, ,

Les enfants se battent avec la loi

David Noir - Frankenstein flou - La Toison dort
David Noir - Frankenstein flou - La Toison dort

David Noir – Frankenstein flou – La Toison dort

Le sentiment de trahison a été l’un des premiers à se forger en moi

La trahison est une des humeurs les plus intimes que l’on puisse ressentir

Elle prend appui en soi sur deux socles forts dans la construction de l’individu : la légitimité d’être et le besoin de confiance naïve en l’autre, l’ami/e, les compagnon, les partenaires. Grandir est autant apprendre à discerner, se faire respecter, se respecter soi-même, que d’apprendre la méfiance.

Pinocchio, Mowgli, Peter Pan, le futur roi Arthur dans Merlin …, pour ceux de ma génération et de la précédente (je parle ici spécifiquement des garçons et de leur construction), Disney a eu le nez et le talent de synthétiser en images simples la pensée d’auteurs complexes, pour nous en livrer les leçons. Leçons particulièrement bien retenues en ce qui me concerne ; thématiques de fond pour toute une vie à venir. On peut déplorer que bien que fondamentales, elles aient été outrageusement simplifiées par le prisme de la culture populaire – commerciale devrait-on dire dans ce cas précis, on ne peut nier l’efficacité de leur transmission par voies de fictions et d’images animées. Les psychismes de mes contemporains occidentaux furent ainsi marqués à vie, bien que, pour le dire en bref, les cicatrices laissées en furent tempérées plus tard, les cerveaux remodelés, par la lecture des mythes originaux, puis par la culture punk et celle, aujourd’hui toujours dominante, de la dérision.
Les questions de la vie de famille, de la quête de l’amitié vraie et du dépassement de soi étaient donc posées. La droiture, le choix, la parole donnée, la notion de communauté et de partage devenaient le cœur de mes préoccupations. Curieusement pas l’amour. Contrairement à la publicité faite autour des grands dessins animés Disney et l’idée que le monde a bien voulu s’en faire, l’amour n’est pas un sujet de fond dans ces histoires à vocation universelle. Trop adulte, trop sexuel, l’acte d’aimer, hors l’amour des parents, n’est qu’une anecdote dans ces scénarii ; souvent un prétexte. S’adressant à un public d’enfants, le désir n’était pas à l’ordre du jour puisqu’il fallait considérer qu’ils en étaient dépourvus. Les productions Disney de la grande époque, quand le monopole de la traduction des contes en dessins animés était dévolu à la firme, ne mettent pas en scène le couple, qui reste un rêve « hors champ ». Il y a des films de filles et des films de garçons, chacun prenant pour héros ou héroïne l’un ou l’autre sexe et se tenant ce choix d’un bout à l’autre, sans que jamais fondamentalement, ils n’exposent le déroulement de leur idylle. Si on compte des exceptions à la règle, c’est alors incarnés par des figures animales que les duos se forment et s’exposent (La Belle et le Clochard, Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats)

Parmi les grands sujets traités, étant enfant unique, le Partage eut dans mon cas une place prépondérante. Quel autre moyen pour proposer à autrui le désir d’une amitié fidèle ?
Le partage implique de mettre en commun une part de soi ou estimée comme telle, en toute confiance. Mais qu’est-ce qui pouvait bien définir les limites de soi, de son cœur sensible, de ses affects, de façon compréhensible et sans équivoque pour celui qui n’était pas soi ? C’est dans la vibration de ses propres contours incertains que se logerait alors le germe de la trahison possible. Se faire comprendre intimement, délivrer le mode d’emploi des zones à haut risque susceptibles de faire naître des blessures revenait, revient toujours, à cartographier sa personne un peu plus loin que le corps visible. Il est aisé de faire comprendre que tel geste envers sa peau, ses organes et ses membres fait mal, ici ou là. Hormis un esprit délibérément sadique qui se dévoile par un comportement reconnaissable par toutes et tous, nul ne songe à nier la douleur physique qu’il inflige à l’autre. Les blessures du corps sont indéniables. Il en va évidemment autrement de celles qui endommagent le psychisme. Pour plus de sécurité et moins de polémiques, les sociétés ont coutume de considérer que les expériences malencontreuses de la vie « nous forment ». C’est le flou apparent de leur définition qui semble imposer ce constat. On invoque alors la relativité des points de vue pour assouplir la réalité de ce qui est Vrai. La vérité est relative, nous dit-on. Celle des actes l’est déjà moins, mais il est d’usage de leur opposer « le contexte ». Ainsi naît l’abus, déploré par chacun et cautionné par tous, même et plus encore, au sein de groupes soudés.
Dans les cas extrêmes, le recours est la Loi, qui, pauvre en la matière dans notre pays, rechigne à faire jurisprudence sans l’établissement de faits concrets. Seule la psychanalyse se targue de prendre en charge les dommages causés à l’individus par l’abus psychique, la micro trahison, si invisibles aux yeux, mais si fermement ressentis qu’il faut des années pour en exprimer la substance, en dessiner les contours. Seule cette discipline qui, du fait de son sujet d’étude, ne peut se revendiquer que comme une pseudo science, a tenté de se doter des moyens adéquats pour rendre justice aux malheureux/ses bafoué/es dans leur for intérieur. Malgré ses immenses imperfections, je lui sais gré du soutien qu’elle apporte et de ses outils dérisoires. On ne peut que regretter qu’elle agisse comme un baume réparateur sur le tard et non comme un bouclier défensif dés le premier âge.
Que reste-t-il donc comme voies de recours possibles à ceux et celles que le choix de se conserver sensibles malgré les aventures destructrices, rend toujours vulnérables aux mesquineries, à la manipulation, à l’inconscience ou à la négligence des autres ?
Si l’on exclue les renoncements que représentent, à mon avis, le fait de cacher ses douleurs et ses humiliations ou bien de décider de passer outre en se disant qu’on ne peut tout contrôler de ce qui nous arrive, je ne vois guère que les chemins de la pédagogie ou de la lutte pied à pied qui permettent de se respecter soi-même.
Le premier, fastidieux et interminable, ne peut concerner qu’un cercle de proches, suffisamment aimants et patients pour désirer vous comprendre ; les fameux/ses ami/es, dont la place mobile et glissante ondoie selon les comportements de circonstances qui mettent à mal ou apaisent.
Le second, la voie de la lutte, est le seul qui à mon sens génère le respect tant recherché en retour. Mais cela implique que le combat soit modéré ; les coups retenus, pour assurer qu’ils ne génèrent pas à leur tour de profondes blessures ; que la défense de son territoire ne devienne pas punition injuste par excès. On pourrait bien aussi invoquer l’expression artistique, l’écriture, la scène, la composition, la peinture. Ce ne sont là pour moi que des exutoires qui impliquent que pour se faire entendre, il faille d’autant plus nourrir l’autre. Lequel des deux sort donc réellement enrichi de cette bataille-ci ? Seule une reconnaissance à grande échelle entraîne le respect de masse, autant que la critique. Les deux s’équilibrent mais le pouvoir reste néanmoins à celui ou celle qui brille. C’est un bonus lié à la notoriété dont il faut avoir le goût de se servir. Cette notoriété elle-même ne semblant jamais acquise, son entretient intelligemment conduit est certes exponentiel, mais réclame un coup d’éclat dans l’air du temps ou une longévité artistique savamment échafaudée dont, seul, l’artiste ne possède pas toutes les clefs. Il lui faut compter alors sur les succès obtenus pas à pas au sein du milieu où il opère pour qu’il s’assure les bases d’une autorité, plus tard incontestée.
Un mixage, sans cesse re-dosé, entre lutte et éléments pédagogiques, paraît bien la seule arme défensive honnête (au sens : à but non « politique ») pour vivre et travailler relativement posément dans la compagnie des autres et faire face à leurs sollicitations.
Il ne s’agit plus de parler de la déception issue fatalement du rêve détruit, d’être aimé sans contrepartie. Le sujet fut pour moi, si ce n’est traité, du moins traversé largement dans mes travaux antérieurs réalisés avec mes partenaires (Les Puritains, Les Innocents).
Mon sujet actuel est la conquête (il faut entendre par là celle, relativement modeste, de moi-même) et la consolidation des acquis. Ne rien perdre – pas la moindre minute, pas le plus petit accessoire de jeu – à moins que le « risque » investi ne se justifie par un apport potentiel.
« Retour sur investissement » dit-on dans le monde de l’économie et des entreprises.
Aucun mal pour ma part aujourd’hui à regarder ma vie comme une richesse qu’il convient d’exploiter de façon cohérente et non de dilapider en partages douteux. L’étude des partenaires de ce marché inhabituel et qui m’attire depuis l’enfance, mène à la « professionnalisation de l’amitié » et des œuvres qui en découlent. Elle doit être menée au microscope électronique et ne laisser aucune zone d’ombre ou de côté, par faiblesse ou complaisance. Cette niche particulière est, dans ma vision, le creuset même de la compagnie de théâtre et de tout équipage qui se destine à de grandes traversées. Elle est un projet en soi. Je pourrais même dire qu’elle est à la source de ce qui se produira sur scène. Faire apparaître une image de l’Esprit du travail est un défi d’ordre totémique.
Une des difficultés à laquelle je me suis souvent heurté dans mon travail avec les équipes est de faire comprendre la nature souple de la marge qui sépare la rigidité militaire, simplement référée à un ordre hiérarchique et la latitude offerte pour favoriser l’autonomie créative de chacun/e. Dans certains cas, la rigueur est prise comme un mot d’ordre qui n’autorise aucune discussion environnante ; dans d’autres, la relative permissivité du projet est interprétée comme une autorisation à « déballer » ses émois personnels bien loin de l’ancrage du travail souhaité et de ses nécessités. Le métier d’interprète face à un auteur vivant et créateur de la forme de ses œuvres réclame au moins autant de subtilité qu’il en faut aux membres d’un orchestre symphonique pour rendre une œuvre contemporaine. On se heurte ici au problème complexe et non résolu de la notation des intentions quand il ne suffit plus d’obtenir des ambiances, des gestes, des phrases et des sons par simple exécution de leur transcription.
La direction d’acteur est un talent personnel bien plus qu’un art et il ne peut y avoir d’autre moyen face à ses interprètes, que de se faire connaître humainement pour se faire comprendre artistiquement.
J’ai abandonné de ce fait, hormis dans le cadre de tournages, tout désir d’obtenir des scènes précises à hauteur de ce que je souhaite, à moins d’avoir un jour les moyens matériels et vitaux colossaux qu’il me faudrait, pour aboutir à une exécution qui n’en soit pas grossière, du fait du nombre de facteurs mis en jeux à traiter sur l’ensemble du plateau.
C’est ici que la notion d'”improvisation guidée” entre pleinement en jeu, avec ses considérables apports créatifs, sa liberté de ton et l’épargne d’un labeur face à face avec l’interprète. Encore faut-il qu’une bonne connaissance mutuelle et qu’un nombre d’expériences communes suffisantes le lient à l’auteur/metteur en scène et à son univers. Nous nous y employons.

Scène Vivante - Site pédagogique de David Noir (scenevivante.com)