avec quelques plans larges et des gros plans de la femme ahanant. Je restais debout pantois. C’était déjà magnifique. Le son était très fort. Quelques mots d’encouragements en français, collant bien avec le mouvement des lèvres, confirmaient l’origine nationale de la production. Bien que l’écran soit de taille modeste, l’image me semblait énorme, sans doute du fait de la récurrence des gros plans. Avant de poursuivre, je veux indiquer aux lecteurs/trices, qu’alors j’étais âgé de 28 ans et qu’au cours de ma vie, plus complètement débutante, j’avais modestement, mais équitablement, expérimenté l’amour et la sexualité avec les deux sexes. Il n’est donc aucunement question ici de faire état d’un premier émoi et de mettre sur le compte de la totale découverte, l’impression que je reçus en ces instants. C’est d’autant plus important pour moi de le souligner, que je ne voudrais pas laisser d’ancrage possible à toute interprétation allant dans le sens de la littérature navrante narrant les rites de dépucelage, que je juge la plupart du temps d’une ringardise douteuse, faisant l’apologie d’une hétérosexualité des familles, si l’on veut bien comprendre de que j’entends par là. Rien de tout cela dans mon cas. Pas de personnage dans le style des emplois dévolus auparavant à Victor Lanoux dans le tout venant de notre bon cinéma français. Et au risque d’étonner, pas même parmi les spectateurs assis dans la salle dirais-je. Ils étaient au nombre de douze. Je me souviens les avoir comptés. Des hommes, de différentes carrures, immobiles, silencieux chez lesquels aucune agitation n’indiquait de gestes masturbatoires. Sans doute certains le faisaient-ils, mais de telle sorte qu’on n’en sût rien. À des lieux d’une ambiance fanfaronne et grivoise, l’atmosphère était au recueillement. Tant pis si certain/es riront à la lecture de ces mots, mais je me sentis en leur présence, dans une église, un temple, non dédié spécifiquement au sexe, mais à la fascination. J’étais au cinéma.

Après un temps qui me paru suspendu hors de la réalité, à me tenir ainsi debout dans cette nef, je me souvins que j’étais là en mission et m’assis en fond de salle pour déballer mon matériel. La consonance, prise dans un sens graveleux, de cette expression peut prêter, je m’en doute,  elle aussi à sourire. Je ne la relève que justement pour évoquer le parallèle sérieux qu’il faut voir entre la mise en fonction de l’organe du voyeur qu’est la caméra pour le cinéphile, avec le geste de dégager son pénis de l’emprise de son pantalon et de ses sous-vêtements pour celui qui s’apprête à se faire jouir. Je me sentais en symbiose complète avec ces hommes dont je ne voyais que le dos, quoique possiblement à la différence d’eux, nullement excité physiquement par la pornographie des scènes qui se succédaient à l’écran. Mon cœur néanmoins, battait la chamade aussi fort que lors d’un rendez-vous amoureux. J’ouvris le plus discrètement possible la fermeture Éclair de mon sac, afin de libérer l’accès au micro. Peut-être ceux de mes voisins qui m’entendirent malgré mes efforts, prirent-ils ce bruit familier pour son équivalent produit par la descente d’une braguette. Cette pensée me fit sourire intérieurement, accentuant mon sentiment d’espion opérant à l’insu de tous. Je commençais à filmer. Craignant l’entrée subite d’un spectateur, je n’osais sortir complètement ma caméra du sac et me contentais, dans un premier temps, de tourner en rehaussant l’appareil, faisant reposer l’ensemble de mon système de fortune sur mon avant-bras. Mais je sentais bien que l’orientation de l’objectif ainsi tenu, ne lui permettait pas d’éviter le dossier du fauteuil situé devant moi. Malgré, je le dis sans exagération, mon bonheur d’être là et de vivre cette expérience, je risquais d’être fortement déçu si je ne parvenais pas à en capter quelques images exploitables pour mon film, ce pourquoi j’étais venu. Je me décidais donc à, d’abord tenir le sac au-dessus de ma tête, puis rapidement, sentant mes bras s’engourdir et imaginant bien que ma posture pouvait paraître on ne peut plus étrange, je me résolus à me lever sans bruit, en étouffant les couinement de mon siège en train de se rabattre. Personne n’y prêtant garde, je sortis une bonne fois la caméra du sac et me mis à cadrer l’écran. Malgré cela, des bruits de pas et grincements incessants venant des autres salles me stressaient et je ne parvins pas à conserver cette attitude franche très longtemps. Dans un cadrage hoquetant, car décollant en permanence l’œil du viseur pour vérifier que personne n’entrait ou que quiconque ne se levait dans la salle pour partir, j’avais néanmoins enregistré quelques images et je décidais que cela suffirait à constituer la trace que je recherchais. Je me rassis, rangeai méticuleusement le caméscope dans son sac entre mes jambes et décidai de rester jusqu’à la fin de la projection qui n’allait plus tarder, pour savourer ma chance d’être là et les derniers moments de ce voyage, à mes yeux hors du commun. La salle se ralluma. Je vis passer la douzaine d’hommes, pour la plupart, par la même porte que celle par laquelle j’étais entré. Deux ou trois d’entre eux, plus près de la sortie de secours, s’y engouffrèrent, s’échappant rapidement. Ceux que je vis passer avaient le visage grave et ne se pressaient pas spécialement. Tous devaient avoir la cinquantaine. Ils assumaient ouvertement une solitude juste, ni bonne, ni mauvaise, dans le corps et sur le visage. Rien à voir avec les caricatures honteuses, grotesques et nerveuses qu’évoquaient les blagues que j’avais entendues, les décrivant comme d’inquiétants pervers. Comme les personnages d’un roman de Burroughs, ils avaient pris leur dose et s’en allaient. On ne parlait pas de honte ici, à l’inverse pourtant peut-être de ce que feraient les mêmes plus tard, se trouvant devant le sujet abordé en famille ou au café du coin. Peut-être en effet, utiliseraient-ils cet argument facile pour ne pas que les choses se disent. Pour l’heure, je ne leur en voulais pas de cette attitude dénégatrice supposée et ne voyais défiler qu’une poignée d’hommes véridiques, venus ici détendre leur esprit insatisfait et leur corps, aux frottements des fantasmes déployés sur la page neutre qu’offrait une toile vierge de préjugés. Mariés, amants ou célibataires, l’image en mouvement leur avait offert ce que les corps enclavés dans leurs codes ne peuvent donner, à moins peut-être d’aller les quêter dans la pornographie réelle des partouzes, pourtant toujours moins adéquate que l’imaginaire d’un objet fait pour faire durer le plaisir, sans que la relation ne le pollue de ses inévitables contrariétés. Je sortis à mon tour, fier de ces quelques instants passés en leur compagnie secrète et arpentai le boulevard avec l’esprit ouvert, inhalant à plein poumons quelques précieuses minutes encore, l’air pur et frais que m’avait, pour un temps, apporté, ce souffle de liberté. Le travail en prendrait le relais, plus tard, devant ma table de montage, en rappelant à ma conscience et à ma mémoire sensorielle, les images et les sensations que m’avait procuré le voyage.

Aujourd’hui, j’ai gardé en moi cette courte heure de pornographie ordinaire comme un de mes plus beaux moments de spectateur de cinéma. Tout comme, enfant, j’allais seul découvrir, gonflé d’une émotion toute aussi semblable, la programmation hebdomadaire, impatiemment attendue qu’offraient les salles de ma ville, j’ai ressenti ce jour là, l’exaltation et le bouleversement que seuls produisent l’art, la vie intime et l’exotisme des départs vers d’autres cultures. Qu’était-ce donc que cet innommable et dangereux porno dont avait tant voulu me préserver la civilisation de mon monde ? Seulement ça ? Mais pourtant non ; je ne pouvais que donner raison à la stupidité des mœurs établies. Elles n’étaient là que pour affadir et rendre invisible le potentiel réel danger que recelait cette cinématographie là. Mieux que la production courante, le porno ne pouvait que produire en effet des chefs-d’œuvre de bouleversement. Ou plutôt, n’en créait-il, de film en film, en continu, qu’un seul. Ses images, toutes semblables, se relayaient inlassablement l’une l’autre, ne répétant à nos regards subjugués, qu’une chose essentielle à nos vies : au-delà des histoires et des intrigues de surfaces, les meilleures représentations iconographiques de notre monde montrent ce qu’il nous faut regarder sans comprendre, par le prisme d’une focale irrémédiablement obnubilée par l’acte du désir en action. On n’y voit au final, que celui/ celle qui filme, invisible derrière son objet de désir. C’est ce désir, non d’être, mais de happer, de capter, de pénétrer, d’entrer en fusion avec l’inaccessible existence de l’autre qui est le sujet de tous films, de toute littérature, de toute peinture.

« Prends-moi ! », « Je suis pour toi », « Je suis toi », semblent nous susurrer toutes les images de sexe, sans que jamais pourtant nous puissions les saisir.

Jamais le corps tangible de l’autre, ne nous dit pourtant autre chose.

 

Les Microfilms diffusés sur « Souvenirs from earth »

David Noir - Le jour le plus long

 

Je suis  particulièrement heureux d'annoncer la diffusion des Microfilms sur la chaîne TV du câble tout à fait unique qu'est Souvenirs from earth, entièrement dédiée à l'art vidéo.

Merci à ses créateurs de m'accueillir à leur bord.

Diffusion une fois par mois à partir du samedi 22 décembre 2012 sur le câble en France et en Allemagne, ainsi qu'en streaming sur le web.

logo Souvenirs From Earth

J’ai été subjugué par cette chaîne dés son apparition en France, quand j’ai découvert par hasard SFE il y a quelques années déjà. Ayant rencontré la Vidéo Art et ses manifestations en festival ou dans les musées dans les années 80, je n’en suis pas revenu qu’une chaîne de télévision puisse aujourd’hui se consacrer totalement à la promotion de cette forme et ce sans la moindre publicité pour venir polluer l'image. A l’époque, le mariage aurait paru plutôt antinomique. Ce n’est pas pour autant une démarche banale de nos jours et Souvenirs from Earth reste véritablement une chaîne exceptionnelle tant par la démarche que par la qualité des œuvres de son catalogue. Je suis donc vraiment heureux de l’accueil qu’Alec Crichton, commissaire d'exposition de la chaîne, a fait à ce travail, d’autant plus qu’il y a répondu favorablement sur une simple candidature spontanée de ma part et dans une très court laps de temps. Le genre d’événements rares et revigorants qui arrivent de temps à autres dans un parcours artistique. Je ne me prive dons pas de l’annoncer avec grand plaisir et force trompettes.

Vous pouvez commander le dvd "Définitives Créatures" regroupant tous les microfilms ici ou les acheter en ligne ici.
Vous pouvez en visionner une dizaine gratuitement sur la même page et quelques uns sur vimeo.

Rien à offrir

Chacun a sa fenêtre acrylique_David Noir_2009

Chacun a sa fenêtre_acrylique_David Noir_2009

Moi mon nom à moi, c’est Bonnie,
menteur.
L’histoire que je vais vous raconter bla bla bla … est triste. J’en connais des plus tristes, des moins tristes, des dramatiques. Celle-ci est juste triste. Soit vous vous en foutrez, soit vous voudrez sans doute comprendre cette histoire, parce que la plupart des gens veulent comprendre et pouvoir suivre le déroulement des histoires. Moi, les histoires, je les hais. Au mieux, elles m’indiffèrent. Je n’aime que les caractères, les personnages ; je ne veux pas savoir les détails de ce qui leur arrive ; juste regarder comme ils sont beaux parfois, quand je les trouve tels. J’aime mieux les mythes et exclusivement leurs âmes au détriment de ce qui leur arrive. Et inlassablement il leur arrive la même chose – il nous arrive la même chose ; c’est ça qui fait la force de leurs soi-disant histoires ; il n’est plus besoin de les raconter. Elles s’effacent au profit d’un personnage, d’une destinée. Peu importe pourquoi il en est arrivé là ; c’est ainsi ; il n’y a pas d’autre possibilité. Alors pour en revenir aux détails qui font l’histoire triste que je veux, non pas conter, quel vilain mot bon pour La Cartoucherie, mais portraiturer ici, je vais vous en donner les détails en guise d’éternel prologue pour ne plus y revenir. Ce sera fait ainsi et vous n’aurez qu’à vous y référer, qu’à vous en souvenir si cela vous intéresse encore au cours des pages qui, fatalement, ne suivront pas. Autant vous dire que je n’aime ni être tenu en haleine, ni l’art du scénario. C’est pourquoi j’ai de la sympathie pour les jeux vidéo où l'on s'égare; un art étonnant qui souvent prend le relais de la poésie et de l’art réellement abstrait qui se fait attendre pour ouvrir les fenêtres de ceux qui étouffent dans les romans et le cinéma des faibles auteurs. Le théâtre ça servait un peu à ça, mais il a fait plus que son temps. Peut-être juste une façon de présenter les choses. J’arrête cette digression. Celle-là seulement ; parce que des digressions, vous en aurez ; vous n’aurez même que ça. Si vous n’en voulez pas il faut aller ailleurs. Mais là, pour ce prologue, pour donner un petit fil à ceux et celles à qui ça fait plaisir, je vais me discipliner juste une fois malgré le dégoût que j’en ai. Après ça, haro sur le bel art et les habiles rebondissements qu’on prend parfois pour du talent. Les plus malins sont des poètes déguisés en techniciens ; Hitchcock par exemple. J’en ai vraiment rien à foutre de son art du scénario, mais c’est un poète, malgré lui ; malgré sa soif de plaire ; alors on peut rêver par-dessus l’emballage. Mais bon, on en reparlera de tout ce qui pue l’école et des artistes du commerce et des indigents poètes qui aimeraient bien être des commerçants. Enfin, on en reparlera, mais pas moi, je n’ai pas de temps pour ça - de ceux là et de tous les autres. Mais ne croyez pas que j’ai choisi d’être un hermite. Ce que j’ambitionne aujourd’hui, c’est d’être un étranger.
Y paraît que petit, j’ai engrangé de l’amour pour des années, alors tu penses bien que …
L’art de l’artiste me semble être la chose la moins intéressante du moment – il n’est jamais aussi surprenant que l’art du hasard – aux rares exceptions près de certains qui savent courtoisement l’inviter entre leurs murs rigides de créations arides. Merci Kubrick. Mais on les compte sur un doigt. Quelles plaies, les créateurs …
Contrairement à beaucoup d’autres, mon art à moi, est de la merde au vrai sens du terme – non morale, non adulte, non dépréciatif ; juste une expulsion du surplus nécessaire …
Du coup, j’aime souvent les gens haïssables ; qui ont l’intelligence et le savoir faire pour manipuler le monde, pour ne pas en être les dupes – ils ont choisis leurs camps – je ne parle pas ici des imbéciles du pouvoir, mais des joueurs; des petits et des grands.
Finir en auteur serait l’échec le plus cuisant pour moi ; moi qui voudrait n’être qu’un corps. Je fantasme mon être intérieur à longueur de temps et c’est ce que je peux faire de mieux.
Ecrire ne me sert plus depuis longtemps. C’est juste une fonction naturelle. Une défécation obligée de l’âme. En chiant ma prose, je regarde les passants à travers ma lunette. Tiens, voilà un de ces mecs sans exigence ; un de ceux qui trahissent le monde enfantin.
Sûrement qu’il va justement faire des enfants à défaut d’en avoir conservé quelque chose. Mais, non, il a tout vendu à bas prix dans la première moitié de sa vie. Comment, pas d’enfant ? Tu veux la fin de l’humanité alors. Quand on voit ta gueule, on ne peut que souhaiter la fin de l’humanité. Le sens, tes sens, ton sens unique me fait horreur. Eh eh, ils aiment ça la hiérarchie ; ils appellent ça le choix, avoir le choix, choisir ; « je te préfère à quiconque » ; des plus et des moins ; c’est leur vision de la vie à ces petits commerçants. Moi je ne sais pas ; j’ai surtout connu la trahison de mes valeurs à longueur de journée ; le dénigrement comme mode de fonctionnement. « Z ‘auriez pas une cigarette ; j’ vais mourir vous comprenez ; alors c’est un peu urgent ». Main tendue et puis couteau dans le dos, pourquoi pas ? Alors on se retourne vers la culture, le roman ; toujours plus con ; toujours plus débile ; avec le mot choisi ; bien choisi, comme à l’école de la littérature ; celle du mot juste. L’adjectif adéquat ; le beau verbe, les cons ; ils aiment ça ; ils ont l’impression qu’on a fait des efforts, les cons. C’est méritoire. Et puis ceux qui font profession de penser, d’aimer ou de haïr ; d’avoir des goûts ; d’exister. Ils ont sûrement la conviction d’avoir un avis ; moi je n’en ai pas ; juste des réactions sans fondement autre que mon émotivité. J’aimerais bien faire une œuvre de ce fatras d’humeurs car c’en est une en soi ; par nature. Rien à prouver ; rien à atteindre. Pas d’histoire d’amour ; surtout pas ; au mieux la réparation ; le bricolage pour que ça tienne. Le neuf c’est toujours de l’aranaque ; tout est destiné à se dégrader ; c’est comme ça ; à peine c’est sorti du beau sac du beau magasin.
Une page de publicité :
A force de secrets, le viol de l’intime est porté en place publique. Avoir des parents depuis tout petit accentue forcément la propension spontanée à se faire enculer. Ils mentent, toujours ; tout au long de leur vie, ils mentiront. Parce qu’ils n’auront de cesse d’envier la jeunesse dés lors qu’ils comprendront que la leur est envolée. Les jeunes aussi envie la jeunesse ; ça se voit moins forcément ; ils la désirent entre eux. C’est le seul bien de valeur. Tout ce qu’on racontera après est destiné à justifier que notre vie ne dure que la moitié d’elle-même. Arnaque, arnaque ; mensonge brûlant ; la vigueur du corps, et de loin, domine toute la sagesse des vieux. Sagesse, bon sens, invention des pauvres, des miséreux qui ont perdu la vie mais se refusent à l’admettre. Il n’y a rien à faire dans la vie que d’attraper la queue du Mickey au bon moment et vivre sur ses acquis. Sinon c’est une autre histoire ; celle de la mort. Elle est un peu plus intéressante que les autres, mais aussi moins dorée à nos yeux embués à la sauce Walt Disney. Pourtant, il me semble bien que la majorité d’entre nous a choisi plutôt la mort comme mode de vie. Pour choisir la vie, il aurait fallu de la conscience, de l’inconscience, du courage et de la cruauté. Les animaux choisissent la vie. Il n’y a pas de civilisation ; il n’y a que la culture de la mort. La vie se passe de culture ; elle est prédatrice et dévore tant qu’elle en a les ressources. La vie a pour unique fonction de se sustenter et d’être. Elle n’existe pas comme idée. La nature n’a pas d’idée de la vie et la vie n’a pas de projet ; seuls les morts en ont. Les uniques projets que je connaisse sont destinés à habiller, déguiser le processus de mort en dynamique de vie. Parce que ça fait mieux ; parce que les dieux de la mort n’ont pas la côte depuis que la vie est une valeur, qu’on l’a choisi comme valeur absolue. C’est là où le bas blesse car la vie n’a pas d’intelligence et ne se soucie pas d’en avoir. Elle n’a que de la bio-logique ; elle n’est pas distincte de la survie. L’humain plus imbécile encore que les autres qui a distingué la survie de la vie est sûrement le même critique d’art idiot, le même spectateur hypocrite et bêtement bourgeois, qui voudrait une distinction entre pornographie et érotisme ; juste parce que ça lui fait mal au cul - aux idées de son cul, d’être sans importance.
Au fond, je suis d’avantage marqué par une modeste idée qui me traverse l’esprit que par un film de tâcheron avec toutes ses heures de travail. L’accumulation du temps de travail joue contre l’efficacité.
Sur une certaine voie ; sur une voie certaine. À bien y réfléchir, faute de mieux, je suis finalement pour la préservation de la connerie de l’espèce humaine. Parents, après avoir mis bas, suicidez-vous. « Ben mon colon, répondra-t-il, assis sur ses chiottes ».
Ben voyons, ne réagis pas comme ça. T’es plus dans l’ coup papa. Et alors, parce que je te dis des mots, tu crois que je te dis la vérité. Mais oui, je t’aime bien.
Le sentiment du travail – L’indicateur « labeur » - Le centrage sur sa liberté.
Qu’est-ce que tu veux en faire ? – Qu’est-ce que tu ne veux pas en faire ? – Tout est bon. Tout est bien qui finit un jour prochain
Peut-être que la pire des aliénations est d’avoir des parents qui vous aiment.
Leur amour est un poison sirupeux qui vous colle les ailes et vous pousse à obéir.
Puis-je encore me sauver ? Par où ?
L’amour comme monnaie d’échange empêche de vivre.
Je comprends tellement qu’on se saoule de grandeur d’âme et de beaux sentiments, mais alors, qu’on soit seul. Qu’on ne fasse pas chier les autres avec son état. Alors donnez de l’alcool gratuit, de la drogue bas de gamme, de l’affection sans morale. Donnez sans réfléchir, sans calcul. Vous verrez bien après ce que vous avez perdu dans le naufrage, car il y en a de plus beaux que la réussite enjouée.
Eh bouillie de pixel, toi qui reçois mes mots graves, virtuels et ridicules, voici le programme de ma journée d’humain.
Je dois : remplir mon estomac, vider mes couilles, vider mes intestins, laisser aller ma tête, parfois tendre mes mains.

Jan Fabre, Prometheus… Insuffisant. Déception.

Prometheus_Jan Fabre_Théâtre de la Ville

Prometheus_JanFabre_Théâtre de la Ville

Vu Jan Fabre, Prometheus-Landscape II au Théâtre de la Ville. Après un texte et une interprétation très prometteuse en ouverture, par une comédienne magnifique et droite, posant les questions essentielles à la sauvegarde de notre humanité : "où est donc ce héros qui nous sauvera, qui est-il, comment le désirons-nous ?",  les réponses succédant à l’ouverture du rideau sont plus que décevantes. Charivari débridé éternellement vu, grosses ficelles (d’ailleurs bien au centre du plateau), du contemporain qui se contente de peu depuis qu’il a compris que tout était permis et que le public se réjouissait complaisamment des bonnes blagues. Et justement, ici, on se permet trop peu pour la liberté, les moyens, le temps de création et le lieu qu’on a. Du cheap de la part d’un certainement très bon artiste qui ne s’est pas assez foulé. Trop faible exigence des instances qui payent à la source ; perversion d’un système qu’on connaît déjà. Alors évidemment, c’est sûrement mieux que beaucoup de choses que l’on peut voir sur les scènes de prestige, mais ça n’est pas assez. Évidemment, ça va certainement faire les beaux jours du In à venir, mais on s’en fout. Une image du chaos des plus puériles, qui insulterait presque l’imaginaire des auteurs d’heroic fantasy et des meilleurs jeux vidéo. On a vu ce Prométhée torturé et musclé cent fois et on attend plus subtil qu’une bête narration linéaire pour succéder à la stimulante introduction. Comme a dit parait-il Godard à la sortie de Titanic, « pas assez de moyens » pour le somptueux et la tragédie que ça veut décrire. Si on fait dans la grosse machine, il faut savoir être plus généreux en terme de richesse d’idées. Ça satisfera les moins exigeants et malheureusement nombre d’autres, qui savent voir, mais ont tristement renoncé à en demander plus à cause du marasme ambiant, pour se rallier à la cause du minimum syndical créatif toujours mieux que rien.

Une rencontre

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Une rencontre, il n’en faut parfois pas davantage pour réinsuffler l’énergie qui, fatalement, finit par faire défaut pour poursuivre un périple scénique. Sans une telle opportunité de renaissance, le circuit est bien huilé et fatal : le désir s’étiole, puis gangrène la croyance, la confiance ; mange les forces. Puis, sans de nouvelles perspectives, c’est peu à peu, le placard pour les costumes, le tiroir pour le manuscrit, les oubliettes d’une cave pour le décor, le sage rangement méthodique et sans joie pour les cd audio, les fichiers informatiques, les supports vidéos, quand ce n’est pas directement la déchetterie pour les accessoires encombrants.
Cette fois-ci pourtant, j’avais décidé de ne pas me laisser aller à l’éradication des éléments matériels d’un spectacle - en fait d’une série de spectacles - qui tôt ou tard allait intervenir quand j’aurais décidé que le sujet était clos, que ça ne pourrait plus se reproduire, persuadé que ça ne « jouerait » plus, comme on dit dans le jargon des plateaux.
Suite au deuil de la fin de ma collaboration avec un groupe dans lequel j’avais investi sans compter tout mon être, je décidais de tenter il y a trois ans, à travers un processus de métamorphose volontaire, d’envelopper ma vision de la production de mes œuvres, d’une couche toute fraîche de gestion. Entendez par là, non une formation dans ce domaine, mais une information capable d’initier un bouleversement de mon regard, de ma réflexion et par conséquent, de mes choix. M’informant et apprenant ce que je pouvais en adapter à moi-même, j’eus le désir d’inspirer dorénavant mon fonctionnement de celui de l’entreprise. Il m’apparaissait soudain qu’une bonne part des artistes de mon acabit, négligeait outrageusement l’économie de leur activité. Mal éduqués, mal informés, nous ne nous jugions pas aptes à penser « profit ». La rentabilité semblait un gros mot, incompatible avec la vocation artistique véritable. Pourtant l’art contemporain, spécifiquement à travers les arts plastiques, étalait sous nos yeux, depuis des décennies, sa capacité à engendrer des bénéfices et à ne pas léser systématiquement ses auteurs ; parfois même, loin de là. Qu’y avait-il donc comme gène malin en nous, qui nous faisait nous différencier si piteusement de ces Start up des galeries qu’étaient devenus les créateurs et concepteurs d’art ? Faisaient-ils du produit ? Et nous ? Que faisions-nous ? De l’éphémère, et alors ? Ne dit-on pas que tout se vend. Alors pourquoi pas la poésie ? Même si l’évocation de cette idée, je dois le dire, me semblait passablement farfelue et a fortiori, quand il s’agissait de la mienne. Passionné par mes nouvelles lectures sur le développement personnel et la découverte de ce que certains férus de création d’entreprise considéraient même comme un art, je décidais donc de comprendre un peu mieux en quoi consistait l’esprit du « privé » et me mettre à considérer la beauté du geste d’entreprendre. Scrupuleux dans mes recherches, j’allais même jusqu’à demander une accréditation pour ma compagnie au Salon des entrepreneurs, histoire de voir de plus près quelle drôle de bête était un banquier, un conseiller en stratégie marketing, un communicateur avisé. Ce faisant, j’avais néanmoins bien conscience que j’optais momentanément pour un nouveau rôle, mais le faire avec conviction était la condition sine qua non pour en retirer une quelconque compréhension de ce paysage si différent du mien. Fier de mon badge, j’arpentais durant deux jours les allées moquettées des box des exposants et assistais aux conférences auxquelles je pouvais accéder. Je n’avais pas réellement une solide motivation pour créer effectivement une société dont le business plan en mon domaine me paraissait d’emblée bien aléatoire, mais encore une fois, ce qui m’importait était de saisir le fond d’une pensée autre que celle avec laquelle j’avais toujours fonctionné. Je ne revins pas tout à fait bredouille de cette contrée étrangère, mais ce fut surtout, ensuite, par la lecture de nombreux blogs à ce sujet, que je décrochais mon code d’accès à une nouvelle zone de mon cerveau.
Un en particulier, par la sensibilité et la passion évidente de son auteur à être convaincu des atouts de la libre entreprise pour tout un chacun, retenu mon attention. Son intitulé évocateur était et est toujours, « Esprit riche ». Convaincu par la clairvoyance de son auteur, Michael, je décidais de le contacter après avoir lu son offre de coaching. Malgré la particularité de ma demande et son caractère nouveau pour lui, il accepta de se pencher sur mon cas. Nous nous mîmes d’accord sur le prix de l’intervention et il me proposa deux séances téléphoniques à l’issue desquels il m’enverrait résumé et conseils personnalisés. Je tiens à dire ici, pour toutes celles et ceux qui me soupçonneraient d’habilement camoufler mon train de vie sous des guenilles des années 80, que je ne suis nullement miraculeusement devenu riche au sortir du traitement. Je ne l’attendais pas et ce n’était pas le but de ma démarche. Ce fut, comme je l’espérais, l’impact de ces discussions qui fut réellement enrichissantes, ce qui correspondait parfaitement avec la pensée émanant du blog. Être riche revenait à pouvoir disposer de suffisamment de temps dans sa vie quotidienne, tout en étant libre et heureux dans son travail. Et se rendre libre puisait ses racines dans la gestion de sa vie tant psychique, sociale que matérielle. Ce n’était bien sûr pas une découverte en soi et qui plus est, je n’étais pas dans la situation d’un salarié se croyant prisonnier des limites de ses compétences et du marché dévitalisé de l’emploi. Heureusement, j’avais déjà fait pas mal de chemin sur la voie toute relative de l’autonomie et ne m’étais jamais imaginé aliéné à une quelconque hiérarchie. Non, ce que j’avais appris de précieux au cours de ces entretiens et à travers la réflexion qui en avait découlée, c’est que je voyais sous un jour tout neuf l’idée d’entreprendre prioritairement tout ce qui m’amènerait vers un bien, un gain, un progrès, une satisfaction … une rentabilité. Et dans la création artistique, aussi marginale soit-elle, cette règle était tout aussi applicable qu’en économie. Finis les rendez-vous à la maigre teneur, adieu les importuns, au revoir les sorties forcées coûteuses et complaisantes, bye-bye les chronophages néfastes de toute espèce. Place aux relations positives à mon endroit - ce qui ne signifie pas dépourvues d’un œil critique - aux affections sincères et bénéfiques et à l’enrichissement de ma vie selon mes seuls critères. Et parmi ceux-ci, l’un des plus importants à mes yeux : à dater de ce jour, toute éphémère qu’elle était, ma création ne devrait plus dépendre des autres, qu’ils soient acteurs ou programmateurs. Elle se devait, pour mon bien-être et ma survie, d’exister hors tout, y compris en l’absence de lieux de représentation. Mon travail était plus que jamais ma demeure et il allait croître et évoluer par le seul fait primordial de sa conception dans ma tête, sur le papier, mais aussi via tous les autres médias que j’avais déjà l’habitude d’utiliser, vidéo, audio, Web y compris. Il serait partout, tout le temps et par tous les temps, lui et moi ne faisant qu’un. Et tant mieux si parfois, nous allions pouvoir nous rendre visibles grâce à un accueil éclairé et intelligemment proposé. Pour le reste, ma production allait s’organiser et se structurer en dépit de tout lien affectif, sans pour autant se dénutrir des traces des attachements qui composeraient comme toujours sa substance. Elle n’avait la nécessité vitale d’aucun et d’ailleurs, ne l’avait jamais eu, sauf à mes propres yeux de sentimental d’alors. L’heure n’était donc plus à se débarrasser avec douleur des matériaux qui la constituait, accessoires, costumes … mais aussi, désir et en perdre par là même la chance de pouvoir un jour la ressusciter. Plus aucun prétexte ne serait à ce jour valable, qui voudrait justifier la négation de mon travail en faveur de l’oubli des déceptions, trahisons, manques et illusions, en le laissant se dissoudre mollement dans le solvant fallacieux de l’interdépendance avec autrui.

Devenir riche n’est pas renoncer à ce qu’on crée. C’est même tout le contraire et la liberté n’est pas dans l’effacement des traces de sa propre vie. On se demande parfois si quelque chose « vaut le coup ». Il serait bien souvent utile de détourner l’expression au profit de se questionner de savoir si ça « vaut le coût » et de quelle nature est réellement ce coût ? L’attachement aux souvenirs heureux de moments partagés devient un poids inhibant si le prix de sa conservation est le sacrifice de ce qui l’a fait naître. En l’occurrence ma force et mon outil de travail.

D’autres rencontres dynamisantes arrivent donc, si on veut bien les regarder quand elles nous frôlent. Des rencontres dotées d’un nouveau potentiel de rentabilité pour notre propre entreprise humaine et plus adéquate à notre environnement actuel que la nostalgie conservatrice. Il faut les désirer, il faut les provoquer, il faut les saisir.
Je me considère aujourd’hui comme un petit corps céleste parmi des milliers d’autres, certains se situant à beaucoup trop d’années lumières pour que je puisse m’en rapprocher jamais. Parti sur une lancée dont il n’a pas choisi toutes les coordonnées ; parfois dérivant trop prêt d’autres planètes, gravitation oblige ; à force de révolutions le petit corps se sent rejoindre sa bonne orbite. Dans le lointain, un système solaire inconnu se profile. Je m’y inscris tout doucement, dans une nuée d’astéroïdes.
Aujourd’hui, une renaissance s’est programmée dans ce tout nouveau monde. Le décompte d’un nouveau périple se met en marche. Pour toute une année, la joie propre aux aventures va pouvoir étirer son fil au long de ce temps encapsulé et qui s’égrène d’ors et déjà. Quoiqu’il advienne, rien ne vaudra jamais pour moi ces voyages intersidéraux. Merci Anne.