Vitesse de ma lumière ?

David Noir - Frankenstein - La Toison dort
David Noir - Frankenstein - La Toison dort
David Noir - Frankenstein - La Toison dort

Suis-je intelligent ? La question semble dense à mes propres oreilles. Pourtant, elle n’est pas si philosophique qu’elle en a l’air, car elle débouche fatalement sur une impasse, le fond ne relevant pas d'une quantité mesurable mais plutôt des qualités spécifiques de cette intelligence.

Ma question première, que toute créature consciente peut, je crois, reprendre à son compte, serait donc plutôt :

« Qu’est-ce que mon intelligence aujourd’hui ? ».

Et celle qui vient tout de suite après :

« Comment est-elle modifiée, quotidiennement façonnée, stimulée par mon époque ? »

Ces questions ne me sont jamais apparues si actuelles. Pourquoi « actuelles » ?

Parce que quotidiennement « actualisées ». Mon cerveau me donne la sensation de me « mettre à jour » chaque matin où j’ouvre les yeux.

Internet, d’un côté, encore lui ; toujours lui ; et de l’autre, en écho, les voix qui me rapportent l’actualité sous l’aspect d’informations. Les infos, dit-on.

À mi-chemin entre ces réseaux, ma tête.

Tous les matins donc et durant la nuit, plus que jamais auparavant, elle fourmille. Elle ne s’arrête jamais. Elle est attaquée par des stimuli d’angoisse et d’excitation provenant autant de ma projection vers « le monde », que de son intrusion dans ma micro sphère.

Dans mon paysage, pas de fiction ; plus de fiction depuis quelques années. Je parle de celles concoctées par autrui et prenant la quasi-totalité de la place de l’art sur le marché. Elles se sont désintégrées avec l’illusion des liens et les leurres de l’attachement.

Les fictions m’apparaissent aujourd’hui comme de simples tremplins destinés aux enfants qui veulent former leur tête et leur regard. Ce sont les primo réacteurs de la fusée. Ceux qui servent au décollage. Ils doivent brûler le temps qu’il faut néanmoins, pour placer l’individu en orbite. Frictions ; fictions laborieuses de l’imaginaire humain et imitations du réel ne me servent radicalement plus à rien. Il y a bien plus étonnant ailleurs ; dans le périmètre de mon esprit ; à sa surface sensible, interface avec le monde où il se nourrit de ce réel, lui aussi illusoire, ou de ce qui semble s’y apparenter. Là, mon crâne brûle à grande vitesse et consume sa carapace en attente de voler en éclat, un jour, quand la matière molle de mon cerveau pourra flotter à l’abri du monde, dans l’espace abyssal des purs esprits ectoplasmiques.

Est-ce la concomitance des bouleversements technologiques, de la poursuite de mon travail en solitaire et de mon vieillissement qui m’acheminent vers ces perceptions ?

Car chaque jour désormais, me semble totalement différent du précédent par le pas que mon évolution s’octroie au cours de ses dernières 24h, et à la fois absolument similaire à celui de la veille. C’est que plus rien ou presque ne semble avoir d’importance hors les sensations décuplées de ces stimuli cérébraux. Mon corps n’est pas en reste. Agacements des jambes, tensions dans les mains, énervement sexuel ; la pression se renouvelle, chaque jour matérialisée sous la forme de pulsations internes me poussant à produire du contenu. Mais la chose remarquable n’est pas tant le contenu lui-même, loin de là, de ce que j’écris, projette ou dessine, que la considération nouvelle que j’ai pour ce matériau. C’est là que réside un phénomène particulièrement inédit pour moi.

Auparavant, j’aurais pu penser « œuvre », un peu bêtement, à l’instar de ce que les musées proposent platement comme vision d’une vie orientée vers les arts (je n’aime pas le mot « dédié » si souvent employé, car on fait bien d’autres choses dans une vie que de l’art, à moins que tout en relève ; auquel cas, il faut dire « vie » et non « oeuvre »).

Or depuis l’avènement d’Internet (même si l’expression est galvaudée, elle me paraît adéquate car c’est tout à la fois un règne et une ère qui commence), c'est-à-dire hier, "l’œuvre" tend à disparaître au profit de "la participation aux flux" des données humaines. C’est cela, à mes yeux, qui change notoirement le rapport de la création au monde. Créer une œuvre, c’était encore valable jusqu’aux début des années 2000. C’était un héritage de toute l’histoire humaine dans la filiation de laquelle on pouvait encore tenter de s’inscrire. À l’heure où j’écris, cela me paraît n’avoir plus aucun sens. En découle le caractère instantanément obsolète des créations qui se pensent dans la continuité de cette lecture de l’histoire. Je les vois passer et exploser en vol comme des météores incandescents derrière mon hublot, avant même d’avoir eu le temps d’entrapercevoir leurs nuances et ce qui les différencie.

Nous sommes des individus isolés pris dans un même orage d'électrons ; mon corps tout entier suit le mouvement de la tourmente et pour moi, c’est bien ainsi.

Par le  fil électrique, je m’échappe.

À suivre …

 

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir
Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.