Journal des Parques J-24

Into the Wild eBay
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Le bus où se sont achevées l’aventure et la vie de Christopher McCandless en 1992, portées à l’écran dans le film « Into the wild » par Sean Penn en 2007.

 Into the mind

Il y a, je crois, deux conditions principales dont il faut connaître les natures, qui sont susceptibles d’influencer le succès d’une entreprise, quelle qu’elle soit : soit vous voyez précisément les contours de ce que vous produisez ou visez d’obtenir, action, création, comportement … soit « l’objet » créé est trop vaste pour que votre vision l’englobe ou encore son dessin est flou ou indéterminé.

À mon sens, les deux options ont la faculté de permettre d’atteindre un objectif de façon tout aussi déterminante l’une que l’autre. Cela dépend cependant de la manière dont on y répond. Il faut bien comprendre ou du moins m’accorder, avant d’aller plus avant, que mon travail actuel est comparable aux préparatifs d’un voyage vers la lune. Ou peut-être vaut-il mieux laisser notre satellite à Cyrano qui l’a déjà atteint, pour aller voir ailleurs et ambitionner un astre moins connu comme symbole d’une terre nouvelle où poser le pied. À vrai dire, peu m’importe la destination ou le nom qu’on lui donne ; ce qui ne signifie pas pour autant que je cultive le fantasme de « partir » sans jamais aucun souci de décoller. Il ne s’agit ni de partir pour partir, ni d’une quelconque quête initiatique, genre trop mystique pour lequel je ne me suis jamais senti de dispositions. Non ; quoique mystérieuse par certains aspects, l’aventure poétique est l’Aventure elle-même par essence et sa trajectoire n’est pas totalement à réinventer de ce fait. Quelque forme qu’elle prenne, il n’est pas possible de n’en complètement rien savoir. Il existe des « cartes », des pérégrinations du passé qui nous sont relatées, jusqu’à récemment et se produisent chaque jour quelque part certainement ; toutes sortes d’expériences et d’expérimentations dans tous les domaines possibles qui viennent enrichir le bagage des préparatifs. Je ne vais pas vers l’insondable. Je ne souhaite néanmoins pas alourdir trop mon paquetage déjà bien conséquent. Je sais ce que je cherche en m’aventurant dans la nature que j’explore. Le voici résumé en quelques mots : le texte ou objet « livre » ne m’a jamais satisfait en tant que tel. Là où certain/es se pâment sur la littérature, j’ai eu beau en lire de toutes sortes, je n’y ai vu finalement, aussi élaboré qu’en soit l’agencement, qu’une somme d’informations, parfois bien sûr, exprimées avec un brio impressionnant. Ce qui me laisse insatisfait depuis pas mal de temps maintenant (j’en étais déjà travaillé avant l’apparition des nouvelles technologies) c’est la linéarité physique du récit, quelque forme poétique qu’il choisisse d’avoir. C’est d’ailleurs la même chose au cinéma, malgré l’invention, tôt dans son histoire, du montage alterné tel que nous y sommes habitué depuis. Bien sûr, la forme peut être complexe, la pensée passionnante, empruntant des chemins de traverse étonnants, ou nous perdant en route ; mon goût de la simultanéité des évènements n’y est pourtant que rarement comblé. Si je compare les œuvres d’art à mon observation du « réel », une fois le choc émotionnel de la découverte passée, je suis déçu d’être si peu sollicité. On dit que nous ne nous servons que de façon infime de nos capacités cérébrales, j’aimerais, pour ma part, être déjà appelé à diversifier en un même instant mes sources d’intérêt, pour ressentir les multiples et variées aptitudes sensitives de mon psychisme. Je veux signifier par là que, bien sûr les informations tant sonores que visuelles, sont multiples et simultanées ne serait-ce que dans n’importe quel film ou œuvre musicale, mais elles sont véhiculées par un seul et même conduit jusqu’à moi : l’éternelle fiction ou ligne d’écriture. Malgré des émerveillements encore intacts depuis leur apparition et simples à retrouver, face à toutes sortes d’œuvres que j’ai rencontrées depuis que j’existe, je ne trouve pas vraiment matière à être « rénové », « renouvelé », « rejouvencé » – je ne saurais comment le dire – par ce que je lis, vois, entends. Pour en avoir parfois discuté avec des gens de ma génération, je sais ne pas être seul dans ce cas et il est facile d’incriminer l’âge et le trop « déjà vu », pour se lamenter sur l’usure de notre potentiel à être bouleversé ou au moins entraîné quelque part, hors de « chez soi ». L’argument mettant en avant l’accentuation de la frilosité à « aller voir », à prendre des « risques », qui serait une espèce de dégénérescence commune et incontournable de la curiosité déclinante ne me convainc pas du tout. Je me sens en effet tout prêt à saisir, attraper, chevaucher, capter, sentir et découvrir enfin tout ce qui viendra à ma connaissance ; peut-être même davantage qu’auparavant. Le problème n’est pas une affaire d’énergie, même si la fatigue physique devient parfois dure à combattre, mais d’exigence et d’importance accordée aux détails. Maniaquerie diront les plus critiques détracteurs de ma personne. On ne songerait pourtant pas à en accuser des scientifiques tentant d’approcher leurs objectifs en s’appuyant sur des calculs et conditions d’expériences toujours plus rigoureux. Or il y a un scientifique somnolant en chaque poète ou inventeur. La seule odeur de la poussière soulevée dans l‘air par ses propres pas, suffit à le réveiller pour qu’il indique non la voie, mais la méthode à suivre. Il en est donc de l’art comme de quoi que ce soit de sérieusement mené ; une part technique non négligeable en est l’essence même. Pas de peinture sans pigments, pas de rock’n roll sans l’invention de la guitare électrique et de sa descendance monumentalement amplifiée etc.

Nul besoin de donner des détails similaires, naturellement, concernant la photographie ou le cinéma, inexistants sans leur mécanique implicitement associée à l’art qu’ils engendrent. Il en va de même pour la diffusion et donc le potentiel succès de cet art, également lié à l’invention d’une ou plusieurs techniques très concrètes : imprimerie et reprographie de tous types pour les ouvrages illustrés ou simplement écrits, pluralité des supports au fur et à mesure de l’évolution des enregistrements sonores … Là aussi la liste n’en finirait plus si on voulait exprimer de façon exhaustive la symbiose parfaite entre sujets, styles et technologies qui, dans chaque cas, a concouru à l’élaboration, aux progrès et à la diversification d’un art.

Qu’en est-il du parent pauvre entre tous à mes yeux de ce point de vue, qu’est le théâtre et de ses petits avatars du spectacle vivant et autres performances en direct ?

Son point fort : le vivant, le moment unique. Ça se passe là, à cet instant et pas ailleurs. Ceux et celles qui n’auront pas été présent/es ne sauront jamais rien de ce qui s’est passé réellement.

Nous fonctionnons ici dans le ressenti réel et non différé. Chaque seconde compte ; ce qui le différencie nettement de l’exposition, événement vivant également, mais où la vie est exclusivement apportée par les visiteurs/teuses. Ni les sculptures, ni les tableaux aux murs ne font rien d’eux-mêmes, que d’être là où on les a posés. Même chose dans le cas d’une installation vidéo ou même du cinéma vu en salle de la façon la plus traditionnelle qui soit. Ce n’est pas son animation mécanique et répétitive qui crée la sensation de l’instant qui s’écoule. Pour qu’il y ait « sensation », il faut qu’il y ait présence humaine. Dés lors, toutes les formes d’art n’appartiennent-elles pas à la catégorie du « spectacle vivant » ? Le livre n’est pas lu en soi, il se donne à lire ; tout comme la musique « se fait » entendre lorsqu’elle n’est qu’enregistrée.

On sent bien que, comme dans une gravure de M. C. Escher, un tel raisonnement aboutit à une construction impossible. Le serpent ne se mord même plus la queue, il est lui-même sa queue autant que sa propre gueule qui l’avalerait. Le serpent n’est d’ailleurs pas un serpent ; il n’a ni queue, ni tête ; il est le mouvement du serpent, continu, infini, qui passerait et repasserait sans cesse devant la caméra en gros plan fixe d’un observateur. Seul le regard compte. Et dans le regard, il faut bien sûr inclure, l’écoute, le toucher … les perceptions fournies par tous nos sens. Ce qui signifie que seule l’interprétation, au sens le plus primitif que l’on peut donner au résultat de l’analyse que fait notre cerveau d’une perception, compte. Si donc, seule notre interprétation des informations que nous recueillons ou qui nous parviennent malgré nous, est à l’origine de notre réactivité aux choses, il serait intéressant de se demander quel outil technologique reste à inventer qui serait susceptible de capturer le vivant de la scène pour en rendre la myriade d’événements qui s’y produisent et en font toute la qualité.

Au spectacle, nous sommes devant un monde en soi. Nous en faisons intégralement partie ; nous en sommes, bien d’avantage qu’au cinéma, une composante décisive car nous y respirons au même titre que les acteurs. Qu’il soit explorateur venu découvrir de nouveaux rivages ou vacancier de retour en un lieu de détente bien connu, le spectateur peut être considéré aussi comme une pollution apportée de l’extérieur à la virginité du spectacle ambiant qui lui, contrairement aux objets inanimés, n’a pas besoin d’être vu pour vivre. Le spectateur serait-il lui-même l’outil technique recherché et incontrôlable qui divulgue et retransmet au mieux l’information auprès de ses semblables ? Oui et non, car le fameux « bouche à oreille » est un bruit dont l’amplification contribue grandement à la réussite d’un certain aspect de l’œuvre, mais ce n’est ni une notation, ni une reproduction fidèle et exacte de ce qui est advenu. La mémoire que chacun/e conservera de l’événement peut, en revanche, être considérée comme un outil poétiquement fiable pour soi-même. Mais la représentation vivante que nous percevons existe-t-elle réellement pour quelqu’un d’autre que soi-même ? Il n’y aura eu qu’un spectacle pour un seul spectateur et néanmoins il en aura existé cinquante ou cent autres.

J’interroge donc cette planète. J’analyse tous les jours son atmosphère. C’est mon travail depuis quelques années. Je le poursuis afin de savoir, sur cet astre qu’il me tente d’habiter à temps plein, quelle peut être véritablement ma place et comment je puis m’y forger un habitat pour de bon. J’y ai fait mille voyages, mais suis toujours revenu à mon port d’attache pour y disséquer les spécimens capturés alors. Cette fois, c’est mon laboratoire que je déplace en entier. Cela veut-il dire pour autant que j’emménage ? Je n’en sais rien réellement. Ce que je sais, c’est que c’est « en pays spectateurs » que je me rends avec mon équipage. Ce ne sont pas eux qui viendront quoiqu’il y paraisse. C’est leur état de spectateur que nous allons visiter à bord de nos vaisseaux. Ce ne sont pas pour moi, de vains mots ou de simples métaphores pour exprimer l’idée de ce qui m’habite à travers ce projet. Il y a réellement déplacement à faire vers celui ou celle qui passe. Ils ne sont pas conviés à un bon dîner comme c’est toujours le cas au théâtre. Non. Ils ne sont invités qu’à peupler le vide de ce qu’ils et elles sont, afin que nous nous déplacions au sein de leurs molécules. Ils sont la matière. C’est pourquoi nous n’avons rien à leur communiquer. Nous n’avons qu’à être, à travers ce que je propose puisque je suis l’initiateur du voyage et que c’est l’habitacle que je nous ai construit pour survivre durant 5 jours en pays public. Comment nous regarderons-nous et surtout, à travers, quel prisme, quelle lentille, inévitable traductrice de nos comportements, mots et gestes ? Impossible à savoir complètement à l’avance. Nous n’aurons de cesse de tenter les choses. Cinq jours d’expédition, c’est peu pour ramener les éléments primordiaux d’un monde. Mais c’est adéquat pour tenir le rythme des expériences à mener et des analyses à faire. Là est la véritable définition de l’improvisation pour moi et donc par extension, de l’art de la scène car tout y est constante improvisation, du fait même de la nature imprévisible de la vie en train d’advenir. Un acteur peut bafouiller, un spectateur peut mourir ; ou l’inverse. Aussi pour moi, l’improvisation ou simplement, le jeu, est le précipité obtenu par la mise en présence d’éléments inconnus, mais dont la préparation des conditions d’expériences a été soigneusement étudiée et le plus possible, éprouvée.

J’ai vu par hasard, hier soir à la télé, selon mon habitude décrite dans un post précédent, pour me détendre et me rincer l’esprit tout en dînant après mes heures de cours, les dernières séquences d’un film. En l’occurrence, il s’agissait de « Into the wild », réalisé par Sean Penn en 2007, d’après l’aventure tragique d’un jeune homme, Christopher McCandless, parti vivre l’expérience panthéiste de la vie sauvage, solitaire et sans assistance en Alaska. A-t-on voulu me préparer à une fin similaire, en m’ayant confié un jour avoir pensé à moi en découvrant ce garçon à travers le scénario romancé du film ? Ce serait à la fois exceptionnel et peu glorieux, mais n’est-il pas ainsi de toutes les morts ? Je n’ai pas son courage, ni sa témérité, mais suis capable de comprendre son entêtement à aller vers le choix qu’il a fait, sans songer à y renoncer.

« Le bonheur ne vaut que s’il est partagé » aurait-il écrit, si l’on en croit le film, en guise de conclusion à sa propre expérience d’une vie trop brève. Oui, bien sûr. Le partage semble davantage la question que « le bonheur », qui n’est qu’une idée abstraite. Il n’existe pas en soi et n’est pas obligatoirement dépendant des conditions de vie idyllique qu’on y accole. Il n’est même parfois que la couleur de quelques instants, qui dans certains cas, semblent suffire à teinter une vie entière. Le partage d’une quête, ou d’une névrose selon comment on voudra bien voir le phénomène, nécessite-t-il une aptitude à un bonheur moins « ordinaire » que celui dénommé parfois pour désigner la tranquillité d’être ? Ou bien la poursuite d’un but exigeant condamne-t-il à la solitude ? Ou bien encore, ce but et cette exigence ne sont-ils là que comme des leurres, pour faire écrans à cette naturelle solitude qu’on ressent plus qu’il n’est supportable ? Ou finalement, encore, est-ce ce fameux succès si aléatoire, cet adoubement momentané et partial offert par le collectif, qui décide de la crédibilité d’un but individuel au bénéfice soudainement porté au crédit de tous : la célèbre œuvre qui parle à l’inconscient collectif universel et, estimée en ce sens, supérieure à toute autre plus singulière ? Peut-être aussi le grand public, mais pas que lui, vit-il l’art et les chemins artistiques, encore à l’aune de l’esprit colonial éternellement en quête d’universalisme ?

Applaudir à tout rompre en chœur est encore un témoignage très en vogue de notre tribalité. Il est humain de devoir sans cesse être rassuré sur son appartenance à une communauté, sur l’état relatif de sa condition de solitude.

Une autre phrase clôturant l’article qui lui est consacré sur Wikipédia exprime la chose de façon intéressante et sans doute plus profonde que le film : « Il recherchait la difficulté, mais il s’est finalement heurté à son manque de préparation. Une carte topographique de la région l’aurait probablement sauvé, mais ne correspondait pas à l’aventure qu’il voulait vivre. »

Bien que les risques semblent incomparablement moindres, abstraction faite de l’échelle du temps, je tenterai d’éviter l’erreur de me penser trop bien préparé à la violence possible de la confrontation à venir. Visiter le monde de « l’autre » n’est jamais chose aisée. Quant à la carte de la région … ne met-on pas sur pied des expéditions dans le but, justement aussi, de tracer une représentation possible et vraisemblable des contrées traversées ?